Tous les matins je me lève, Jean-Paul Dubois. Points, 2006. 212 p. 6,50 € ****

         Paul Ackerman est écrivain. Il écrit la nuit, se couche à pas d'heure et ne se lève pas avant midi. Quand il parvient à s'endormir, il est rugbyman professionnel et tanne l'équipe anglaise d'en face, ou rêve qu'il vole. Il est passionné de vieilles anglaises décapotables pour lesquelles il se ruine, au grand dam de son épouse qui cependant partage avec lui la même ambition, celle de travailler le moins possible. Et tant pis si on leur coupe l'eau ou que la banque menace d'hypothéquer la maison. Tous les matins je me lève est la phrase qui inspire plus ou moins Paul pour son prochain roman, et celle qui va clore celui qu'on a entre les mains : "Je ne vaux pas grand-chose, je ne crois en rien et, pourtant, tous les matins, je me lève." Un récit doux-amer sur l'inspiration qui va et qui vient, le refus absolu d'entrer dans un moule, la vie que l'on mène, sans ambition ni forfanterie, mais la sienne.

 

Catégorie : Littérature française

écrivain / famille /


Posté le 26/01/2020 à 12:08

Si ce livre pouvait me rapprocher de toi, Jean-Paul Dubois. Points, 03/2000. 211 p. 6,50 € ****

         Le père de Paul Peremüller a disparu dans un lac canadien où, deux fois l'an, il allait pêcher. Paul décide de se rendre sur place, dans la ville de La Tuque, où il retrouve l'ami d'enfance de son père. Jean Ingersöll va lui faire une révélation bouleversante.

         Il lui en faut du temps à Paul pour digérer ce qu'il vient d'apprendre. A lui désormais d'aller sur les traces de ce père qu'il croyait connaître, sur les rives du lac Flamand où il va passer quelques jours avant de décider, sur une impulsion, de pénétrer dans les Bois sales situés juste à côté de la cabane de pêcheur. Des forêts inextricables, sauvages, dont la légende raconte que de nombreux hommes y ont perdu la vie en cherchant à les traverser. Geste désespéré ? Volonté de mourir pour mieux renaître ? Paul s'y enfonce sans savoir s'il en ressortira vivant, dans une plongée au cœur de lui-même, pleine d'épines et de ronces. Ce récit fait la part belle à la nature canadienne et aux questions de l'homme, aux rivières survolées en Cessna ou en Beaver, et on y sent les prémisses du dernier roman de Jean-Paul Dubois, Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon. Ses Paul, qu'ils s'appellent Hansen dans son dernier opus, Peremüller ou encore Ackerman (Tous les matins je me lève) dont des hommes ordinaires que la notion de réussite ne touche guère et dont l'ambition est surtout de rester libres, et c'est bien cela qui les rend touchants et si humains.

 

Catégorie : Littérature française

famille / secret / solitude / renaissance /



Posté le 26/01/2020 à 12:05

Les autres fleurs font ce qu'elles peuvent, Alexandre Alévêque. Sable Polaire, 05/2019. 122 p. 15 € *****

         2009. Violette a récupéré une cassette audio que l'antique lecteur refuse de lire. Sur la bande, un héritage douloureux qu'elle s'empêche d'écouter depuis vingt-sept ans. En 1982, Violette avait 10 ans et vivait avec ses parents, jusqu'à ce qu'un jour son père soit victime d'un étrange malaise puis de maux de tête terribles qui ont entraîné son hospitalisation. On a éloigné la fillette pour la "préserver" ; on pensait bien faire, on lui a volé la mort de son père. Devenue adulte, Violette souffre encore de n'avoir pas pu lui dire au revoir.

         Un beau récit sur le deuil qui n'a pas plu s'accomplir. La narratrice en est parfaitement lucide, qui dit que si sa famille avait préféré France Inter à Europe 1, Dolto à Pierre Bellemare, elle aurait pu faire ses adieux et entamer son travail de deuil. Cet éloignement et cette dissimulation, s'ils nous semblent monstrueux aujourd'hui, étaient de mise à l'époque, entraînant à l'âge adulte le traumatisme qu'on imagine. Jusqu'à la libération salvatrice, quand on parvient à faire la paix avec ses fantômes. En plus de sa vertu cathartique, ce roman nous tient par une nostalgie distillée à petites touches, qui ne peut que toucher les lecteurs qui ont dépassé les 45 ans : il ressuscite à merveille toute une époque, le Nesquik, Michael Jackson et les premiers vidéoclips, le brushing impeccable d'Eddy Mitchell et La dernière séance – j'avais à peu près l'âge de Violette en 1982, j'ai frissonné sur Thriller et dansé sur des chansons de Kajagoogoo.

 

Roman lu dans le cadre des 68 premières fois

 

Catégorie : Littérature française

famille / deuil / mort / années 80 /


Posté le 26/01/2020 à 12:01

Les choses humaines, Karine Tuil. Gallimard, 06/2019. 342 p. 21 € ****

Jean Farel est un célèbre journaliste politique, sa femme Claire une brillante essayiste féministe. Leur fils Alexandre fait des études dans la prestigieuse université américaine de Stanford. Tout semble réussir à ces trois personnages, malgré quelques failles : Jean vient d'avoir soixante-dix ans mais s'entretient et parvient tout juste à conserver sa place dans un milieu concurrentiel où les jeunes menacent leurs aînés ; Claire étouffe dans sa vie de "femme de" et tombe amoureuse d'un enseignant de son âge. Le couple s'apprête à divorcer quand Alexandre revient brièvement à Paris. Rien de grave cependant, jusqu'au jour où une accusation de viol vient faire basculer la vie de la famille...

Depuis la libération de la parole des femmes et le mouvement MeToo, de nombreux romans sont publiés sur le thème du viol et/ou du harcèlement. Au cours du récit une allusion est d'ailleurs faite à l'affaire Weinstein. Toute la question est de savoir où est la vérité, et de définir à partir de quand on peut considérer les faits comme relevant d'une agression ou d'un viol - ce qui n'est pas la même chose. Karine Tuil ne prend parti ni pour l'un ni pour l'autre, se bornant à relater les faits puis à en donner les différentes versions ; dans une première partie qui souffre sans doute de longueurs, elle met méticuleusement en place les différents acteurs du drame, le père et la mère, personnages pris par leur carrière et indubitablement peu présents auprès de leur fils, et le caractère d'Alexandre. Elle met le même soin à reproduire les différents moments du procès. Un récit glaçant de vraisemblance qui pose cette affaire de mœurs dans un contexte français.

 

Catégorie : Littérature française

journalisme / politique / intrigues / pouvoir / médiatisation / viol /


Posté le 26/01/2020 à 12:00

Les petits de décembre, Kaouther Adimi. Le Seuil, 08/2019. 248 p. 18 ***

Dely Brahim est une petite ville située à l'est d'Alger. On y a construit la cité du 11-Décembre, où la vie est paisible, tandis que les enfants jouent au foot sur le terrain vague au milieu du lotissement. Un beau jour, deux généraux débarquent, plans à la main, revendiquant la propriété de la parcelle sur laquelle ils comptent bien se faire bâtir deux belles villas. Mais c'est sans compter avec l'obstination de trois enfants du quartier, Inès, Jamyl et Mahdi, qui refusent qu'on leur prenne leur terrain. Ils font fuir les deux hommes et entrent en résistance, bientôt rejoints par de nombreux autres enfants du quartier...

Face à une telle détermination, un tel courage, l'administration et les adultes se révèlent parfaitement impuissants. Que faire contre un groupe d'enfants qui refusent d'obéir à la loi ? Ni l'Etat ni l'armée n'y peuvent rien. A travers ce récit de résistance, il y a aussi une belle galerie de portraits, des généraux et des colonels en retraite, des pères et des mères, et l'ancienne moudjahida qui a combattu les Français pendant la guerre d'Algérie.

 

Catégorie : Littérature française

Algérie / enfant / pouvoir /


Posté le 26/01/2020 à 11:55

Une joie féroce, Sorj Chalandon. Grasset, 09/2019. 312 p. 20,90 € *****

Jeanne a 39 ans et apprend qu'elle a un cancer du sein. Elle entame seule les traitements, tandis que son mari est aux abonnés absents, effaré à l'idée que Jeanne devienne chauve. La voilà seule pour affronter le K. Au cours d'une séance de chimio, elle fait la rencontre de trois femmes, Assia, Brigitte et Melody. Seule la première n'est pas malade, mais épaule sa compagne Brigitte. Les trois femmes, qui sont comme Jeanne en mal d'enfant, l'accueillent dans l'appartement qu'elles partagent et lui apportent le soutien et la drôlerie dont elle a besoin. Elles finissent par lui faire une proposition absolument rocambolesque, puisqu'après tout elles n'ont rien à perdre...

La première partie du roman narre le parcours de Jeanne à l'hôpital, les séances de chimio, l'indifférence atroce de son mari. On pourrait se sentir embarqué dans un récit sur la maladie et ses conséquences, entre effets secondaires et modifications du quotidien. Mais l'arrivée de Brigitte, de sa gentillesse et de sa joie de vivre nous épargne le pathos et fait glisser le roman dans une saga féminine qui n'est pas sans rappeler Thelma et Louise. Ou comment des femmes "ordinaires" – il n'y a rien de péjoratif dans l'adjectif – deviennent capables d'extraordinaire. Comme les deux héroïnes de Ridley Scott, ces quatre femmes sont prêtes à tout puisqu'elles n'ont plus rien à perdre, elles sont allées trop loin pour faire demi-tour. Comme elles, elles vont sombrer dans l'illégalité, et cela les effraie tout autant que cela les galvanise. On éprouve donc beaucoup de sympathie pour ces personnages, même si l'histoire prend un tour qui n'est pas toujours crédible. Peu importe, on se laisse emporter par la joie féroce de la transgression.

