La cage dorée, Camilla Läckberg / trad. du suédois. Actes Sud, 04/2019 (Actes noirs). 341 p. 22,80 € ****

         La cage dorée, c'est la vie que mène Faye, épouse de Jack Adelheim, le millionnaire fondateur de l'entreprise Compare : son rôle se borne à élever leur fille de 6 ans et d'entretenir des relations plus ou moins amicales avec d'autres femmes de, profitant comme elle de maisons luxueuses et d'un train de vie somptuaire. Mais Faye, intelligente et travailleuse, a abandonné ses études en Sup de Co pour entretenir Jack, qui lui paraît bien ingrat et devient de plus en plus distant. Elle continue cependant à se soumettre à la dictature de leur mariage, jusqu'au jour où elle découvre qu'il la trompe.

         La suite est une lente dégringolade : Jack demande le divorce, se met en ménage avec sa maîtresse, tandis que Faye perd toute fortune et tout statut social. C'est alors qu'elle décide d'ourdir sa vengeance. Elle a pour elle son intelligence et sa lucidité, mais aussi des amies qui lui donnent un coup de main non négligeable, et surtout la haine héritée de son passé et du temps où elle s'appelait Matilda et qu'elle subissait la violence de son père. La vengeance est un plat qui se mange froid, mais qui tient ses promesses : à travers le personnage de Faye, qui prend sa revanche sur un mari égoïste et sur son propre père, ce sont toutes les femmes trompées qui s'expriment. Camilla Läckberg a écrit un roman très féministe, et semble avoir voulu illustrer le mouvement me too, même si la reine du polar suédois ne peut s'empêcher de donner à la fin de son récit une couleur policière.

Catégorie : Littérature étrangère

adultère / vengeance / féminisme /

Posté le 09/08/2019 à 10:20

Ocre et bleu cobalt, Sarah J. Harris / trad. de l'anglais. JC Lattès, 05/2019. 451 p. 22,90 € *****

         Jasper Wishart a 13 ans. Il est atteint de troubles autistiques et souffre de prosopagnosie – incapacité à reconnaître les visages – et de synesthésie – associer une perception sensorielle à une autre. Ainsi transforme-t-il les sons en couleurs, ce qui lui permet de différencier les individus, et surtout de peindre des tableaux abstraits qui représentent les scènes qu'il est dans l'incapacité de raconter. Notamment celle du meurtre de Bee Larkham, sa jeune voisine qui partageait avec lui sa passion pour les perruches venues loger dans l'arbre de son jardin. Ce soir-là, Jasper s'est blessé avec un couteau de cuisine, et a frappé Bee. Mais ses souvenirs se mélangent, il n'a que les couleurs pour tâcher de s'exprimer, tandis qu'il est très préoccupé par la menace que fait planer un voisin sur la vie des perruches auxquelles il reproche d'être trop bruyantes.

         Le jeune garçon s'accuse du meurtre, tandis que son père s'emploie à dissimuler toutes les preuves. Pourtant, ce n'est pas si simple. Mais comment rendre compte de ce qui s'est réellement passé, quand on est incapable de reconnaître les gens, qu'on a des obsessions, qu'on a peur de tout changement, et qu'on est hypersensible ? Malgré son handicap, Jasper va parvenir à la vérité. Ce récit nous fait entrer au cœur de l'autisme et de ces pathologies méconnues, il nous fait également percevoir la peine d'un enfant à vivre sans sa mère décédée d'un cancer deux ans plus tôt, et celle de son père qui tâche d'élever son fils seul, du mieux qu'il peut. Bleu cobalt de la voix de sa mère, ocre brun de celle du père, frites jaunes des aboiements du chien, triangles rouges de la colère, Jasper a une toute autre perception du monde que la nôtre, handicapante certes, mais tout aussi riche.

Catégorie : Littérature étrangère

autisme / troubles cognitifs / famille / meurtre /

Posté le 09/08/2019 à 10:19

L'empreinte, Alexandria Marzano-Lesnevich. Sonatine, 01/2019. 465 p. 22 €. ***

         Louisiane, 1992. Un petit garçon de 6 ans est assassiné par Ricky Langley, un jeune homme un peu sauvage qui faisait du baby sitting. Il était connu des services de police pour des précédents de pédophilie, mais dans la petite ville où il avait élu domicile, personne n'était au courant de son passé. Il est condamné à la peine de mort puis, lors d'un deuxième procès, voit sa peine commuée en prison à perpétuité. L'auteure, qui a fait des études de droit avant de se tourner vers la littérature, décide de se plonger dans toutes les archives et de remonter le fil de l'histoire de Langley, pour comprendre les motivations de l'homme, et pour essayer de définir les responsabilités – celle du meurtrier, mais aussi celle de la société. Elle s'interroge sur les circonstances atténuantes éventuelles, sur le fait que Langley était psychologiquement instable, et malade, sur la notion de pardon, et sur sa propre existence. Elle a en effet été victime d'abus de la part de son grand-père, comme sa sœur, et a profondément souffert du déni familial. Il résulte de tout cela un résultat hybride, entre enquête juridique, confession intime et essai sur la responsabilité. Nul doute que le travail est énorme, qu'il s'agisse des travaux de recherche ou d'analyse personnelle ; il semble évident qu'il y a dans ce récit une réelle fonction de résiliation et de pardon. A travers l'histoire de Ricky Langley, c'est sa propre relation au crime et au pardon que l'auteur interroge. Ce n'est pas inintéressant, c'est un peu long, notamment dans les comptes-rendus de procès qui portent une forte identité américaine.

Catégorie : Littérature étrangère

meurtre / pédophilie / procès / autobiographie /

Posté le 15/07/2019 à 16:53

Idaho, Emily Riskovitch / trad. de l'anglais. Gallmeister, 05/2018. 358 p. 23,50 €

         Ann enseigne le piano lorsqu'elle fait la connaissance de Wade, qui a vécu une dizaine d'années plus tôt un drame épouvantable : sa femme a tué l'une de leurs filles tandis que l'aînée a disparu. Ann est obsédée par le désir de comprendre ce qui a pu se passer cet été de 1995, alors que son mari sombre peu-à-peu dans la maladie – une sorte d'Alzheimer - et perd la mémoire.

