2022/43 Les méduses n'ont pas d'oreilles, Adèle Rosenfeld. Grasset, 01/2022. 237 p. 19 € ***

Louise est presque entièrement sourde. Elle parvient à percevoir quelques sons de l'oreille droite, et à lire sur les lèvres, grâce à son sonotone, mais elle s'épuise à fournir tant d'efforts pour pouvoir encore communiquer. On lui propose de l'équiper d'un implant. L'opération est lourde et les conséquences non négligeables...Adèle hésite. Certes, elle pourra ainsi rejoindre le monde des entendants. Mais cela signifie aussi qu'elle va abandonner un univers certes handicapant mais familier, et verra son mode de vie profondément modifié. Le choix n'est pas simple...

Comment décrire un son, surtout quand on ne veut pas l'oublier et qu'on n'entend plus ? Louise a fabriqué un herbier sonore. Chaque bruit y est consigné, avec des comparaisons imagées et beaucoup d'humour : ainsi les oignons frits dans l'huile sont-ils décrits comme un "conciliable de lapins ivres" ; l'orage est une "calotte glaciaire sur le feu", la grêle une "avalanche de dents de lait et les feuilles mortes une "mâchoire qui mâche des mouches séchées". Mais cette compilation est impuissante à enrayer l'inéluctable progression de sa surdité, qui s'accompagne d'étranges compagnons qui viennent hanter son quotidien : Cirrus d'abord, un chien parfois agressif, puis un poilu alcoolique et cocaïnomane, et enfin une botaniste qui recense des plantes "miraginaires", des êtres qu'elle est seule à voir, à l'exception d'un spécialiste en hétérogenèse, qui identifie ces personnages comme des fantômes traumatiques dont Louise doit se défaire.  Pour nous faire entrer dans l'univers des sourds, Adèle Rosenfeld a choisi de faire un récit extrêmement imagé, presque poétique parfois. Cette intention contraste d'ailleurs avec le prosaïsme du monde du travail que découvre Louise, qui a décroché un job dans une mairie et affronte l'incompréhension, la pitié puis le rejet des entendants. Un premier roman original, déconcertant, qui possède d'indéniables qualités, mais dont la construction narrative un peu confuse rend la lecture laborieuse.

 

Catégorie : Littérature française

surdité / chirurgie / implant / peur /


Posté le 09/05/2022 à 18:02

2022/41 Numéro deux, David Foenkinos. Gallimard, 12/2021. 235 p. 19,50 ***

C'est l'histoire d'un jeune garçon nommé Martin Hill, qui vit à Londres, de père anglais et de mère française, qui se séparent. Nous sommes en 1999, le casting pour l'adaptation cinématographique de Harry Potter démarre. Le père de Martin, accessoiriste sur le tournage d'un film dirigé par le futur réalisateur d'Harry Potter, emmène son fils pour y faire de la figuration. Martin, à cause de sa ressemblance avec le héros de la saga, est remarqué par le réalisateur, qui lui fait passer des essais. Au final, il est en compétition avec David Radcliffe, et c'est ce dernier qui sera finalement retenu. Martin va ruminer son humiliation.

C'est donc l'histoire du numéro deux, celui qui n'a pas été choisi. Celui à qui on a préféré un autre, et qui va devoir vivre avec ce ratage. Quand on tombe de cheval, il faut aussitôt remonter. Martin n'y parvient pas. Son échec est une véritable obsession dont il ne peut se défaire tant tout le succès mondial de la saga lui rappelle sans cesse son échec. Comment échapper aux affiches, aux campagnes de promotion, aux piles de livres mis en avant dans les librairies ? La blessure reste si béante qu'un seul tome de Harry Potter au pied du lit de sa première petite amie le fait fuir à toutes jambes. Non sans un certain humour, David Foenkinos nous raconte les tentatives désespérées de Martin pour échapper à la pottermania et pour exister. Le récit nous fait également découvrir les coulisses de la parution du premier tome des aventures du sorcier le plus célèbre de la planète, et du tournage de son adaptation. Il ravira les fans de la saga. Les autres apprécieront, ou non, le catalogue de célébrités et le surf sur la vague du succès de J.K.Rowling.