 

Catégorie : Littérature française

maladie / amitié /


Posté le 26/01/2020 à 11:21

Deux kilos deux, Gil Bartholeyns. JC Lattès, 08/2019. 439 p. 19,90 €. **

Sully Price, jeune inspecteur vétérinaire, est envoyé en mission en pleine campagne belge pour aller contrôler une exploitation agricole, suite à des dépôts de plainte. Il est à peine arrivé qu'une tempête hivernale de forte amplitude s'abat sur la région, le contraignant à rester plus longtemps qu'il n'en avait l'intention. Il est aidé par le patron du bar du coin et par sa serveuse si attirante et tâche d'avancer dans son enquête, alors que la neige rend les conditions de circulation de plus en plus difficiles et oppressantes.

Un coin perdu des Flandres, la neige et le froid, de gros 4x4 qui seuls peuvent parvenir à rouler, des habitants rudes, un diner perdu mais accueillant, on se croirait dans le Montana en plein hiver. La quatrième de couverture évoquait "un western polaire, moderne et poétique". Certes, ces éléments lui donnent tout du western, et on pouvait s'attendre à un Pete Fromm belge. Las, le récit, pour intéressant qu'il soir, souffre d'un discours interminable sur le bien-être animal, les conditions de vie des animaux d'élevage pour la consommation humaine, des considérations sur le végétarisme, et des réflexions parfois très techniques sur les réglementations… Deux kilos deux, c'est le poids que doit faire un poulet pour être bon à manger. On peut comprendre l'objectif de Gil Bartholeyns de sensibiliser son lecteur à une réalité que le collectif L214 a largement contribué à faire découvrir, et qui rendrait tout le monde vegan, mais fallait-il pour autant détailler à ce point les diverses règlementations pour nous prouver que santé et bien-être de l'animal sont deux concepts bien différents, et que seul le premier critère est pris en compte ? Cela se fait au détriment d'une histoire qui aurait été passionnante, d'autant que les personnages sont bien campés et que l'ambiance, hivernale à souhait, nous fait découvrir un pan méconnu de la Belgique.

Catégorie :

Belgique / hiver / animal / maltraitance / cruauté /

Posté le 26/01/2020 à 11:13

La mer à l'envers, Marie Darieussecq. P.O.L., 08/2019. 247 p. 18,50 € ****

         Rose, psychologue, part faire une croisière avec ses deux enfants, Emma et Gabriel. Un soir, une centaine de migrants nigériens sont pris en charge par l'équipage. Rose décide d'aider et fait la connaissance de Younès à qui elle donne, sur une impulsion, le téléphone portable de son fils, lequel passe le reste de la traversée à le chercher désespérément. Younès suit ses compagnons d'infortune tandis que Rose et ses enfants rentrent à Paris avant de s'installer à Clèves, dans le pays basque, avec leur mari et père. Rose s'y installe comme thérapeute mais n'oublie pas Younès, lequel se manifeste en utilisant le téléphone de Gabriel.

         Curieuse femme que cette Rose, qui agit impulsivement, et semble douée d'un don particulier qu'elle va vraiment exploiter quand elle va s'installer à Clèves. Elle éprouve pour Younès un mélange d'attirance et de dégoût, et une probable culpabilité. Elle est censée le retrouver à Paris, et se contente de le suivre dans les rues sans se manifester ; elle est prête ensuite à traverser la France pour le récupérer à Calais, et le ramener chez elle où il va passer plusieurs mois, sans d'ailleurs que son mari ne trouve grand-chose à en dire. Que cherche-t-elle à réparer ? Marie Darieussecq ne donne pas de réponse, mais à travers son personnage elle dit très justement ce sentiment d'impuissance et de honte mêlées qui peut nous prendre, à voir ces images terrifiantes d'embarcations remplies jusqu'à la limite de la submersion par des centaines de migrants dont une partie ne verra jamais l'Eldorado convoité. Un Eldorado dont nous, spectateurs, savons trop bien de quel mirage il relève. Rose, elle, a agi.

Catégorie : Littérature française

famille / migrant /

Posté le 26/01/2020 à 11:11

Louvre, Josselin Guillois. Le Seuil, 08/2019. 249 p. 18 € *****

Automne 1939. La France est entrée en guerre contre l'Allemagne. Jacques Jaujard, directeur du musée du Louvre, décide de déménager les collections du musée pour les mettre à l'abri de la convoitise des Allemands. Trois femmes liées au directeur racontent via leurs journaux intimes cette migration clandestine : Marcelle, la femme de Jaujard, qui dans le même temps, à 39 ans, tente tout pour avoir un enfant ; Carmen, fille d'un couple employé au musée et filleule de Jaujard, qui attend impatiemment l'arrivée de sa puberté ; Jeanne Dubois, comédienne et ancienne maîtresse de Jaujard, qui vient de subir un avortement et se fait embaucher par les Allemands pour faire l'inventaire des œuvres restantes au Louvre, et de celles qu'ils récupèrent...

         Histoire de l'art et féminité, voilà les deux fils conducteurs de ce récit. Ces trois femmes sont toutes trois passionnées d'art : la première, à cause de son statut d'épouse de, a le privilège de fréquenter souvent les œuvres et en dehors de l'ouverture des lieux au public ; la deuxième, malgré son jeune âge, a grandi parmi tableaux, gravures et sculptures et leur témoigne une solide admiration ; la troisième enfin, qui a mis fin à sa carrière sur les planches, a une formation d'historienne de l'art. Mais toutes trois sont aussi et avant tout des femmes, avec leur désir amoureux, leur désir d'enfant, leur envie de devenir femme. Carmen en particulier, qui se désole que les femmes peintes par Watteau, Ingres, Manet, n'aient pas de poils, cherche désespérément si les siens vont pousser et ses règles finir par arriver. Il y a bien Courbet, et L'origine du monde, mais il n'est pas au Louvre, lui répond son parrain qu'elle a interrogé.  La peinture vue par les yeux d'une adolescente en pleine poussée hormonale est tout bonnement réjouissante. Marcelle, elle, a l'esprit plus pratique : "C'est très contrariant une peinture de grand format, mais quand son auteur est pauvre, ça vire tout nûment à l'emmerde.", écrit-elle en évoquant un tableau de Géricault, qui enduisait ses toiles de bitume, qui ne sèche jamais. L'œuvre va donc devoir être transportée telle quelle, quitte à se coincer dans les fils électriques. Josselin Guillois mêle avec brio amour de l'art et détails concrets, et restitue parfaitement l'ambiance d'une époque où on boit un bon coup avant de prendre le volant d'un camion qui transporte des œuvres inestimables. Un grand plaisir de lecture.

         p. 32 :

         - Gérard, mes phares marchent pas.

         - Les miens non plus.

         - Demande à M. le directeur d'en faire poser des nouveaux, c'est le musée qui facture, dit le patron.

         - Vous êtes cons.

         - Pourquoi ?

         - Je vous rappelle qu'avec le balck-out on n'a pas le droit d'allumer nos feux.

         - Avais oublié.

         - Je parie que tous phares éteints je roule plus vite que toi. 1000 francs ?

         - Tenu !

         - Tu porteras quoi toi ?

         - Des souliers cirés.

         - Dans le camion ducon !

         - Ah, des toiles d'Italie je crois."

         p. 119 : "Nous sommes en mission pour parrain, pour sauver les collections françaises, pour sauver la peinture, et c'est le printemps, le plus beau printemps du monde. Non ce que je veux dire c'est que pas une fleur nous salue, ni nous encourage, ou nous remercie, rien dans les fleurs ne s'alarme, parce qu'elles sont indifférentes au sort des peintures qui pourtant, souvent, les prennent comme modèles."

Catégorie : Littérature française

art / peinture / guerre / France / Allemagne / femme /

Posté le 26/01/2020 à 11:09

L'imprudence, Loo Hui Phang. Actes Sud, 140 p. 17,50 € ****

         Wàipo, la grand-mère de la narratrice, est morte chez elle, à Savannakhet au Laos. La jeune femme s'y rend avec son frère et sa mère, afin d'organiser et d'assister aux obsèques. La famille y retrouve le grand-père, dont la narratrice découvre l'extraordinaire beauté un peu fanée. Elle parle à peine le vietnamien, se sent dans son pays d'origine, qu'elle a quitté à l'âge d'un an, tout aussi étrangère qu'en France. Ce qui n'est pas le cas de son frère, de dix ans son aîné, qui pleure la mort de son aïeule et peine à sortir de son apathie.

         Ce récit raconte une quête de ses origines et de son identité. Bien sûr, il y a la culture et la langue, les traditions, mais surtout une découverte de soi, à travers une sexualité libre et sans complexe, dans laquelle le regard, érotisé, joue un rôle fondamental – la narratrice est d'ailleurs assistante d'n célèbre photographe. En témoigne la rencontre inaugurale du récit, à Paris, avec un homme fasciné par son visage ; de même va-t-elle prendre en filature un grand Occidental installé dans le village, qui la dévore des yeux. Plaisir des sens avant tout, sans attachement, puisque le seul vrai amour qu'elle éprouve est pour son frère, qu'elle tente par tous les moyens de sortir de son indolence. Ce roman est fin et délicat, mais n'exclut pas une forme de violence : bien cachée sous son visage lisse, elle s'exprime à travers son désir pour les hommes, ses envies de transgression et son amour fraternel.