         Me voilà bien perplexe pour rendre compte d'un roman qui a obtenu de nombreuses louanges, mais que j'ai peiné à lire. Bien sûr, il y a de jolis passages sur le rapport qu'entretient Wade avec les chiens ou la nature, sur cette région du Wyoming encore un peu sauvage, mais l'ensemble semble trop s'éparpiller pour que cela suffise. Le récit suit plusieurs fils : celui d'Ann, dans le présent de la narration ; celui de la famille de Wade, jusqu'au jour du drame ; celui de Jenny enfin, condamnée à perpétuité après le meurtre de sa fille. Il en résulte une narration un peu chaotique, sans que cette construction décousue soit justifiée par une révélation progressive. Le rythme est lent, qui suit les hypothèses d'Ann, ses réflexions, ses interrogations ; elle semble tout aussi prisonnière de son obsession que l'est Jenny dans sa cellule, et de façon finalement très vaine : elle n'apprendra rien de plus que Wade ait jamais pu lui dire, la petite fille disparue ne sera jamais retrouvée. Ces deux femmes, qui auraient pu être de beaux personnages romanesques, semblent bien ternes et inconsistantes : la première dans sa quête inutile, la deuxième dans ce rôle de détenue sans caractère. Une déception.

 

Catégorie : Littérature étrangère

Etats-Unis / grands espaces / meurtre / famille / maladie /

Posté le 14/05/2019 à 17:58

Mon désir le plus ardent, Pete Fromm / trad. de l'anglais. Gallmeister, 04/2018. 284 p. 22,70 € *****

Maddy et Dalt sont guides de rivière (passeurs, dans leur jargon) dans le Wyoming. C'est là qu'ils se rencontrent et tombent fou amoureux. Ils se marient au bord de la Buffalo Cork et travaillent dans l'entreprise de rafting qu'ils ont fondée. Ce pourrait être une simple histoire d'amour, mais Maddy se met à souffrir de vertiges : alors qu'elle est enceinte, on lui diagnostique une sclérose en plaques. Elle parvient à mener sa grossesse à terme mais, ensuite, la maladie reprend l'offensive.

Maddy, la narratrice, ne nous épargne rien des tracas dont elle souffre, de plus en plus envahissants : sa main droite devenue peu-à-peu paralysée, son absence de désir, les tentatives plus ou moins heureuses de leur couple de maintenir des rapports intimes, ses trous de mémoire, d'élocution. Il y a du désespoir, mais de la lumière aussi. Car malgré tout, leur couple tient, grâce à la force de Maddy et à l'amour que lui porte Dalt, qui abandonne son travail de rafteur pour reprendre sa formation d'origine de charpentier, et aménage petit-à-petit la maison au handicap de sa femme. Maddy voit grandir ses enfants, qui lui font une démonstration de course dans son fauteuil roulant, dans une scène mémorable d'autodérision, à l'image de ces deux personnages : on se doute que de toute façon cela va mal finir, mais l'important n'est pas la fin, c'est qu'il y a avant. Pete Fromm a su avec adresse éviter l'écueil du pathos, pour nous offrir un récit où le courage de "faire avec" prime sur le reste.

 

Catégorie : littérature étrangère

grands espaces / Etats-Unis / rivière / couple / maladie /

Posté le 14/05/2019 à 17:29

La ferme du bout du monde, Sarah Vaughan / trad. de l'anglais. Le Livre de Poche, 11/2018. 470 p. 8,40 € ***

 Angleterre, 2014. Lucy, infirmière, voit son quotidien chamboulé par deux événements : elle commet une erreur médicale qui la fait douter de ses compétences, et découvre que son mari l'a trompée. Elle décide de revenir dans la ferme familiale en Cornouailles, où vivent sa mère Judith et sa grand-mère Maggie. Cette dernière s'était liée, pendant la guerre, avec deux adolescents que leurs parents avaient envoyés là pour les préserver des horreurs de la guerre, et qu'elle n'a jamais revus.

Le roman est composé de va-et-vient entre passé et présent. Les éléments se mettent progressivement en place pour que Lucy et sa famille découvrent l'histoire de Maggie. Le récit est touchant, avec une bonne dose d'émotion qui ne peut que déclencher l'empathie chez le lecteur : on ne peut qu'éprouver de la sympathie pour la malheureuse Maggie et ses amours contrariées, pour la pauvre Lucy bafouée par son mari, pour la famille qui ne parvient pas à éponger ses dettes. A l'exception du mari de Lucy, nous avons là des personnages bons, victimes du mauvais sort, qui parviendront, parce que justement ils sont gentils, à se sortir des ornières de leur existence. Une lecture plaisante, sans plus.

 

Catégorie : Littérature étrangère

Angleterre / guerre / famille / secret/

Posté le 18/04/2019 à 10:32

Anatomie d'un scandale, Sarah Vaughan / trad. de l'anglais. Préludes, 01/2019. 439 p. 16,90 € ****

         James Whitehouse, sous-secrétaire d'Etat rattaché au ministère de l'Intérieur, député et proche du Premier Ministre, est accusé de viol par son assistante parlementaire avec laquelle il entretenait une liaison depuis plusieurs mois. Kate Woodcroft, avocate et défenseur des droits des femmes, spécialisée dans les délits à caractère sexuel, défend la plaignante, bien décidée à faire tomber cet homme politique charismatique. Le roman donne voix aux différents acteurs de ce procès : Kate, Sophie, l'épouse de James, James lui-même, Ali, l'amie des années d'université de Kate. Le propos est assez féministe, même si on sent que l'auteur s'attache à rester impartiale. Dans la bouche de Kate, il y a une sorte de revanche sur le pouvoir des hommes : "On nous a programmées pour amadouer et apaiser, pour soumettre notre volonté à celle des hommes. Oh, bien sûr, certaines d'entre nous se sont rebellées contre cet état de fait – et on nous juge intraitables, difficiles, péremptoires et acariâtres." (p.194).