 

Catégorie : Littérature française

cinéma / acteur / échec / jalousie / succès / best seller /


Posté le 09/05/2022 à 17:59

2022/39 Porca miseria, Tonino Benacquista. Gallimard, 01/2022. 193 p. 17 € *****

Elena et Cesare arrivent en région parisienne dans les années 50 avec leurs enfants, sauf Tonino, qui naitra en France. "Porca miseria, porco Dio !" crie le père quand il a bu, tandis que la mère se désole de la "rouiiiina" dans laquelle elle se trouve depuis qu'elle a changé de classe sociale en épousant un Benacquista. L'auteur raconte son enfance au sein de cette famille où l'on parle un sabir fait du ciociaro, dialecte parlé dans la région du Latium et de mots italiens francisés, auquel ils mêlent des termes français ; il raconte son envie grandissante d'écrire, au point de transformer ses devoirs de sciences en rédactions diversement appréciées par ses professeurs. Pourtant, il ne parvient pas à lire, à l'exception des Chroniques martiennes et de Cyrano de Bergerac. Jusqu’à ce qu'un jour, l'école lui impose Une vie de Maupassant. "Je sens déjà poindre le devoir d'admiration, car tout ce que je vais lire sera vrai, juste, brillant, panthéonisé, incontestable. Une vie, c'est long. 448 pages. Une mort aurait été un meilleur titre." La lecture est pour le moins fastidieuse, le lecteur bien trop critique pour se laisser prendre par l'histoire. Et voici soudain que le miracle opère, qu'un rebondissement emmène l'adolescent tout juste là où Maupassant voulait le conduire. Ces quelques pages valent tous les Que sais-je et les corpus d'analyse, tandis que cette lecture va faire de Tonino un lecteur, et bientôt un auteur.

D'une plume alerte, drôle, tendre aussi, Benacquista nous livre un récit très personnel et sans fard dans lequel il narre l'alcoolisme de son père et son agoraphobie dont il a eu tant de mal à se défaire. On sent le plaisir que prend ce "fabricant de fictions" comme il se nomme à raconter ses souvenirs familiaux ou d'école, à réinventer la vie de ses parents en leur écrivant un autre destin. Et, aussi, à parler de l'art d'écrire. "La fiction, c'est du rêve fait main. […] C'est un stylo et un bloc-notes, une phrase qui en appelle une autre, à condition de tenir en place et de n'avoir rien de mieux à faire. Ecrire n'autorise aucune exhibition de l'égo ni ne procure de satisfaction immédiate ; on ne s'asperge pas de peinture, on ne casse les oreilles de personne  avec des fausses notes, on ne franchit pas de ligne d'arrivée sous les bravos". L'auteur de La Commedia des ratés ou de Saga, pour ne citer qu'eux, nous offre là un récit émouvant, et jubilatoire.

 

Catégorie : Littérature française

autofiction / famille / Italie / écriture / lecture / cinéma /

 

Posté le 09/05/2022 à 17:57

2022/38 Connemara, Nicolas Mathieu. Actes Sud, 02/2022. 396 p. 22 € ****

A presque quarante ans, mariée, deux filles, un poste à responsabilités dans un cabinet d'audit et une belle maison d'architecte, Hélène a rempli tout le cahier des charges de la réussite sociale et professionnelle. Christophe est tout l'inverse : ancienne star de l'équipe spinalienne de hockey et du lycée, en plein divorce, devenu représentant en nourriture pour chiens, il vit avec son père et son fils dans un pavillon. Si Christophe semble avoir raté sa vie à proportion qu'il prenait du ventre, Hélène n'aurait pas de quoi se plaindre, mais elle sombre dans des questions existentielles inconfortables. Et voilà que ces anciens camarades de lycée se croisent, l'une suscitant l'envie de l'autre, l'autre lui faisant retrouver la nostalgie de son adolescence...