Roman lu dans le cadre des "68 premières fois"

Catégorie : Littérature française

Laos / exil / famille / amour / regard /

Posté le 26/01/2020 à 11:08

Après la fête, Lola Nicolle. Les Escales, 08/2019. 152 p. 17,90 € ***

Raphaëlle et Antoine se sont connus pendant leurs études. Ils se sont aimés, disputés, séparés, retrouvés. Finalement, l'entrée dans la vie active scelle la fin de leur relation, quand Raphaëlle trouve un emploi tandis qu'Antoine multiplie les lettres de motivation et les entretiens de recrutement.

Ils ont vécu ensemble comme on fait la fête, avec cette insouciance qui fait oublier les lendemains. Sauf que ceux-ci ne chantent pas toujours : au réveil, on est abruti, sonné, et la réalité vous revient en pleine face. Lola Nicolle raconte tout cela, de façon un peu déconstruite, suivant un fil narratif non linéaire, au risque de perdre son lecteur. Elle dit les enthousiasmes, les déceptions, les espoirs, les tensions que peut connaître un couple confronté à la réalité du chômage de cette génération née dans les années 80. C'est un récit sensible, avec des passages un peu désenchantés mais d'une justesse absolue sur le monde qui change, et pas forcément en bien. Je pense par exemple à ce que l'auteur écrit sur les centres villes désertés par les habitants, dont une partie des appartements est dévolue à la location saisonnière : "Bientôt les grandes villes européennes ressembleraient à des halls d'aéroport. Le chant des valises à roulettes résonnant chaque matin, chaque soir, dans les rues bien endormies des capitales." Une sorte d'effilochage du monde, et des sentiments. Pour ne pas y succomber, il vaut mieux prendre la fuite.

Roman lu dans le cadre des "68 premières fois" 

Catégorie : Littérature française

couple / désillusion / rupture / ville / chômage /

Posté le 26/01/2020 à 11:07

Propriété privée, Julia Deck. Minuit, 09/2019. 174 p. 16 € ***

Les Caradec achètent un appartement dans un éco quartier de la région parisienne. A eux la nature, le calme, le mode de vie écolo ! Une fois le stress du déménagement passé, place à l'enthousiasme. Mais au plaisir des débuts succède vite l'agacement, quand le quartier se peuple petit-à-petit de vosins plus ou moins sans gêne et indélicats, tout comme le gros chat roux sur lequel Charles Caradec a des envies de meurtre. Il se met à déprimer, alors que la narratrice, elle, peine à accepter que leur choix de vie n'était peut-être pas judicieux. Et puis le chat est retrouvé éventré, les voisins font refaire une terrasse dont les travaux n'en finissent pas, la vie dans le lotissement écolo devient un enfer...

         Récit satirique, roman de la désillusion, tout devient insupportable, les fêtes qui durent tard dans la nuit, les liaisons adultères qu'on ne peut ignorer, les aboiements du chine, les disputes. C'est féroce, souvent drôle, jusqu'au moment où le récit prend un virage polar, avec la disparition de la très agaçante Annabelle. Un virage mal négocié car l'histoire devient alors confuse, avec un final abrupt.

Catégorie : Littérature française

écologie / voisinage / couple /

Posté le 26/01/2020 à 11:04

Reprends ton souffle, Mélanie Valier. Glénat, 05/2019 (Hommes et Montagnes). 261 p. ****

         Emma, la compagne américaine de Mathieu, le soutient lorsque ce champion de ultra-trail et d'expéditions en haute montagne décide de tenter l'ascension du K2 au Pakistan pour le redescendre en snow board. Elle compte profiter de l'occasion pour enrichir sa thèse de sociologue sur la prise de risques. En toile de fond, elle tente de résoudre le mystère qui entoure la mort de la mère de Mathieu, partie en expédition avec son père, dont le corps vient d'être retrouvé vingt ans plus tard.

         Mélanie Valier connaît bien la haute montagne et ne se montre pas avare des multiples détails qui font le charme des récits d'expédition en haute montagne, dont je suis friande. Equipement, aléas météorologiques, ascension sans oxygène, exploit surhumain, dépassement de soi, et surtout, l'ambiance au sein de l'équipe des grimpeurs et de leurs compagnons qui restent au camp de base, tout est là pour donner à ce récit toute sa véracité. L'enquête sur la mort de la mère de Mathieu, dont la résolution aura des conséquences importantes sur la vie du jeune homme, donne au roman un côté polar qui n'est pas déplaisant. Cette aventure qui se déroule principalement au pied de l'un des "huit mille" mythiques se lit avec grand plaisir.

Catégorie : Littérature française

haute montagne / alpinisme / famille /

Posté le 11/12/2019 à 15:00

A crier dans les ruines, Alexandra Koszelyk. Aux Forges de Vulcain, 09/2019. 251 p. 19 € ****

Léna participe à une visite très encadrée de la ville de Pripiat, dans la zone irradiée par la catastrophe de Tchernobyl. Elle y a vécu enfant, et l'a quittée avec ses parents et sa grand-mère le lendemain de l'explosion, pour aller s'installer en France, à Cherbourg. Elle a laissé derrière elle son amour d'enfance, Ivan, dont elle est sans nouvelles depuis vingt ans, qu'elle n'a pourtant jamais oublié.

C'est le souvenir d'Ivan, justement, son absence, l'ignorance même de savoir s'il est vivant, qui a suscité la décision de Léna de revenir sur les lieux de son passé. Ivan qui lui écrit des lettres sans jamais pouvoir les lui envoyer, puisqu'il ne sait où elle vit. Léa entreprend une quête vers son passé : elle part à la recherche de son amour perdu, mais aussi de ses racines, qu'incarnait sa grand-mère Zenka et qu'elle retrouve en parlant le russe et l'ukrainien. De facture assez classique, avec une longue partie centrale consacrée aux vingt ans que Léna a passés en France, c'est un roman de la nostalgie, de l'amour perdu, de la difficile acclimatation à une autre langue, une autre culture, qui permet également de découvrir "de l'intérieur" les circonstances de l'explosion de la centrale nucléaire, la façon dont elle a été traitée par les autorités russes et ses conséquences pour les habitants de la région. Le récit est bercé par une sorte d'onirisme incarné par les deux santons sculptés par Ivan pour Léna, et qui trouve un joli point d'orgue dans les retrouvailles de ces deux êtres qui n'ont jamais cessé de s'aimer : "Ils avaient encore plus d'une demi-vie à partager : une demi-éternité". 

Roman lu dans le cadre des "68 premières fois".

Littérature française

catastrophe nucléaire / Tchernobyl /

Posté le 11/12/2019 à 14:54

Ceux que je suis, Oliver Dorchamps. Finitude, 05/2019. 253 p. 18,50 € *****

Marwan, comme ses deux frères, est fils d'un couple marocain. Il se sent plus français que marocain, et peine à comprendre pourquoi son père, décédé subitement, demande à être enterré à Casablanca, ni pourquoi c'est lui qui a été désigné pour accompagner le cercueil. Tout juste quitté par sa compagne, il doit à la fois assumer le deuil de son père et le retour dans un pays qu'il connaît bien mal.

         Marwan est écartelé entre deux cultures, trop marocain pour la France, et trop français au Maroc où on lui reproche de parler arabe avec l'accent algérien. Ce voyage qu'il entreprend contre son gré va l'amener à lever le voile sur des épisodes de souffrance qu'ont vécu ses parents et l'ami de son père, installé lui aussi en région parisienne. C'est un beau roman plein de pudeur, et sans pathos, sur la famille et ses secrets bien sûr, sur les liens familiaux, l'amitié, l'identité, et ce qu'est concrètement ce que l'on nomme l'intégration et qui, finalement, ne veut pas dire grand-chose. 

Roman lu dans le cadre des "68 premières fois".

Catégorie : Littérature française

Maroc / famille / identité / immigration /

Posté le 11/12/2019 à 14:52

Tous tes enfants dispersés, Beata Umubyeyi Mairesse. Autrement, 08/2019. 243 p. *

Blanche a quitté le Rwanda en 1994, après le génocide. Elle est désormais infirmière à Bordeaux, où elle partage sa vie avec son mari et son fils. Elle finit par rendre visite à sa mère au Rwanda. Les retrouvailles ne sont pas faciles, la mère porte en elle un passé lourd, deux enfants nés de deux pères différents qui l'ont abandonnée, l'un d'eux suicidés. Blanche s'interroge sur son identité, puisqu'elle est fille d'un Blanc qu'elle va tenter de retrouver.

         Le récit est raconté par plusieurs voix, celle de Blanche bien sûr, mais aussi celle d'Immaculata, puis celle de Stokely, son petit fils. Il fait fi de la temporalité, au risque de perdre son lecteur, et se réfère aux traditions rwandaises. Malgré tout le respect que l'on doit aux victimes du génocide, je n'ai pas réussi à adhérer à cette histoire déconstruite, gênée également par les nombreuses références aux proverbes rwandais ; je n'ai pas été sensible à la recherche des racines qui anime chacun, et enfin j'ai peiné à parvenir au bout de ce roman.