         Je n'ai en général pas de revendication féministe, même si l'égalité homme-femme et la liberté individuelle sont à mes yeux des revendications essentielles. Ce discours est juste, dans ce qu'il dénonce du conditionnement des femmes, de leur soumission au pouvoir de l'homme. Qui passe par le sexe, d'ailleurs, et c'est tout l'objet de ce roman : Olivia était-elle ou non consentante ? Au nom de quoi s'est-elle sentie contrainte d'accepter un rapport sexuel violent ? En quoi ses sentiments pour James l'ont-ils poussée à se laisser faire ? Au-delà de cette problématique qui n'est pas sans faire écho au mouvement "Me too", il y a le personnage de Kate Woodcroft, impitoyable, opiniâtre, qui a trouvé dans son métier d'avocate le moyen de se venger d'une jeunesse malheureuse.

Catégorie : Littérature étrangère

droits / femme / harcèlement /

 

Posté le 26/02/2019 à 17:35

De si bons amis, Joyce Maynard / trad. de l'anglais. Philippe Rey, 01/2019. 328 p. 22 € ****

         Helen McCabe, la quarantaine, a perdu la garde de son fils Oliver et pointe aux Alcooliques anonymes. Elle fait la rencontre d'Ava et Swift Havilland, couple richissime qui décide de l'aider. Elle travaille pour Ava en tant que photographe tandis que Swift parvient à faire venir son fils dont il s'occupe, au point qu'ils deviennent des membres de la famille. Mais les Havilland se révèlent progressivement moins altruistes qu'il n'y paraissait, voire intrusifs et manipulateurs. Le processus d'emprise est bien amené, notamment à travers les doutes qui traversent de temps à autre Helen, quand les Havilland ne cachent plus le mépris qu'ils nourrissent à l'égard d'Elliott, le seul homme qu'Helen a pu rencontrer et qui est amoureux d'elle. Personnage fragile, Helen ne pouvait que tomber sous la coupe de ces deux êtres qui se révèlent d'une cruauté sans égale, et il faudra un événement tragique pour qu'enfin leur victime ouvre les yeux et se révolte. Le phénomène est soudain, et m'a semblé un peu rapide, compte tenu de la mise en place de l'enfermement qui prend les trois quarts du roman. Il ne faut que quelques pages pour que les Havilland tombent de leur piédestal, après quoi Helen songe avec regret aux mises en garde d'Elliott – un peu tard.

         Si le thème de la manipulation peut sembler rabattu, l'originalité réside dans le fait que les bourreaux soient deux, et qu'il s'agisse d'une emprise amicale, et non œuvrant au sein d'un couple. On pourrait penser qu'il soit plus facile pour la victime de s'en défaire, il n'en est rien : les Havilland deviennent les père et mère de substitution qu'Helen n'a jamais eus et dont elle a tant besoin, et ceux qui vont lui permettre de récupérer la garde de son fils. Une mécanique implacable parfaitement présentée.

Catégorie : Littérature étrangère

Etats-Unis / famille / amitié / manipulation / psychologie /

Posté le 23/02/2019 à 16:10

Room, Emma Donaghue / Trad. de l'anglais. Stock, 08/2011 (La Cosmopolite). 400 p. 21,50 €

         La thématique de l'enfermement, inspiré de faits divers sordides, est un thème exploité à maintes reprises dans des ouvrages d'une qualité littéraire inégale mais dont le contenu continue de donner froid dans le dos. Le roman de l'auteure canadienne d'origine irlandaise n'échappe pas à la règle, qui nous présente un couple formé par "Maman," – on ne connaîtra jamais son nom civil -, kidnappée à 19 ans, qui a accouché seule dans sa cellule d'un petit garçon nommé Jack, qu'elle élève dans 9 mètres carrés. L'originalité du récit réside dans le fait qu'il est raconté par l'enfant, qui vient de fêter son cinquième anniversaire, avec ses mots et ses yeux de petit garçon. Pour lui rendre la vie supportable, sa mère l'a bercé de fables, lui racontant que dans le Dehors, rien n'est réel.

         Leur évasion rocambolesque permet à la mère de recouvrer sa liberté. C'est plus difficile pour Jack, qui ne supporte pas la lumière du soleil, ne perçoit pas les perspectives, ne sait ni descendre un escalier ni s'habituer aux chaussures et a bien du mal à comprendre les règles qui régissent ce monde étranger. Jack est un alien fraîchement débarqué de sa planète, et dans ses questions, sa candeur, ses peurs, on devine une interrogation sur notre propre société de consommation. C'est sans doute cela, au-delà de l'horreur suscitée par cette histoire, au-delà de l'admiration qu'on peut éprouver pour cette mère débordante d'amour, qui donne toute sa force à ce récit.

 

 
Catégorie : Littérature étrangère
moeurs / famille / maltraitance /

Posté le 18/01/2019 à 14:24

Posté le 30/10/2018 à 16:38

Middlesex, Jeffrey Eugenides / Trad. de l’anglais. Points, 06/2004. 667 p. 8,90 €

         Un beau roman mettant en scène un personnage hermaphrodite, née fille, éduquée comme telle, qui à l’adolescence va faire un choix contraire. Mais la thématique n’est pas le sujet principal de cet ample roman : l’auteur fait la part belle aux grands-parents de Calliope, émigrés grecs arrivés à New-York dans les années 20, se font une place dans cette Amérique industrieuse et entreprenante sans renier jamais leurs origines. Comment, au sein d’une famille si typique, j’allais dire si envahissante, se construit-on ? C’est l’une des questions de ce roman passionnant, mené par une plume alerte et pleine d’humour.


 

Catégorie : Littérature étrangère

famille / initiation / Etats-Unis /

Posté le 12/09/2018 à 13:14

Une vie comme les autres, Hanya Yanagihara (trad. de l'anglais). Buchet-Chastel, 12/2017. 813 p. 24 €

         C'est l'histoire de quatre garçons : JB, Jude, Malcom et Willem. Venus d'horizons et de familles très différentes, ils se rencontrent à la fac et ne se quitteront plus lorsqu'ils s'installeront à New York. Chacun mène sa carrière : JB est un peintre ambitieux très vite reconnu par le milieu artistique ; Jude, stupéfiant d'intelligent, devient un avocat redoutable ; Malcom est un architecte renommé ; enfin Willem, comédien, quitte les planches pour jouer dans des films à succès et fait une belle carrière. On pourrait suivre la vie de chacun d'eux, mais le récit se focalise surtout sur Jude, dont on découvre petit à petit les sévices atroces qu'il a subis au cours de son enfance, qui font de lui un homme fragile, persuadé de ne pouvoir être aimé.