En fréquentant Christophe, Hélène ne fait pas que replonger dans le monde de son adolescence. Elle change aussi de milieu social, et (re)découvre l'univers populaire où l'on s'enquille des bières et des chips, et où on chante, debout, la main sur le cœur, "les nuages noirs qui viennent du nord colorent la terre, les lacs les rivières, c'est le décor du Connemara". Christophe tâche de faire une place à cette bourgeoise aux longues jambes que ses amis peinent à adopter, jusqu'à ce qu'elle retrouve des réflexes oubliés, et son ancienne appartenance à ce milieu économe aux fins de mois difficiles, où on loue un appartement pour deux semaines à Grande Motte parce que c'est moins cher. Entre l'ancien beau garçon et la cadre supérieure, c'est une relation de chair, de désir, de corps retrouvés ; une relation qui fait resurgir les vieux rêves et les ambitions, et la question de ce qu'ils en ont fait.

Au-delà de la relation qui unit, pour une courte période, les deux anciens lycéens, c'est un tableau social que nous dresse Nicolas Mathieu, avec la même justesse que dans Aux animaux la guerre et Leurs enfants après eux. Le monde de l'entreprise et du management d'un côté, avec le vocabulaire abscons truffé d'anglicismes et un cynisme impitoyable ; le monde rural et populaire de l'autre. Avec ce talent sans concession de planter une scène – le mariage du copain de Christophe avec le jeu des mollets – ou un personnage – le portrait du père Muller, maire d'une petite commune : "Il lui semblait l'avoir toujours connu ainsi, âgé, chauve, potentat mal fagoté, fortuné mais discret, acharné de prudence, de cette race des maquignons qui font les héritiers aplatis et les succession mouvementées." qui donne à ce roman sombre une portée universelle.

 

Catégorie : Littérature française

Vosges / 2017 / classe sociale / adultère / entreprise /


Posté le 09/05/2022 à 17:55

2022/35 Les maisons vides, Laurine Thizy. L'Olivier, 01/2022. 268 p. *****

Gabrielle, treize ans, court dans la nuit, les paumes des mains brulées par les broderies d'un coussin, pour se réfugier auprès de son arrière-grand-mère qui vient tout juste de mourir. Gabrielle est née un soit de mai, trois mois trop tôt, et sa survie tient du miracle. D'un côté, l'adolescence de la jeune fille ; de l'autre, son enfance. Les deux récits convergent peu-à-peu, jusqu'au moment charnière de la mort de l'arrière-grand-mère, celle qui a traversé la frontière il y a si longtemps pour fuir Franco et qui, à la fin de sa vie, a perdu la tête. Et, comme des parenthèses, l'animation faite par un duo de clowns dans le service de pédiatrie d'un hôpital, racontée par un mystérieux narrateur dont on découvrira l'identité à la toute fin du récit. La construction est habile, et si le style parait un peu emprunté au début, il s'affirme et gagne en fluidité. La plume de Laurine Thizy devient efficace, avec cette rare qualité de montrer plutôt que d'expliquer. En filigrane dans ce joli récit est abordée la thématique du corps dans tous ses états : celui du nourrisson né trop tôt, aux membres flétris pas plus épais qu'un doigt ; celui qui, inflexible machine bien rodée, se plie aux exercices de la GRS ; celui qui éructe des araignées venues du fond de la gorge et font tousser Gabrielle à perdre haleine ; enfin c'est aussi le corps de la Mémé qui vieillit, s'ankylose et se grippe.  Un premier roman très prometteur.