Roman lu dans le cadre des "68 premières fois".

Catégorie : Littérature française

Rwanda / famille / génocide


Posté le 11/12/2019 à 14:49

Les amers remarquables, Emmanuelle Grangé. Arléa, 05/2019. 159 p. 17 € ***

          Le père de Marie-Emmanuelle est diplomate en poste à Berlin, sa mère femme au foyer. Celle-ci peine à se satisfaire de la vie qui est la sienne, sans emploi à part être une parfaite maîtresse de maison. Parce qu'elle s'ennuie, parce qu'elle se sent prisonnière des conventions sociales, parce qu'elle n'aime rien tant que nager dans l'océan, par tous les temps, elle part. Et revient. Et repart encore. La narratrice grandit donc entre un père absorbé par son travail et une mère fugueuse. Malgré ces abandons constants, elle parvient à se construire, à vivre sa vie de femme. Elle sera même une présence constance et chaleureuse auprès de ses parents vieillissants revenus en France.

         L'amer, en langage maritime, c'est un point de repère fixe, identifiable sans ambiguïté. Un phare, un clocher d'église… Emmanuelle Grangé eût intitulé son roman "L'amer remarquable" qu'on aurait cru à un jeu de mots cruel de l'inconscient, tant la mère de la narratrice n'en est justement pas un, d'amer. Mais elle a mis le terme au pluriel. Qui sont donc les repères qui ont permis à la petite Marie-Emmanuelle de grandir et de devenir une femme accomplie ? Le roman n'y répond pas, l'auteur ne cède jamais à l'analyse psychologique de parents absents ; en revanche, il se dégage de ce récit un amour inconditionnel pour cette mère fantasque et irresponsable qui, finalement, fait ce qu'elle peut pour aimer ses enfants, maladroitement.

Roman lu dans le cadre des "68 premières fois".

Catégorie : Littérature française

famille / fugue /

Posté le 11/12/2019 à 14:46

Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon, Jean-Paul Dubois. L'Olivier, 08/2019. 246 p. 19 € *****

         Environs de Montréal. Paul Hansen est en prison, où il partage sa cellule avec Patrick Horton, un Hell's Angel coupable de meurtre. Il supporte tant bien que mal la promiscuité avec cet homme et demi qui défèque chaque soir avec constance et sans aucune gêne, ses conversations indigentes et sa capillophobie, tandis qu'il se remémore son passé, entouré de ses trois fantômes : son père, pasteur, sa femme Winona, pilote de Beaver, et sa chienne Nouk.

         Petit à petit, nous découvrons l'histoire de Paul Hansen, qui était concierge factotum d'une résidence de luxe. Paul purge ses deux années de peine sans jamais accepter de faire amende honorable, et pour cause : le crime qu'il a commis était une conséquence tout à fait logique et entendable de ce qu'il a vécu. L'auteur a de la sympathie pour son personnage, le lecteur aussi ; et c'est tout le talent de Jean-Paul Dubois de nous narrer à petites touches cette lente montée vers le drame, en y alliant un humour d'une grande finesse quand il raconte la vie en cellule avec son compagnon. Et puis, sous la plume de Jean-Paul Dubois, nous partons au Danemark, dans le Jutland paternel où une église s'est ensablée ; nous survolons les rivières et les lacs au-dessus de la région de Montréal, conduits par Winona Mapachee, mi-algonquine mi-irlandaise, qui nous fait battre le cœur tout autant que celui de Paul. Ce livre est une merveille.

Catégorie : Littérature française

prison / vengeance / amour /

Posté le 01/11/2019 à 18:55

Une bête au paradis, Cécile Coulon. L'Iconoclaste, 08/2019. 346 p. 18 € ****

         Le Paradis, c'est une ferme isolée tenue d'une main de fer par Emilienne, secondée par Louis, le commis, qu'elle a embauché pour le protéger de la violence de son père. Elle a la charge de ses deux petits enfants, Blanche et Gabriel, qui ont perdu leurs parents dans un accident de voiture. Blanche rencontre Alexandre à l'école. Leur amitié se transforme progressivement mais sûrement en un amour d'une évidence et d'une force qui rend Louis malheureux et jaloux. Jusqu'à ce qu'Alexandre décide de quitter le village pour faire des études de commerce, laissant une Blanche désespérée, incapable qu'elle est de quitter sa terre.

         Désespérée, abattue, Blanche s'enferme dans sa chambre après le départ d'Alexandre. Cécile Coulon ne nous épargne rien du désespoir absolu qui va toucher par deux fois la jeune femme, qui lui fait refuser toute nourriture et manger des araignées. Cette Blanche-là est entière et pure, entièrement dévouée au Paradis et à son amour pour le traître Alexandre ; si elle a pardonné la première trahison d'Alexandre, elle ne pourra passer outre la deuxième, et s'empêcher d'ourdir sa vengeance. Mais nul soulagement là-dedans : Blanche reste sur sa terre qu'elle a sauvée de la convoitise des promoteurs immobiliers, y trouvant la consolation de continuer de l'entretenir. C'est sa terre qui la tient, tandis que Gabriel connaît quant à lui un bonheur qui lui restera toujours étranger. Dans le récit de Cécile Coulon il y a la violence des hommes et celle de la nature, et une sorte de fatalisme contre lequel on ne peut pas davantage lutter que contre l'éternel retour des saisons, la froidure de l'hiver et les enfants des autres qui naîtront.  

Catégorie : Littérature française

campagne / amour / trahison /

Posté le 01/11/2019 à 18:53

Trois saisons d'orage, Cécile Coulon. Viviane Hamy, 01/2017. 263 p. 19 € *****

         Les Fontaines est un petit hameau niché au pied des Trois Gueules. André s'y installe comme médecin généraliste. Il est rejoint par Bénédict, le fils qu'il a eu d'une brève liaison au cours de ses études, un enfant qui voue à son père une admiration sans bornes. Devenu adulte, Bénédict épouse Agnès, dont il aura une fille, Bérangère. Laquelle tombe amoureuse de Valère, un jeune garçon du cru. Leur amour va bouleverser toute la famille…

         D'un côté il y a le village, qui s'étend sous la houlette des frères Charrier, exploitants de la carrière. De l'autre côté des montagnes, la ville, celle où part régulièrement Agnès, qui ne se sentira jamais vraiment d'ici, contrairement à son mari. Au village, on vit sous l'ombre des montagnes, on ne se départit pas d'une certaine superstition et d'une forme de fatalisme, celui qui n'a donné au couple qu'un seul enfant, et qui fait que, quinze ans plus tard, Agnès tombe enceinte contre toute attente. On retrouve dans ce roman les thèmes chers à l'auteur, la violence des sentiments, le drame qui couve, et la nature omniprésente, qui conditionne le destin des hommes.

Catégorie : Littérature française

famille / campagne / jalousie /

Posté le 01/11/2019 à 18:52

Cent millions d'années et un jour, Jean-Baptiste Andrea. L'Iconoclaste, 08/2019. 309 p. 18 € *****

A la recherche du brontosaure perdu. C'est son but ultime, son Graal, à Stan, paléotologue, qui a obtenu de justesse les crédits pour partir en expédition quelque part dans les Alpes franco-italiennes pour y trouver la grotte où selon la légende se trouverait le squelette de l'animal préhistorique qui pourrait faire sa gloire. Accompagné de son ancien assistant Umberto, d'un jeune allemand et d'un guide, il va passer plus de deux mois à chercher la grotte.

Evidemment, on se doute que les choses ne vont pas être simples : l'été est court en haute montagne, et quand l'emplacement de la grotte est enfin détecté, il faut creuser six mètres de glace pure et dure comme du granit. Stan fait preuve d'un entêtement qui frise la folie – sa carrière est en jeu, et sans squelette, il retournera à son obscur bureau et à ses fossiles. Mais c'est plus que cela : son obstination, au mépris de tous les dangers, des avertissements du guide, est une sorte de revanche de son enfance où ses camarades moquaient sa passion des pierres et de l'histoire. Et comme souvent dans les récits de haute montagne, tout va virer à la catastrophe, le froid arrive, et de ses doigts crochus va avoir raison de l'entêtement des hommes. C'est un beau récit, âpre, magnifiquement raconté, où l'auteur donne à voir des paysages somptueux, et tout ce que la montagne revêt de beau, d'implacable et de cruel, où les hommes meurent d'avoir voulu la dominer.

Roman lu dans le cadre des "68 premières fois".

Catégorie : Littérature française

haute montagne / paléontologie /

Posté le 25/10/2019 à 18:00

Dénouement, Aurélie Foglia. José Corti, 05/2019. 237 p. 18 € **

         Dolorès quitte son mari et affronte seule les fins de mois difficiles, et l'indifférence de son fils qui lui préfère son père et lui dit, avec la brutalité et l'égoïsme de l'enfance, qu'il ne l'aime pas. Elle finit par s'inscrire sur un site de rencontre et se met à fréquenter Jean. Qui va la quitter à son tour.