         Du quatuor émergent deux figures, celle de Jude et celle de Willem, dont on suit la carrière montante au fil de ses tournages, tandis que Jude devient l'avocat froid et efficace qui remporte tous ses procès. JB, à part lors de quelques épisodes liés aux expositions de ses œuvres, et Malcom dont on ne saura guère plus que ce qui est dit au début de l'ouvrage, sont mis de côté rapidement, au profit du tandem et de ses proches, Andy, le médecin dévoué qui soigne les blessures de Jude, impuissant devant son désespoir, et Harold, devenu son père adoptif, prêt à tout endurer pour aimer ce fils qu'il a choisi, probablement afin de sublimer la perte de son propre petit garçon, à l'âge de 5 ans. Cet aspect psychologique est révélateur du dessein de l'auteur, qui semble avoir voulu, tout au long de ce récit, montrer les séquelles irréversibles d'une enfance placée sous le signe de la violence et de la pédophilie – à de demander comment Jude parvient encore à vivre, après avoir vécu sous la coupe de frère Luke, ce curé pervers qui va lui apprendre à se scarifier pour se soulager. Jude a une vision abjecte de lui-même, et cependant il va batailler pour être comme n'importe qui, ainsi que lui reproche JB, lors d'une dispute : "Tu vas passer ta vie à paraître complètement normal, ennuyeux et banal ?". C'est exactement le combat de la vie de Jude, être normal, ce qu'il va parvenir à faire un temps – quelques années de bonheur.

Cependant, malgré cette approche intéressante, le roman est long, beaucoup trop log, et l'auteur aurait gagné à éliminer nombre de digressions qui font perdre le fil de la narration. Et que dire des pages de description des sévices dont Jude a été victime, comme le dos de la main enduit d'huile par l'un des curés, auquel il met le feu pour le punir de lui avoir dérobé sa montre ? Des où l'on nous décrit en détail l'apparition de nouvelles plaies sur ses jambes abimées, qui s'infectent et se nécrosent ? Rien ne nous sera épargné, ira crescendo dans l'horreur. Fallait-il à ce point s'y complaire ? S'agissait-il de susciter la pitié chez le lecteur ? C'est chose faite assez rapidement. La suite ne génère que du dégoût… Reste la psychologie de Jude, ce survivant.

Malgré un indéniable travail de rédaction et de restitution d'un milieu artistique et intellectuel new-yorkais, ce roman est décidément trop long et indécent de violence. Sur la forme, les phrases sont parfois trop longues, au point que l'auteur se perd dans sa syntaxe. Dans la traduction française, on peut relever de nombreuses fautes d'accord, certains verbes mis au pluriel alors que le sujet, placé en avant dans la phrase, est au singulier, ou inversement*; une expression curieuse probablement due à une faute de traduction : "Il se garda la face pendant tout le dîner" (p.201) ; des fautes d'orthographe inadmissibles : "coûter très chères" (p.311), "Aucune des personnes qu'il connaissait n'était un accroc : ni aux drogues..." (p.315) ; enfin une perle : Jude cisèle des "feuilles de basilique" (p.719). J'ai du mal à concevoir qu'un éditeur comme Buchet-Chastel ait laissé passer de telles énormités...

 

*p.263 "quelqu'un à qui il pouvait demander n'importe quoi, […], qui ne portaient que des tee-shirt à manches longues que parce qu'il avait froid…"

p.404 "Andy était resté en ville ce week-end-là, et il avait déclaré qu'ils nous retrouveraient à son cabinet dans vingt minutes" (qui est ce "ils" ?)

p.436 "Tous les moyens qui l'avaient aidé par le passé – la concentration, les scarifications – ne l'aidaient plus. Ils s'entaillaient de plus en plus…"

p.437 A propos de la notoriété de Willem : "Il te regarde parce que tu es connu."

p.565 "…tandis qu'ils descendaient la petite colline qui partait en pente depuis l'endroit où la maison se tiendrait, puis viraient à gauche en direction de la forêt" (c'est le chemin qui vire à gauche, pas les hommes !)

p.743 "Cependant il vit des gens suspendus à des poulies au sommet du panneau et se rendit compte qu'il recouvrait la publicité de peinture…"

p.765 "un accrochage […] constitué de dessins et de petites peintures, d'études et d'expérimentations que JB réalisaient entre ses grandes séries."

 

Roman lu dans le cadre du Prix des Lectrices de Elle

 

 

 

Catégorie : Littérature étrangère

moeurs / amour / Etats-Unis /

Posté le 14/02/2018 à 14:45

Un dîner avec Edward, Isabel Vincent. Trad. de l'anglais. Presses de la Cité, 04/2018. 17 €

Une journaliste new-yorkaise, en pleine débâcle sentimentale, presque dépressive, fait la connaissance du père d'une amie, un vieux monsieur au veuvage récent et douloureux. Elle s'engage à lui rendre visite régulièrement. Edward aime la cuisine et les mets fins, et se fait un plaisir de convier régulièrement Isabel à sa table. Petit à petit, une amitié se crée autour de ces dîners.

Voilà un joli roman autobiographique, et l'histoire d'une amitié pleine de respect et de tendresse. Edward parvient à dompter son chagrin, Isabel à prendre la décision de quitter son mari. Elle semble prête pour une nouvelle vie, tandis qu'on se doute bien qu'Edward, du haut de ses 93 ans, risque de ne plus guère préparer de bons dîners, mais c'est en grande partie grâce à lui qu'elle a parcouru tout ce chemin, d'où ce récit dont on sort attendri et ému.