         Quitter ou être quitté. Aimer, puis ne plus aimer, parce qu'on est trop différents, parce que la vie à deux relève parfois d'une alchimie qui se ne fait pas. Dolorès s'interroge, souffre, déprime, et se montre parfois d'une intransigeance aussi forte que celle de ses partenaires. Elle est enfermée dans un processus de répétition dont elle ne sort d'autant moins qu'elle semble assez passive, se maintenant dans une position de victime qui l'empêche de se remettre en question. Difficile, à mon avis, d'avoir beaucoup de sympathie pour ce personnage, ainsi que pour les autres, qui sont tous assez monstrueux à leur façon. A commencer par le père, une espèce de brute mal dégrossie, un peu pervers, et le fils, dont la cruauté m'a semblé peu vraisemblable. Sans parler du deuxième compagnon, encore plus brut de décoffrage que le premier. Par ailleurs les choix de l'auteur, avec un point de vue unique, celui de Dolorès, une narration chronologique au présent, l'omniprésence des objets personnifiés, qui devient à la longue assez pesante, donnent au récit un aspect longuet et répétitif auquel je n'ai pas adhéré.

Roman lu dans le cadre des "68 premières fois".

Catégorie : Littérature française

couple / rupture / solitude / mère-enfant /

Posté le 25/10/2019 à 17:57

Une partie de badminton, Olivier Adam. Flammarion, 08/2019. 377 p. 21 € ****

                Paul Lerner, écrivain en perte de vitesse, a quitté Paris pour la Bretagne avec sa femme et ses deux enfants. Journaliste à L'Emeraude, le quotidien local, il s'interroge sur son avenir littéraire et revient sur les allers-retours accomplis au cours de sa carrière entre la région de Saint-Malo quittée pour l'animation parisienne et retrouvée après des déconvenues. L'horizon semble tout aussi bouché que peut parfois l'être le ciel breton certaines journées d'automne, il porte avec douleur ses 45 ans et ses maux de dos et découvre l'infidélité de sa femme.

                Quelle est la part de fiction et la part de réalité dans ce récit où Paul Lerner semble indéniablement incarner le double littéraire de l'auteur ? Ceux qui connaissent bien sa biographie pourront s'amuser, peut-être, à retrouver dans le roman des éléments autobiographiques. L'important n'est sans doute pas là, mais réside plutôt dans les réflexions du protagoniste sur les habitants du cru, sur le travail de journaliste qui se démène comme il peut pour donner corps à une actualité qui relève parfois de la rubrique des chiens écrasés, sur les liens familiaux, sur ces paysages bretons et l'omniprésence de la mer. Le roman se lit agréablement, même si l'on peut se sentir parfois un peu perdu entre les périodes parisiennes et bretonnes que le narrateur mélange ; l'effet est sans doute voulu, peut-être à l'instar de ces parties de tennis où la balle passe d'un côté du filet à l'autre sans que parfois on ne sache plus très bien qui a fait le service. Au dernier set, tout s'emballe, Lerner n'en est plus à cogiter sans fin sur son avenir de romancier compromis, cette fois il faut reprendre l'avantage, et cette accélération du rythme est la bienvenue dans un roman qui pêche parfois par excès de longueur.

Catégorie : Littérature française

Bretagne / écrivain / famille / adultère /

Posté le 14/10/2019 à 14:59

Attendre un fantôme, Stéphanie Kalfon. Joëlle Losfeld, 06/2019. 129 p. 15 € **

         Jeff, le petit ami de Kate est mort dans un attentat en Israël. Soucieux de l'épargner, sa famille, et surtout sa mère, lui cachent l'événement jusqu'à ce qu'elle le découvre, quelques semaines plus tard, dans la presse.

         Quelle étrange idée qu'a donc la mère de Kate ! Et que cela semble donc bien peu crédible ! N'importe quel parent bien attentionné n'aurait jamais fait une chose pareille, et aurait au contraire accompagné sa fille dans ce douloureux processus du deuil. Mais attentionnée, la mère de Kate ne l'est pas, c'est le moins que l'on puisse dire. Elle est si toxique que c'est leur relation qui prend le pas sur le chagrin de Kate, et c'est d'ailleurs paradoxalement cette thématique qui donne un peu de force à un roman qui m'a paru un peu creux au demeurant, écrit dans une langue parfois poétique mais souvent un peu ampoulée, qui abuse des métaphores et des effets de style : "Aussi lui prouvent-ils leur amour en la protégeant de leur assourdissant silence, tendant sous ses pieds le trou noir du déni, et rattrapant au vol toutes les balles perdues." Kate converse avec le fantôme de Jeff, lui raconte une scène où un père maltraite son enfant dans un restaurant, cela n'en finit pas et on se demande ce que l'auteur veut nous dire, de ces enfants mal aimés, de ces parents pervers, à part que peut-être son ami a vécu cela aussi, comme elle : ce roman est tout autant l'histoire de ces enfants maltraités que celui du deuil. Le roman se rattrape tout de même dans ses dernières pages, lorsqu'enfin Kate ne vit plus avec le fantôme de Jeff, qu'elle a cessé de l'attendre, même si, quand on a fermé le livre, on reste dubitatif sur ce que l'on vient de lire.

Roman lu dans le cadre des "68 premières fois".

Catégorie : Littérature française

mort / famille / maltraitance /

Posté le 14/10/2019 à 14:58

La chaleur, Victor Jestin. Flammarion, 05/2019. 139 p. 15 € **

         Il fait chaud cet été-là, dans le camping des Landes où Léonard termine ses vacances avec sa famille. Oscar est mort une nuit, étranglé par des cordes de balançoire, tandis que le jeune homme le regardait mourir sans intervenir. Après avoir, dans un geste qu'il ne s'explique pas, enterré le corps sur la plage, le jeune homme traîne son ennui et son mal être, sa culpabilité aussi, dans le camping. Puis il rencontre Luce, qui fréquentait Oscar, qui lui plaît sans qu'il n'ait jamais osé l'aborder.

          Le récit, court, se tient sur quarante-huit heures. Il est, pour l'essentiel, l'illustration d'un mal être adolescent : Léo a du mal à se lier, se sent mal dans son corps et avec les autres, s'estime incompris de ses parents. Rien de plus classique, y compris ses premiers émois amoureux et sa première fois, bien moins grandiose que ce dont il rêvait. Ce pourrait être l'histoire d'un adolescent devenu cet été-là un homme, écrit probablement à la lueur de souvenirs ou d'expériences personnels, mais il y a la mort d'Oscar qui va le pousser à intervenir trop tard, et de travers. A la lecture, j'ai pensé à L'étranger, à cause du soleil écrasant, à cause de l'absurdité du comportement des hommes, sauf que, contrairement à Meursault, Léo n'a pas tué, il s'est contenté de ne rien faire. Non assistance à personne en danger, voilà la responsabilité réelle du jeune homme. Mais ce qui aurait été intéressant, et qui aurait fait de ce récit quelque chose de plus profond, c'est que Léo s'interroge sur sa passivité et sur son intervention tardive, inutile et lourde de conséquences. Sur son désir inconscient d'être considéré comme l'assassin du garçon dont il a dissimulé le corps.

Roman lu dans le cadre des "68 premières fois".

Catégorie : Littérature française

vacances / adolescence / mort / jalousie /

Posté le 14/10/2019 à 14:52

Le bal des folles, Victoria Mas. Albin Michel, 09/2019. 251 p. 18,90 € ****

         Paris, 1885. Le professeur Charcot officie à l'hôpital de la Salpétrière, qui accueille de nombreuses femmes soignées pour hystérie. Il est secondé par une nombreuse équipe médicale, dont Geneviève, une infirmière admirative du grand homme. Elle prend en charge Eugénie Cléry, placée là par son père qui a découvert qu'elle est capable de voir les défunts et de les entendre. Eugénie voit apparaître le fantôme de Blandine, la sœur de Geneviève, disparue des années plus tôt. De quoi ébranler les convictions de l'infirmière…

         Ce roman mêle très habilement diverses thématiques : le statut des femmes à la fin de ce 19ème siècle si rigoriste, dans une société patriarcale si prompte à les enfermer dès lors qu'elles s'écartent de la place qu'on leur a assignée ; l'internement abusif ; les conditions d'hygiène et de soins désastreuses – on traite les hystériques à coup d'éther et de compression sur les ovaires ; enfin, la pratique du spiritisme fort à la mode à l'époque. Solidement documenté, il fait la part belle à ces deux personnages très romanesques que sont Geneviève et Eugénie, au milieu d'autres aliénées tout aussi attachantes. Le roman se déroule sur les quelques jours qui précèdent le fameux Bal des Folles, seul moment où ces femmes peuvent se montrer à un public mondain qui espère secrètement assouvir sa curiosité morbide et assister en direct à une fameuse "crise" ; à ce bal n'y sera d'ailleurs consacré qu'un chapitre qui vient clore le récit dans un dénouement en apothéose. Sur la forme, Victoria Mas nous offre un roman de facture classique, écrit dans une langue très fluide et élégante, avec un usage des temps parfaitement maîtrisé. C'est donc fort agréable à lire, même si on pourrait reprocher au roman un côté un brin trop appliqué, un peu trop lisse.

Roman lu dans le cadre des "68 premières fois".

Catégorie : Littérature française

folie / hôpital /droits des femmes / 19ème /

Posté le 14/10/2019 à 14:51

Sœur, Abel Quentin. L'Observatoire, 08/2019. 250 p. 19 € *****

         Jenny Marchand, 15 ans, traîne son ennui et son mal être à Sucy-en-Loire. Rejetée par ses camarades de classe, incomprise par ses parents, elle se réfugie dans la lecture d'Harry Potter et les réseaux sociaux. Un soir plus noir encore que les autres, elle poste un message dans lequel elle fait part de son intention d'en finir. Elle reçoit une réponse pleine d'empathie et se met à échanger, sur un réseau crypté, avec une jeune fille qui semble parfaitement la comprendre. Elle fait ainsi la connaissance de Dounia, qui lui parle d'un idéal qui lui permettra de trouver enfin une cause et une identité. Elle devient Chafia Al-Faransi, et se met à porter le voile…

         En parallèle avec la progressive – mais rapide – entrée de Jenny dans l'islamisme radical, on suit l'histoire de Saint-Maxence, le président vieillissant qui va devoir céder sa place à son ancien poulain Benevento, qui l'a trahi pour un engagement vers la droite dure. On ne peut s'empêcher de voir là, de façon romancée, une partie de notre histoire politique. A travers ce qu'il nous raconte, à travers une fine observation si plausible de ces jeunes filles voilées de noir qui se rêvent en épouses martyres, ce roman s'ancre dans le réel, profondément ; il est sans concession pour les petits arrangements avec le pouvoir, et pour l'impuissance du gouvernement à régler le problème de l'embrigadement de ces jeunes perdus et sans réelle existence, proies faciles pour un Islam galvaudé et haineux du "kouffar". C'est ce que connaît Jenny, qui, quand elle a enfin choisi quoi faire pour le Jihad, se dit qu'"elle occupera une place à part dans le cœur des gens". Enfin, elle existera, on la reconnaîtra. Je n'ai pu m'empêcher de songer au personnage d'Adèle, dans le roman de Constance Rivière, Une fille sans histoire, que j'ai lu juste avant celui-ci : c'est le même mal être adolescent, la même solitude, qui conduit à des actes graves. Un premier roman violent, terriblement juste.

Roman lu dans le cadre des "68 premières fois".

Catégorie : Littérature française

terrorisme / fanatisme / Islam / adolescence /

Posté le 14/10/2019 à 14:47

Rhapsodie des oubliés, Sofia Aouine. La Martinière, 08/2019. 195 p. 18 € ***

         Abal, 13 ans, est venu du Liban avec ses parents et vit rue Léon à Barbès. Il mate les seins de FEMEN qui ont leur bureau en face de chez lui, en fait profiter des copains avant qu'on ne porte plainte contre toute la bande. Abal est puni, doit consulter une psychologue qui lui "ouvre le dedans". Amoureux d'une jeune fille voilée qui va disparaître du jour au lendemain, il raconte la vie du quartier, Omar-le-Salaf, le "barbapapa" qui entreprend de "nettoyer" les rues de la perversion occidentale, Gervaise la prostituée qui se fait tabasser, la drogue et les jeunes employés dans les "fours", la misère sociale et le destin tout tracé de ceux qui n'ont pas eu la chance de naître du bon côté.

         C'est un récit un peu désespérant, aux influences multiples, un mélange de destins contrariés dont on sort un peu sonné et passablement désenchanté. Car il n'y a pas de rédemption pour tous ces gens que fréquente Abal : noir, métis ou blanc, on finit battu à mort, on crève d'overdose ou d'Alzheimer. J'avoue avoir eu de la peine à lire ce roman dont le sujet a mis à mal mon optimisme et mon espoir en des lendemains meilleurs.

Roman lu dans le cadre des "68 premières fois".

Catégorie : Littérature française

misère / pauvreté / drogue / immigration /

Posté le 14/10/2019 à 14:46

Un paquebot dans les arbres, Valentine Goby. Actes Sud, 08/2016. 267 p. 19,80 €. ****

         Les parents de Mathilde tiennent un café, dans lequel certains soirs, son père se met à l'harmonica et joue Frou frou, pour le plus grand plaisir de la clientèle. L'établissement tourne bien, notamment grâce à la personnalité charismatique de cet homme auquel Mathilde voue un amour éperdu, jusqu'au jour où l'on lui diagnostique la tuberculose. Il est envoyé au sanatorium, bientôt rejoint par sa femme, tandis que Mathilde et son frère sont hébergés dans des familles d'accueil bien peu chaleureuses. Mathilde n'a de cesse de tâcher d'aider ses parents qui ne peuvent bénéficier de la toute jeune Sécurité sociale ni de la pénicilline qui pourrait les guérir, et de s'occuper de son frère. Farouche et indépendante, celle que son père surnommait son "petit gars" parvient à maintenir la cohésion familiale et à acquérir tout doucement son indépendance.

         Cinquante ans plus tard, Mathilde revient au sanatorium. Le paquebot des années 30 a disparu, n'en reste que des ruines taguées et des fenêtres brisées, mais les souvenirs sont tenaces et féroces, tout comme l'adoration que la petite fille vouait à son père, et qui aurait tant aimé danser avec lui les samedis soirs au café. Un très beau récit sur l'amour filial.

Catégorie : Littérature française

maladie / hôpital / famille /

Posté le 21/08/2019 à 18:12

Vincent qu'on assassine, Marianne Jaeglé. L'Arpenteur, 09/2016. 317 p. 20 €. *****

         Fin juillet 1890. Vincent Van Gogh agonise dans sa petite chambre de l'auberge Ravoux, à Auvers-sur-Oise, d'une balle dans le ventre. On conclura à un suicide. Mais rien n'est moins sûr, il pourrait bien s'agir d'un assassinat. C'est la thèse que défend l'auteur, qui revient sur les derniers mois de la vie du peintre, depuis son séjour à Arles et ses tentatives de créer un groupe d'artistes, son admiration pour Gaughin, jusqu'à son internement puis son arrivée à Auvers. Marianne Jaeglé évoque aussi l'enfance de Van Gogh, le traumatisme initial de la perte de son frère aîné dont il porte le même prénom et que ses parents emmenaient régulièrement fleurir la tombe, sa foi, ses relations avec son frère Théo, sa terrible solitude et sa frénésie de peindre le monde tel qu'il le voyait, dans un beau récit lumineux et fluide.

Catégorie : Littérature française

peintre / génie / solitude / folie /

Posté le 21/08/2019 à 18:11

Les gratitudes, Delphine de Vigan. JC Lattès, 03/2019. 173 p. 17 € *****

         Michèle, surnommée Michka, vieillit. Les mots commencent à lui échapper, elle les oublie, ou les confond. Marie, celle qui tient dans sa vie le rôle de la petite-fille, constate sa lente dégradation, d'autant plus insupportable que Michka était correctrice pour un grand magazine. Mais avec les mots perdus, c'est toute sa vie qui devient difficile, au point que Marie doit la placer dans un EHPAD. Marie et Jérôme, l'orthophoniste, racontent en alternance les derniers mois de Michka.

         Ce court roman, trop court peut-être, raconte à deux voix la dégénérescence intellectuelle, et le désarroi de celle qui en est victime ; il dit aussi l'affection qui unit les deux femmes, la complicité qui se noue avec l'orthophoniste. Delphine de Vigan aborde ce thème grave de la fin de vie avec délicatesse et parfois de la drôlerie qui fait pleurer lorsque Michka confond les mots, en invente d'autres, disant le Catalogue des Trois Cuisses ou si pas tant, même s'il est insupportable, pour une intellectuelle comme elle, de voir les mots lui échopper, lui écharper : "A la fin, il n'y aura plus rien, plus de mots, tu comprends, ou bien n'importe quoi, pour remplir le vide. Tu imagines, un monospace… un monoglotte de vieille peau, toute solifère", dit-elle à Marie. Après Les loyautés, qui évoquait les promesses qu'on se fait à l'enfance, et qui sont le sel et le poison de l'existence quand on essaie tout du long de leur être fidèle, Delphine de Vigan aborde dans Les gratitudes ce merci que l'on n'a pas toujours le temps de dire à ces rares êtres auxquels on doit tant.

Catégorie : Littérature française

sénilité / vieillesse / famille /

Posté le 21/08/2019 à 18:08

Le cahier de recettes, Jacky Durand. Stock, 04/2019. 213 p. 18 € *****

         Julien a grandi dans une cuisine. A 5 ans, il prépare la brioche du dimanche avec son père, chef du "Relais fleuri". A 12, il fait la cuisine pour sa colonie de vacances. Sa vocation est là, même si son père rêve pour lui d'un tout autre avenir que celui où on embauche à 7 heures du matin pour finir passé 23 heures, et que ce sacerdoce va lui coûter sa vie de couple lorsque sa femme Hélène part sans un mot. Julien n'en démord pas, et s'acharne à remettre la main sur le cahier de recettes où son père a noté ses secrets et tours de main.

         Il y a plein d'amour dans ces pages : pour son père, qui est en train de mourir à force d'avoir fumé ses Gitanes qu'il laissait se consumer sur un coin du piano ; pour la cuisine, qu'il entretient en réalisant des recettes paternelles, et qu'il va choisir tout en menant des études de lettres, puisqu'il n'a pas eu le droit de s'inscrire au lycée hôtelier ; pour Hélène dont l'absence se ressent cruellement. C'est le roman de l'hommage d'un fils à son père, auquel il s'adresse ; c'est aussi le roman d'un auteur amoureux de la cuisine, à condition qu'elle soit bonne et sans chichis, mâtinée d'influences diverses et basée sur un savoir-faire appris avec patience.

Catégorie : Littérature française

gastronomie / famille /

Posté le 21/08/2019 à 18:06

Mon père, Grégoire Delacourt. JC Lattès,02/2019. 220 p. 18 € ****

         Un homme brisé par le désespoir va saccager une église dont il séquestre le prêtre. Son fils Benjamin a été victime de viols commis dans le cadre d'une colonie de vacances organisée par des religieux. Il s'en veut de n'avoir pas vu les choses et n'aspire qu'à se venger du prêtre qui a été placé dans une autre paroisse.