 

Roman lu dans le cadre du Prix des Lectrices de Elle

 

 

Catégorie : Littérature étrangère

autobiographie / Etats-Unis / amitié /

Posté le 29/01/2018 à 16:42

Une histoire des loups, Emily Fridlund. Gallmeister, 08/2017 (Nature Writing). 294 p. 22,40 €

Un coin perdu du Minnesota. Madeline, surnommée Linda, vit avec ses parents dans une cabane retranchée au milieu des bois. C'est une adolescente un peu sauvage et solitaire, qui se met à observer ses nouveaux voisins qui viennent d'emménager de l'autre côté du lac. Elle sympathise assez rapidement avec Patra, la mère, et son fils Paul, âgé de 4 ans, dont elle devient la baby-sitter, et passe d'autant plus de temps avec eux que le père, Léo, n'est pas là, requis par ses travaux de recherche en astronomie. Cependant, elle se rend compte assez vite qu'il y a dans cette famille quelque chose d'étrange, notamment chez Paul qui, malgré son âge et son intelligence évidente, est élevé comme un bébé. Linda sent le malaise qui grandit lorsque Léo arrive...

L'histoire se déroule sur quelques mois, débutant à la fin de l'hiver pour s'achever dans la touffeur de l'été. La nature est omniprésente et presque envahissante, et tout semble receler une menace cachée : la forêt est à la fois paisible et dangereuse, l'eau du lac dort mais elle produit des vagues et du courant, les conditions météorologiques sont plus qu'extrêmes. Linda semble s'accommoder de tout cela et nullement gênée par les 8 kilomètres quotidiens qu'il lui fait parcourir pour se rendre au lycée dans la neige épaisse et le froid ; élevée à la dure, elle ne semble pas particulièrement sensible à cette menace permanente que l'auteur rend présente à chaque page. Selon elle, les loups ne sont pas dangereux et n'attaquent pas l'homme. Est-ce pour cette raison qu'elle n'a pas saisi le malaise qui règne dans la famille de Paul, dont le lecteur se demande très vite s'il n'est pas victime de maltraitance ? Elle semble le deviner, sans en être consciente, ce qui explique qu'elle ne soit pas intervenue particulièrement quand la santé du petit garçon a commencé franchement à se détériorer.

Cette ambiance inquiétante est donc parfaitement rendue. En revanche, l'histoire est racontée de façon décousue, au gré des souvenirs de Linda, qui passe de l'époque de ses 15 ans où elle a fréquenté Patra et Paul, à l'âge adulte où, après ses études, elle vit en ville ; en plus de ces chassés croisés entre présent et passé, au sein même de chaque époque, la narration brise la continuité, perd le lecteur. Cette perte de repères s'accompagne d'une présentation incomplète des personnages, qui apparaissent de façon pointilliste : il est difficile de se faire une idée claire de chacun. On suppose une influence probable de la religion : les parents de Madeline/Linda sont des anciens d'une communauté hippie, vivant retranchés du monde, dans un confort très relatif, et sa mère récite des passages entiers de la Bible ; Patra et Léo semblent eux aussi faire partie d'une église extrémiste, ce qui expliquerait qu'ils n'aient pas prodigué à leur enfant les soins nécessaires. Le tout donne l'impression d'épisodes brouillés par la brume, celle du lac et des souvenirs de Linda. Nul doute que ce rendu soit volontaire, mais on sort de ce récit un peu perdu et l'esprit embrouillé, comme au sortir d'un rêve de grands lacs et de forêts sombres où avancerait la silhouette de Linda, accompagnée de ses quatre chiens.

 

 

Catégorie : Littérature étrangère

grands espaces / Etats-Unis /

Posté le 14/01/2018 à 18:28

La symphonie du hasard livre 1, Douglas Kennedy. Belfond, 10/2017. Trad. de l'anglais. 363 p. 22,90 €

Alice Burns, jeune éditrice new-yorkaise, rend visite chaque semaine à son frère Adam, emprisonné pour malversations. Lors de sa dernière visite, il lui révèle un secret de famille qui la bouleverse. C'est l'occasion pour elle de revenir sur son passé et les liens qui unissent cette famille de la middle class de banlieue, entre ses deux frères et ses parents, l'un ancien militaire psycho rigide et exigeant, et l'autre absente, dépressive et abrutie d'anxiolytiques.  

Voilà le lecteur plongé dans l'Amérique des années 70. A la fac de Bawdouin où étudie Alice, on fume des Viceroy et des pétards, on s'habille baba cool, on boit de la bière ; c'est l'époque de Van Morrison et consorts que ressuscite Douglas Kennedy, qui raconte également les cours de littérature – fort érudits, et probables souvenirs de l'auteur -, les fraternités et les compétitions de baseball, sur fond de contexte politique, Nixon qui arrive au pouvoir tandis que se produit le coup d'état de Pinochet au Chili et qu'a lieu la guerre du Vietnam…

Un roman américain typique, avec des références pas toujours compréhensibles pour un lecteur français, qui change des derniers opus de l'auteur qu'on peut sans complexe qualifier de sentimentaux. Et une belle fresque des années 70 où s'affrontent courant puritain et révolte hippie. Le secret de famille révélé par le frère de l'héroïne est en fait un prétexte à une sorte de voyage dans le temps. Sera-t-il davantage exploité dans le deuxième tome ?

 

 

Catégorie : Littérature étrangère

Etats-Unis / moeurs / initiation / années 70 /

Posté le 14/01/2018 à 18:23

La salle de bal, Anna Hope. Trad. de l'anglais. Gallimard, 11/2017. 383 p. 22 €

         La jeune Ella Fay est internée à l'asile de Sharston. D'abord révoltée, elle se fait à la vie quotidienne de l'établissement où hommes et femmes vivent séparés, les uns travaillant aux champs ou comme fossoyeurs, les autres cantonnées à la blanchisserie. Seul moment de rencontre pour les pensionnaires, le bal du vendredi soir dont l'orchestre est dirigé par le Dr Fuller. C'est là qu'Ella va faire la connaissance de John Mulligan, un Irlandais taciturne…

         Trois voix se croisent dans ce récit, chacun révélant une part de sa vie, notamment Charles Fuller, musicien à l'ambition rognée par les exigences paternelles, ce qui lui vaut d'avoir obtenu le poste de médecin assistant à Sharston, où il expérimente les bienfaits de la musique sur les malades mentaux tout en songeant au bienfondé de la ségrégation entre hommes et femmes à l'œuvre dans l'asile. Petit à petit, il en vient à prendre parti pour la généralisation de la stérilisation pour les indigents. Ce personnage est sans doute le plus complexe des trois : il tâche d'obtenir de son directeur le droit de participer au congrès organisé à Londres par la Eugenics Education Society, tout en luttant contre son homosexualité latente. Il va d'ailleurs être à l'origine du malheur d'Ella et de John, pour lesquels le lecteur ne peut qu'éprouver une forte empathie.