         Glaçant. C'est le seul adjectif qui vienne en tête à la lecture de ce récit. Le père, c'est à la fois le géniteur, mais aussi le prêtre. Ce sont les seuls mots que le petit garçon a été capable de prononcer lorsque son mal être est devenu évident. Le père de Benjamin, élevé par une mère pratiquante, cite les Evangiles et fait un parallèle entre Isaac, le fils que Salomon a failli immoler, et son propre enfant. Il fait le constat de son aveuglement et de sa terrible impuissance. Benjamin s'en sort malgré tout, mais la question reste : à quoi bon la foi, à quoi bon l'amour des hommes quand l'Eglise peine encore à lever le voile sur des pratiques assassines ?

Catégorie : Littérature française

Eglise / pédophilie / famille /

Posté le 09/08/2019 à 10:10

La personne de confiance, Didier Van Cauwelaert. Albin Michel, 04/2019. 200 p. 19,90 €. ****

         Maximilien Médard, orphelin traîné d'une famille d'accueil à l'autre, travaille pour la fourrière dont il explose les quotas. Un jour, il va un peu vite et emmène une superbe Rolls Royce avant de s'apercevoir qu'elle est occupée par une très vieille dame qui n'a plus toute sa tête et le prend pour son amant de jeunesse. Aidé par Samira, son amie étudiante en pharmacie, Max parvient à lui faire recouvrer ses esprits, si bien que la vieille dame, qui n'est autre que Madeleine Larmor-Pleuben, fondatrice de la société de gâteaux du même nom, et qui, sentant sa fin proche, a décidé d'opter pour le suicide assisté en Suisse, décide d'en faire sa personne de confiance, puis son plus proche collaborateur. Un moyen de se défaire de son neveu qui tente de lui extorquer ses parts de l'entreprise. Voilà Max embarqué dans une nouvelle vie…

         Raconté par Max à un enquêteur, voilà un récit rocambolesque qui mêle gravité et humour, un mélange que Van Cauwelaert connait bien. Abus de faiblesse, suicide assisté, intérêts financiers, c'est du lourd que l'auteur traite avec légèreté et finesse. 

Catégorie : Littérature française

dépendance / vieillesse / amitié /

Posté le 15/07/2019 à 17:01

Isidore et les autres, Camille Bordas. Inculte, 06/2018. 414 p. 19,90 € ****

Isidore, 11 ans, est le seul enfant "normal" dans une fratrie qui se compose de cinq autres enfants surdoués. L'aînée vit à paris et s'apprête à présenter sa thèse, la deuxième est sur la même voie tandis que les deux frères sont musiciens et sociologues. Isidore partage sa chambre avec sa troisième sœur, qui en avance de trois classes lui demande d'écrire sa biographie. Isidore quant à lui est un élève sans histoires, mais fait montre d'une sensibilité et d'une maturité précoce. Pour exister dans cette famille exceptionnelle et parfois désorientée, il se cesse de faire de courtes fugues qui lui permettent peu-à-peu de s'affirmer, tandis qu'il tisse des liens autour de lui.

Isidore est censé ne pas avoir hérité du gène familial de la haute intelligence. Du moins se présente-t-il comme tel, sans qu’il paraisse en souffrir. Cependant, au vu des conversations qu’il a avec sa sœur Simone ou avec d’autres personnages, on est en droit de douter de ses capacités moyennes, tant il fait preuve d’esprit et d’empathie. Et puis il vit, cet Isidore qui ne cesse de faire des fugues ratées, il espère, il rêve, il découvre des choses et des gens, et la vie, contrairement à ses frères et sœurs qui vivent davantage repliés sur eux-mêmes. On suit donc l’évolution de ce jeune garçon fort sympathique, malgré certaines longueurs au cours de ces quatre cents et quelques pages qui rendent compte de l’entrée dans l’adolescence.

Catégorie : Littérature française

famille / surdoué /

Posté le 15/07/2019 à 16:52

La vraie vie, Adeline Dieudonné. L'Iconoclaste, 08/2018. 266 p. 17 € ****

         Une famille modeste qui vit dans une zone pavillonnaire surnommée le "Démo". Le père est un homme brutal, qui n’a que deux passions : la chasse et la télé. La mère est un personnage falot et timide, qui passe son temps à craindre son mari et à s’occuper de ses animaux. Quant aux enfants, ils sont deux, une fille qui va entrer au collège, et son petit frère Gilles, qui perd toute sa joie de vivre le jour où le glacier meurt sous ses yeux dans l’explosion de son siphon à chantilly. La jeune fille décide alors de tout faire pour rendre le sourire à son petit frère, tout en se passionnant pour les sciences. Mais c’est sans compter avec la violence du père…

         Un récit raconté par les yeux d’une toute jeune fille, qui pourrait relever de la littérature de jeunesse. A l’opposé du personnage ignoble du père, elle est une véritable incarnation de l’optimisme et de l’intelligence. Après avoir compris que son projet de fabriquer une machine à remonter le temps est impossible, elle refuse de céder au désespoir et d’agir. Elle est sans doute la seule, au sein de cette famille, à se comporter comme adulte. Mais le roman n’appartient pas à au genre de la littérature de jeunesse : certes les thèmes - la violence domestique, les surdoués, la liberté d’expression, les premiers émois amoureux – et le ton du récit, d’une apparente naïveté, pourraient le faire croire, mais les derniers chapitres s’adressent clairement à un public adulte ou à des grands adolescents.

Catégorie : Littérature française

adolescence / famille / maltraitance / violence /

Posté le 15/07/2019 à 16:49

Comme elle l'imagine, Stéphanie Dupays. Mercure de France, 02/2019. 157 p. 16 € ****

Laure a rencontré Vincent via les réseaux sociaux. Ils sont devenus rapidement complices et conversent quotidiennement par SMS. Et voilà Laure amoureuse d'un homme qu'elle pense bien connaître mais qu'elle n'a encore jamais rencontré. Il occupe ses pensées en permanence ; il suffit qu'il ne réponde pas immédiatement à un de ses messages pour qu'elle soit en proie aux pires inquiétudes. L'imagination lui fait vivre des fantasmes qu'elle espère bien pouvoir réaliser lorsqu'ils prévoient enfin de se rencontrer.

A travers le personnage de Laure, c'est le sentiment amoureux version 2.0, c'est Fragments d'un discours amoureux de Roland Barthes revu à l'aulne des réseaux sociaux et des smartphones. Le récit montre parfaitement l'enfermement de l'être amoureux, dont l'aliénation est rendue encore plus forte à cause du smartphone. L'amoureuse écrit, beaucoup – n'oublions pas que ce couple virtuel appartient aux classes intellectuelles et possède une grande culture littéraire et cinématographique -, attend une réponse que la technologie pourrait rendre immédiate, se désespère du silence ; elle est disponible, en permanence. Il y a ici une double dépendance, à la communication et à l'être aimé. On ne peut s'empêcher de la plaindre un peu, Laure, tout en craignant secrètement de vivre semblable histoire.

Catégorie : Littérature française

passion / Internet / solitude

Roman lu dans le cadre des "68 premières fois"

Posté le 15/07/2019 à 16:48

Varsovie-Les Lilas, Marianne Maury Kaufmann. Héloïse d'Ormesson, 11/2018. 172 p. 16 € ***

         Francine est âgée et veuve, coupée de sa fille avec laquelle elle ne s'entend guère. Elle ne supporte pas de rester immobile et passe ses journées dans le bus. A l'approche de Noël, au cours d'une de ses pérégrinations, elle rencontre Avril, une jeune femme gothique perdue qu'elle surnomme la Bougie et prend sous son aile. Mais elle est bien mal remerciée en retour, et renvoyée à son éternelle solitude.

         Un joli portrait d'une femme terriblement solitaire, acariâtre et méchante, qui pourrait paraître  antipathique, mais s'avère généreuse sous sa carapace. Le récit, qui ne fait pas l'impasse sur l'enfance traumatisante de Francine, prend dans le dénouement des allures de conte et, sans laisser de souvenirs impérissables, se lit avec plaisir.

Catégorie : Littérature française

solitude / vieillesse / famille / amitié /

Roman lu dans le cadre des "68 premières fois"

Posté le 15/07/2019 à 16:47

Boys, Pierre Théobald. JC Lattès, 04/2019. 248 p. 18,90 € ***

Ils s'appellent Antoine, Cédric, Samuel, Fred, Greg, Sacha, Alex, Gilles, Abel, ils sont d'âge différents, rencontrent des femmes, aiment ou sont quittés, ont des enfants ou souffrent de ne pas en avoir. Loin des nouvelles à chute, l'auteur nous propose des tranches de vie, dans une approche très réaliste, et probablement d'inspiration autobiographique ou le fruit d'histoires qu'on lui a racontées. On retrouve certains des personnages d'une nouvelle à l'autre, avec un autre point de vue. Cette idée d'écho assez originale – les nouvelles sont en général au sein d'un même recueil indépendantes les unes des autres – est évidente à travers la figure de Samuel, que l'on retrouve par épisodes au fil du recueil, de son entrée en sixième jusqu'au jour où il enterre la femme qu'il a aimée. A travers ces récits courts, faciles à lire et écrits sans emphase, Pierre Théobald s'interroge sur l'homme d'aujourd'hui, de ce qui le définit, son couple, sa paternité : il n'y a pas un archétype de l'homme, mais des hommes, des boys, qui font ce qu'ils peuvent, avec plus ou moins de bonheur.