         L'histoire, brodée à pas menus, dans la touffeur de cet été anglais anormalement chaud, nous plonge dans le fonctionnement d'un asile d'aliénés au début du siècle, avec tous ses excès et sa cruauté, et nous fait découvrir les grandes théories scientifiques en vogue à l'époque et qui font froid dans le dos, l'eugénisme et la vasectomie appliquée sans anesthésie par un des grandes chantres de la stérilisation de masse. L'ensemble est passionnant, écrit dans une langue fluide, pour un très beau moment de lecture, qui allie élégance, intrigue et dépaysement.

 

Roman lu dans le cadre du Prix des Lectrices de Elle

 

 

Catégorie : Littérature étrangère

Grande Bretagne / folie / 19ème siècle / amour /

Posté le 10/01/2018 à 13:40

Le cœur battant de nos mères, Britt Bennett. Autrement, 08/2017. 338 p. 20,90 €

         Une communauté noire de Californie est soudée autour du Cénacle, dirigé par le pasteur Sheppard. Les Mères, veuves et dévouées, savent tout ce qui s'y passe, et notamment l'histoire de Nadia Turner. A 17 ans, celle-ci vit seule avec son père depuis le suicide de sa mère. Elle fréquente Luke, le fils du pasteur, dont elle va se retrouver enceinte. Elle finit par avorter, avec l'aide financière des Sheppard, en cachette de tous. Employée par la femme du pasteur pour lui servir d'assistante, elle rompt avec Luke et devient amie d'Aubrey, une jeune femme un peu distante arrivée dans la communauté. Elle part ensuite faire des études, tandis qu'Aubrey et Luke se rapprochent.

         On suit la vie de ces trois jeunes gens sur une dizaine d'années, leurs espoirs parfois déçus, leurs choix plus ou moins contraints. Un roman agréable et facile à lire, écrit par une jeune auteure de 22 ans, qui a le mérite de nous faire plonger dans la vie de cette petite ville et de cette communauté croyante, où tout finit par se savoir et rien ne se fait impunément.

         Roman lu dans le cadre du Prix Littéraire des Lectrices de Elle édition 2018.


 

Catégorie : Littérature étrangère

Etats-Unis / moeurs /

Posté le 26/10/2017 à 17:43

Les marches de l'Amérique, Lance Weller. Gallmeister, 03/2017 (Nature Writing). 355 p. 24,20 €

         Etats-Unis, milieu du 19ème siècle. Un chariot avance dans la plaine, conduit par Tom et Pisgmeat, deux amis d'enfance, accompagnés par Flora, une métisse récemment affranchie, qui les a embauchés pour l'aider à accomplir sa vengeance : rapporter à son ancien maître le corps, conservé dans du sel, de son fils unique, qui l'avait emmenée avec lui pour en faire une prostituée dont il profitait des gains. Le convoi rencontre sur sa route de nombreux malfrats et les deux hommes, malgré leur réputation de tueurs, peinent à s'en sortir.

         Sanglant. C'est l'adjectif qui résume ce récit, sur fond de guerre entre Américains et Mexicains, alors que le Texas est en cours d'annexion aux Etats-Unis. La violence est présente à chaque chapitre, qu'il s'agisse de règlements de comptes entre hommes avinés, des nuits horribles où Flora et ses consœurs d'infortune voient défiler sous leur tente nombre d'hommes tous plus puants les uns que les autres, ou encore de massacres perpétrés par des bandes employées par le gouvernement, officiellement pour débarrasser le pays des Indiens, officieusement pour récolter les scalps de populations villageoises entières, qui leur garantiront quelques émoluments. Cruelle image que cette Amérique en construction, où l'esclavage a encore cours et où il vaut mieux éviter d'être seul et désarmé. Le récit évolue entre l'enfance de Pigsmeat et de Tom, leur parcours respectif avant de se retrouver, des années plus tard, pour reprendre leur existence de vagabonds des plaines et de rencontrer Flora. Chaque retour en arrière permet de mieux appréhender les trois personnages réunis pour cette drôle de cavale qui met à mal le prestige de la conquête de l'Ouest et s'achève aux marches de l'Amérique, tout près de la frontière mexicaine.

 

 

Catégorie : Littérature étrangère

grands espaces / Etats-Unis / 19ème siècle /

Posté le 14/08/2017 à 16:42

Léa, Pascal Mercier. 10-18, 03/2012. 282 p. 7,50 €

        Le narrateur rencontre lors d'un séjour à Saint-Rémy-de-Provence Van Vliet, un homme désespéré qui lui raconte son histoire, qui fait douloureusement écho à la sienne. Veuf, il ne parvient pas à redonner la joie de vivre à sa fille Léa, qui n'a que 6 ans à la mort de sa mère. Un jour, la petite fille entend jouer du violon dans les couloirs du métro. Elle est fascinée par l'instrument, si bien que son père voit là un moyen de lui redonner goût à la vie. La petite prend des cours et s'avère très talentueuse : encouragée par son professeur et par son père, elle devient une excellente musicienne à force de travail acharné. Elle est ensuite prise en charge par un célèbre virtuose, qui lui ouvre les portes de la gloire. Mais celle que l'on surnomme "Mademoiselle Mozart" est passionnée et entière, au point de jalouser la nouvelle femme de son mentor et de rompre tout contact avec lui. Dévorée par sa passion, elle commence à manifester des troubles psychologiques qui inquiètent son père…

         Ce roman, publié en 2007 en Allemagne, est construit avec un enchâssement de récits : le narrateur transcrit les propos de Van Vliet en donnant des indices sur sa propre vie, qui fait écho à celle de son compagnon de voyage. Dans ce choix de construction, et dans la façon de mêler les deux histoires, il "sonne" très 19ème. On croirait lire Maupassant ou Daudet, d'autant plus que la langue est de facture très classique.

         L'auteur montre avec rigueur la folie dans laquelle Léa va peu à peu sombrer. On sait dès le début qu'elle est hospitalisée et que psychiatre a interdit à Van Vliet de revoir sa fille. Et pour cause : du père, qui va jusqu'à détourner des millions sur des contrats du laboratoire pharmaceutique pour lequel il travaille pour acheter un splendide violon de maître, ou de la fille qui vit, pense et respire par son instrument, on se demande qui est le plus fou. Et c'est sans doute cela qui dévore Van Vliet, et fascine le narrateur : par amour pour sa fille, n'a-t-il pas contribué à la conduire à la folie ?

 

 

Catégorie : Littérature étrangère

Allemagne / folie / musique / famille /

Posté le 18/07/2017 à 16:17

Choucroute maudite, Rita Falk. Mirobole, 03/2017. 241 p. 19,50 €

Franz Eberhofer, flic un peu paumé, a dû quitter la brigade de Munich pour s'installer dans son village natal de Neiderkaltenkirschen, où il vit avec le Papa fan des Beatles et la Mémé acheteuse complusive de promotions. Il passe son temps entre de petites enquêtes sans importance, des bières chez son copain Wolfi et des promenades avec son chien Louis II. Mais voilà qu'un par un, les quatre membres de la famille Neuhofer meurent tous accidentellement, tandis que la maison est achetée une fortune pour être reconvertie en station service. Dans le même temps débarque au village une inconnue prénommée Mercedès, venue restaurer le manoir familial, qui fait tourner la tête de Franz....

L'histoire, racontée par Franz, se passe en quelques mois, au cours desquels le narrateur nous présente le menu des repas concoctés par la Mémé, les mésaventures qui arrivent aux uns et aux autres – le Papa qui se coupe deux orteils avec sa faux, son frère qui se fait plaquer et plumer par sa Roumaine, son meilleur copain qui se fait casser la figure par un mari jaloux…. -, et la progression de son enquête sur ce qu'il est bien le seul à estimer être un quadruple meurtre. Pour ses collègues, Franz est un raté tout juste bon à établir des contraventions pour ivresse au volant, et pour ses amis un gentil copain amoureux transis de la belle Mercédès qui le mène en bateau. Anti héros par excellence, il va tout de même dénoncer un trafic immobilier de grande ampleur et acquérir une belle stature.

Je m'attendais à un récit truculent, j'ai été déçue : certes, les personnages sont drôles, les situations cocasses et les dialogues réussis, mais le style volontairement relâché, l'emploi du présent de narration et le choix d'une narration purement chronologique et linéaire, contribuent à mon avis à amoindrir la qualité du roman.  

 

Catégorie : Littérature étrangère

Allemagne / humour /

Posté le 01/06/2017 à 17:46

Homesman, Glendon Swarthout. Gallmeister, 04/2014 (Nature Writing). 281 p. 23,10 €

       Etats-Unis, dans les confins de l'Ouest, milieu du 19ème siècle. Quatre femmes de pionniers, usées par les conditions de vie difficiles, le manque d'hygiène et de nourriture, sont devenues folles. Elles ne peuvent rester là. Un tirage au sort va désigner, parmi les quatre maris, lequel va jouer le rôle de rapatrieur pour les ramener à leur famille, dans l'Est. Le volontaire désigné refusant de se plier à son devoir, c'est Mary Bee Cudy, une ancienne institutrice devenue fermière, qui va se charger de la mission. Sur un coup de tête, elle sauve la vie de George Briggs, un voleur de terres promis à la pendaison, et exige qu'il l'accompagne. Ces deux être que tout oppose – l'éducation, la morale – vont ainsi convoyer les quatre malheureuses, enfermées dans un fourgon, pendant un périple à travers les plaines de l'Ouest, qui va durer plusieurs semaines.

         Ce roman offre un aperçu terrifiant de justesse des conditions de vie des pionniers du Far Ouest, à des lieues des clichés générés par les westerns : certes, il y a les chevaux, les colts et les fusils et de – rares – saloons où l'on boit du whisky frelaté tout en se fichant de grands coups de poing dans la figure, mais Swarthout nous fait découvrir l'envers du décor. Sous la plume se montrent la misère crasse du quotidien de ces familles vivant dans des maisons creusées dans la terre, l'isolement, la monotonie des travaux des champs, la famine, les conditions de vie d'une rudesse à faire pâlir le cow-boy le plus endurci ; incapables de les prendre en charge, les maris des femmes devenues folles n'ont d'autre choix que de les renvoyer à leur famille, les séparant ainsi de leurs enfants. Seul rayon de lumière dans cette vie ingrate, le pasteur et la dévouée Mary Bee, qui à eux deux tentent de soutenir la communauté.

Sous cet aspect réaliste, c'est évidemment la relation entre Mary Bee et le prétendu George – dont on ne connaîtra jamais le vrai nom – qui est intéressante. Chacun apprend à connaître l'autre et se débarrasse d'une partie de ses préjugés ; pour George, c'est un véritable parcours initiatique qui va le mener, non pas à la rédemption, mais à aimer la vie. Et à danser.

Ce livre, déniché tout tordu dans un marché aux puces, m'a offert une belle plongée dans la littérature des grands espaces.

 

Catégorie : Littérature étrangère

Etats-Unis / 19ème siècle / grands espaces / folie /

Posté le 09/05/2017 à 15:24

Le dimanche des mères. Graham Swift. Gallimard, 01/2017 (Du Monde entier). 142 p. 14,50 €

Angleterre, 1924. Jane Fairchild, 22 ans, est employée comme bonne chez les Niven. En ce dimanche 30 mars où le printemps est flamboyant, elle bénéficie d'une journée de congé que les domestiques utilisent pour aller rendre visite à leur mère. Orpheline, Jay a projeté de passer sa journée à lire l'un des romans qu'elle emprunte dans la bibliothèque de Mr Niven, jusqu'à ce qu'un appel bouleverse son programme : elle a rendez-vous avec Paul Sheringham, son amant depuis sept ans, qui s'apprête à épouser une riche héritière. Pour l'heure, ses parents étant partis déjeuner, il a la maison pour lui seul et y convie Jay pour ce qui sera sans doute leur dernier rendez-vous…

         L'histoire est entrecoupés de réflexions ou d'extraits d'interviews de Jane Fairchild devenue écrivain, mais cette belle journée dominicale est elle-même racontée de façon décousue, puisque le roman s'ouvre sur le moment où Jay et Paul viennent de faire l'amour, pour revenir en arrière, avant l'appel de Paul, avant de retourner au lit des amants. Ce va-et-vient constant entre plusieurs temps de la narration rend la lecture un peu laborieuse et amène le lecteur à prendre une certaine distance par rapport au récit et à l'histoire de Jay.  La mort de Paul, au volant de sa voiture qu'il conduit trop vite pour aller retrouver sa riche fiancée, est annoncée pudiquement, avec une sobriété surprenante et parfaitement maîtrisée : L'horloge sonna deux heures. Elle ignorait encore qu'il était déjà mort." Malheureusement, le parti-pris de l'auteur de passer d'un moment de la journée à un autre, au passé de Jay, à son avenir, vient faire oublier très vite l'effet de surprise de ce drame. L'obligation de Jay de contenir son émotion n'arrange pas les choses, et il résulte de cette lecture une impression de froideur un peu déconcertante.