Catégorie : Littérature française

nouvelles / homme /

Roman lu dans le cadre des "68 premières fois"

Posté le 15/07/2019 à 16:40

Tête de tambour, Sol Elias. Rivages, 01/2019. 197 p. 18 € ****

         Manuel est schizophrène. Adolescent difficile, adulte irresponsable, il n'a cessé de tourmenter ses parents qui s'endettent pour payer ses dépenses exorbitantes, refusé de travailler ; souffrant de maux de tête terribles, d'hallucinations diverses, il tente plusieurs fois de mettre fin à ses jours, à coups d'overdose de tranquillisants, de coca et de tabac.  On le sait fragile, malade, et à 28 ans, le diagnostic tombe. Fasciné par sa nièce, il lui lègue l'œuvre sur laquelle il travaille, un drôle d'héritage dont d'abord elle ne veut pas, des mots écrits de façon illisible sur d'improbables petits papiers, qu'elle va entreprendre de trier, tout en espérant échapper à la même maladie.

         Le récit donne voix tour à tour à Manuel et à Anaël, son double romanesque, ainsi qu'à Soledad, la nièce porteuse de cet héritage maudit. Il nous fait entrer dans le monde étrange, déroutant et violent de la schozophrénie. Manuel est un montre d'égoïsme, incapable de la moindre reconnaissance, saisi d'accès de rage incontrôlable ; il est surtout profondément malheureux, d'une sensibilité trop vive pour le rendre capable de vivre en société et de se comporter en individu "normal", dans un monde qui n'a pas su, pas pu lui venir en aide, à commencer par sa mère. En triant ces notes éparses et folles pour en faire son roman, Sol Elias a rendu hommage à cet oncle mal aimé et nous ouvre la porte sur un univers qu'on connaît très mal.

 

Catégorie : Littérature française

folie / famille / héritage / filiation

 

Roman lu dans le cadre des "68 premières fois"

Posté le 27/05/2019 à 17:40

Amour propre, Sylvie Le Bihan. JC Lattès, 03/2019. 276 p. 18,90 €. ***

         Professeur d'italien, Giula est mère de trois enfants, auxquels elle a consacré sa vie et son énergie. Ils ont désormais acquis suffisamment d'autonomie pour qu'elle puisse partir et se rendre à Capri, dans la maison de Curzio Malaparte, pour écrire un livre consacré à cet auteur. Au cours de son séjour, alors qu'elle est seule enfin, libérée de ses obligations maternelles, elle s'interroge sur l'écrivain, auquel sa mère, qu'elle n'a pas connue, vouait un véritable culte, et sur son statut de mère. Faire des enfants était-il vraiment un choix ? N'aurait-elle pas rêvé d'une autre vie, sans eux ?

         A travers son roman, l'auteur rend hommage à l'écrivain toscan, ainsi qu'à la maison où Godard a tourné Le Mépris. C'est aussi et surtout une réflexion fouillée sur la maternité : sans craindre de choquer ou de passer pour politiquement incorrecte, l'auteur fait dire à son protagoniste que si c'était à refaire, elle n'aurait sans doute pas d'enfants. Non qu'elle ne les ait pas aimés. Mais elle aurait vécu une autre vie, comme sa propre mère qui est partie alors qu'elle était bébé, ce que lui dit son père : "Ta mère n'a pas pu construite autre chose qu'un couple et pourtant elle a essayé, mais le quotidien d'une vie domestique lui faisait peur, la responsabilité d'un enfant aussi. Elle fait partie de celles et ceux qui ne considèrent pas le sacrifice de soi comme étant la plus haute valeur morale […]." Saluons bas ce courage de dire ce que certaines pensent tout bas sans oser l'exprimer, tant la maternité semble aller de soi et l'instinct maternel rend capable de tout accepter pour être une bonne mère.

Cela dit, l'introspection a ses limites, et semble parfois tourner à une forme de complaisance. Giula finit tout de même par trouver la paix avant de rentrer chez elle. Le récit aurait pu s'arrêter là, , malheureusement l'auteur a cru bon d'ajouter un chapitre qui vient apporter un dénouement un peu grossier et inutile à son roman.

 

Catégorie : Littérature française

Italie / écrivain / maternité / famille /

Posté le 27/05/2019 à 17:39

Danse d'atomes d'or, Olivier Liron. Alma, 05/2016. 227 p. 17 € *****

Au cours d'une soirée, O., le narrateur, rencontre une jeune femme intrigante, acrobate de cirque, dont il tombe éperdument amoureux. Leur relation dure quelques mois, le temps pour O. de s'attacher suffisamment à elle pour que, le jour où elle disparaît sans laisser aucune trace, il sombre dans un désespoir tenace, écoutant en boucle Poor Edward de Tom Waits et du fado portugais. Six mois plus tard, il reçoit une lettre…

Roman de la rupture, roman de l'absence et du manque de l'autre, ce récit est empreint de sensibilité, de poésie et d'intelligence. Il fait appel aux mythes, notamment celui d'Orphée et Euridice, qu'il revisite à partir du ballet de Pina Bausch. "J'aime les livres où l'on danse.", écrit Olivier Liron dans la postface intitulée Autoportrait, où il donne les clés de son roman, d'inspiration biographique. Il écrit aussi que "L'écriture n'est pas douce ou gentille ou mignonne. C'est la seule violence capable de répondre à la violence. C'est une rage de vivre." Le style d'Olivier Liron incarne parfaitement cette vision de l'écriture. C'est ample, fluide, parfois lyrique, parfois trash, on y sent du vécu et des convictions. Un très beau roman.

 

Catégorie : Littérature française

amour / rupture / maladie /

Posté le 27/05/2019 à 17:39

Ecorces vives, Alexandre Lenot. Actes Sud, 10/2018 (Actes Noirs). 204 p. 18,50 € ****

         Un vagabond prénommé Eli met le feu à la maison dans laquelle il a vécu des jours heureux avec une femme aimée, avant d'être recueilli par Louise. Laquelle a quitté les siens pour se consacrer aux chevaux qu'élève un couple d'Américains. Le capitaine de gendarmerie Laurentin, qui lui a fui quelque chose ou quelqu'un, est nommé depuis peu dans la région qu'il sillonne avec ses chiens, tentant sans conviction de mener l'enquête sur cet incendie. Autour d'eux gravitent d'autres personnages, Lison la veuve inconsolable qui peine à s'occuper de ses deux garçons, Céline la vacancière qui la console, Jean et Patrick, les deux frères sauvages et taiseux qui vont tourner la ferme familiale. Ce roman polyphonique dit les âmes cabossées, les écorchés vifs, les mal dégrossis ou les trop sensibles ; il fait la part belle à la nature de cette région du Massif Central et à ceux qui y vivent, comme ils peuvent plutôt que comme ils le voudraient. Certaines pages sont d'une grande poésie, d'autres d'une grande justesse comme cette description du bal (p.94) où la musique est assurée par un homme-orchestre qui "appauvrit tout à tour Tino Rossi et Edith Piaf, leur soustrait toute sève, leur enlève toute portée", et fait danser les vieux couples tandis que les jeunes n'ont que l'envie d'en découdre. A travers les bouches de chacun de ces personnages se dessine une histoire aux multiples méandres, jusqu'à un dénouement un peu onirique et, à mon avis, quelque peu décevant.

        

          Je ne résiste pas à l'envie de recopier l'extrait du bal :

"La nuit est tombée quand l'accordéoniste prend place sur son fauteuil. Il a un clavier à main droite qui lui permet de lancer des boucles d'orchestre préenregistrées. Il a des pédales à ses pieds qui commandent une boîte à rythme qui fera bien ce qu'elle peut pour donner naissance aux pulsations dont on a besoin ici pour triompher de la fatigue. L'homme-orchestre se présente en crachant dans le micro, comme s'il en était besoin, comme s'il n'écumait pas tous les bals de toutes les villes environnantes depuis plus de dix ans déjà, comme s'il n'avait jamais pris part à aucune des rixes qui y naissaient spontanément, inévitablement, comme si les monts environnants n'abritaient pas les foulées hasardeuses de deux ou trois rejetons élevés dans la haine de leur père oublieux. Il fait ce qu'il a toujours fait. D'abord pour les plus vieux, pour ceux d'entre eux qui piétinent doucement jusqu'au parquet-salon monté en plein milieu de la salle, sur lequel les souliers glissent et rappellent à ces corps sclérosés les danses d'antan, il appauvrit tout à tour Tino Rossi et Edith Piaf, leur soustrait toute sève, leur enlève toute portée, pendant qu'on se presse aux deux bars. C'est comme ça qu'on appelle les planches posées sur des tréteaux où on se sert canon sur canon et on s'enflamme le sang parce qu'on déborde d'envie de lancer les hostilités. Deux couples dansent serrés, oscillant doucement, joue fripée contre mâchoire ravinée, et leur musique est trouée, chaque fois que la porte se rouvre, par les coups de chevrotine du stand de tir." (p.94).

 

Roman lu dans le cadre des "68 premières fois"

 

Catégorie : Littérature française

grands espaces / deuil / famille / maladie /

Posté le 24/05/2019 à 11:02

Suiza, Bénédicte Belpois. Gallimard, 01/2019. 252 p. 20 €. *****