Ajoutons à cela les réflexions et les opinions de Jay devenue une vieille dame, qui me semblent sans réel lien avec cette journée si décisive dans la vie de Jay, notamment les dernières pages où elle évoque ses lectures de jeunesse et l'influence de Joseph Conrad sur son propre travail, qui me paraissent, en regard du thème du roman, inutiles.

         J'ai donc été déçue par cette lecture dont j'attendais beaucoup.

 

 

Catégorie : Littérature étrangère

Grande Bretagne / amour / 19ème siècle /

Posté le 05/04/2017 à 13:06

L'amie prodigieuse tome 2 : Le nouveau nom. Elena Ferrante. Gallimard, 11/2016 (Folio). 623 p. 8,80 €

Lila vient tout juste épouser Stefano. Le soir de ses noces, elle s'est rendu compte que son mari était sous la coupe des frères Solara, et n'a que mépris pour sa lâcheté. Stefano se révèle alors tel qu'il est: brutal, inculte, et violent. Pendant ce temps, Lenù poursuit ses études au lycée où elle est reçue brillamment au bac. Après être restées longtemps séparées, les deux jeunes filles se retrouvent dans la ville balnéaire d'Ishia, où Lila rémunère son amie afin qu'elle prenne soin d'elle. A la plage, elles retrouvent Nino Sarratore, dont Lenù est toujours secrètement amoureuse. Mais le jeune homme n'a d'yeux que pour Lila, qui semble beaucoup l'apprécier également. Les deux jeunes gens deviennent amants, sous le regard douloureux de Lenù qui sitôt l'été terminé va se consacrer à ses études et s'installer à Pise...

Les destins des deux jeunes filles se séparent clairement : Lila semble vouée à une vie médiocre, malgré l'aisance dans laquelle l'a placée son mariage avec Stefano, tandis que Lenù tente d'échapper au déterminisme de ses origines et lutte contre ses complexes physiques et sociaux pour se faire une place dans cette société bourgeoise et cultivée. Elles se séparent et se retrouvent de temps à autre, et malgré toutes leurs différences, Lila continue d'exercer sur son amie la même attirance et la même répulsion. A travers le parcours de ses deux héroïnes, Elena Ferrante ressuscite l'Italie du Sud dans les années 60, la pauvreté de la vie quotidienne, la condition des femmes, et la montée du communisme.

 

Catégorie : Littérature étrangère

Italie / amitié /

Posté le 28/03/2017 à 14:18

L'amie prodigieuse tome 1 : Enfance, adolescence. Elena Ferrante. Gallimard, 01/2016 (Folio). 430 p. 8,20 €

Elena Greco, dite Lenù, et Raffaella Cerullo, surnommée Lila, deviennent amies dès l'âge de 6 ans et partagent leurs jeux et leurs découvertes dans un quartier populaire de Naples. Toutes les deux intelligentes, elles pourraient poursuivre leurs études, mais ce n'est pas là le destin promis aux jeunes filles napolitaines quand elles sont d'origine modeste. Aidée et poussée par son institutrice, Lenù continue tout de même sa scolarité au collège, puis au lycée, tandis que Lila travaille pour son père, cordonnier, et finit par épouser Stefano l'épicier, à 16 ans. Malgré ces différences, les deux jeunes filles continuent de se fréquenter plus ou moins régulièrement, chacune influencée par l'autre, entre amitié et rivalité.

         L'Italie des années 50-60 et du "miracle économique" est racontée ici sous la plume de la narratrice Lenù qui restitue à merveille l'ambiance de la vie dans ces quartiers populaires où les liens familiaux et l'obéissance au mari, au mâle, régentent toute la communauté. Lenù est fascinée, dès le début, par Lila : cette dernière est noiraude, mal fagotée, effrontée, méchante, suprêmement intelligente ; intelligente, Lenù l'est aussi, mais elle est plus scolaire, réservée, blonde, myope et contrainte de porter des lunettes qui, elle en est persuadée, la défigurent. A l'adolescence, arrivent les boutons et les rondeurs, tandis que Lila devient une liane brune qui a un chic incroyable. A elle le succès, les fastes du mariage, et un bel appartement tout neuf tandis que Lenù n'a même pas de quoi payer ses livres scolaires.

         Tout est donc dit : Lila est l'amie prodigieuse – dans tous les sens du terme : c'est un prodige, une surdouée, l'amie extraordinaire et précieuse de Lenù, celle qui la fait avancer, mais elle a aussi cette étrangeté, cet aspect un peu monstrueux que peuvent revêtir les prodiges, car elle en fait trop, capable d'être aussi une rivale sans pitié, voire un véritable monstre d'égoïsme. J'ignore si le titre original contient la même ambiguïté, mais la traduction est judicieuse. 

         En tout cas, le roman se lit facilement, même si le style est assez littéraire, et si j'ai été parfois agacée par Lenù que je trouve un peu complaisante envers elle-même et parfois bien timorée, j'ai beaucoup aimé plonger dans ces Trente Glorieuses italiennes où les marqueurs sociaux (l'usage du dialecte, le statut des femmes…) font revivre une époque aux teintes sépia.

 

Catégorie : Littérature étrangère

Italie / amitié / 1950 /

Posté le 23/03/2017 à 15:24

Graham Joyce. Lignes de vie. Gallimard (Folio), 10/2015. 462 p. 8,70 €