 

Roman lu dans le cadre des "68 premières fois"

 

Catégorie : Littérature française

sport / corps / famille / maladie /


Posté le 09/05/2022 à 17:54

2022/34 La fille de la grêle, Delphine Saubaber. JC Lattès, 01/2022. 206 p. 19 € ***

         A 80 ans, Marie a décidé d'en finir. Avant d'accomplir le geste ultime, accompagnée par une amie infirmière, elle entreprend de raconter à sa fille Adèle l'histoire de son enfance qu'elle lui a toujours tue. Elle lui raconte son enfance dans une ferme isolée, une enfance pauvre où les seuls jouets étaient ceux que la nature voulait bien lui offrir ; elle lui parle de son petit frère Jean, beau comme un ange mais "pas fini" d'après le médecin de famille ; de sa mère, illettrée, qui ne comprend pas l'attirance de sa fille pour la lecture ; de son père, métayer, contraint de reverser la moitié de ses maigres revenus au propriétaire. Un père dur au labeur, qui n'admet pas la différence de Jean et le frappe, de plus en plus souvent, au moindre prétexte…

          La vieille dame dit la dureté de cette existence de quasi esclavage régie par la météo, la violence familiale, la peur de ce père sec et noueux comme une trique. Elle dit ses choix, celui de ne pas intervenir quand la folie du père devient évidente, et celui de partir, et de se faire une autre vie. Quitte à laisser Jean là-bas. Elle n'a pas de regret, et avance obstinément ; elle met dans sa vie loin du monde paysan la même énergie qu'elle a à donner le jour à Adèle. De même décide-t-elle de mourir, refusant de subir un choix qui ne sera pas le sien. Elle part sans regret, sans se retourner. La question du droit à mourir dignement est bien traitée par le prisme d'une femme indépendante, qui m'a semblé tout de même un peu froide et distante.

 

Catégorie : Littérature française

vieillesse / famille / violence / handicap / droit de mourir /


Posté le 09/05/2022 à 17:52

2022/31 Le voyant d'Etampes, Abel Quentin. L'Observatoire, 10/2021. 380 p. **

Jean Roscoff, professeur retraité d'histoire à l'université, décide de se consacrer à la rédaction d'un essai sur Robert Willow, un poète américain installé en France à l'époque de Sartre, du Castor et de Saint-Germain-des-Prés.  Divorcé, alcoolique, nostalgique de ses années de militant à SOS Racisme, il parvient tout de même au bout de son projet et à le faire éditer. La soirée de lancement de l'ouvrage a lieu dans un obscur petit bar militant parisien, où le public se limite à quelques personnes, dont un blogueur qui poste le lendemain un article reprochant à Roscoff d'avoir sciemment occulté le fait que Willow était noir.

Voilà notre universitaire plongé dans les affres des réseaux sociaux, des hashtags et des commentaires d'autant plus cruels qu'ils sont protégés par l'anonymat des pseudos. L'idée n'est pas mauvaise, et Abel Quentin a un talent certain pour dénoncer les dérives du fourre-tout d'internet, ainsi que les mouvements identitaires qui s'y développent, notamment grâce au personnage de sa fille, homosexuelle militante et probablement sous la coupe de sa compagne. Mais le récit traîne et se noie dans les détails. Le diable s'y cache dans doute, à vouloir trop bien faire, à aborder de multiples thèmes – outre ceux pré-cités, on y trouve aussi le fait d'avoir plus ou moins raté sa vie, la réussite financière de son meilleur ami, son mariage raté, sa fille qui le provoque… - dans une prose savante, cependant émaillée par des fautes d'orthographe surprenantes : "son auteur fétiche, dont le nom m'était vaguement familier, et qu'elle qualifia de "compliquée"[sic] et "touchant" (p.92) ; deux pages plus loin : "le récit d'une personne qui s'est faite amputer d'un bras" ; p.160 Roscoff se relève à 3 heures du matin "pour aller chercher un 1664 dans le frigo" ; enfin un usage curieux de la répétition : "Arrivés à la cinquantaine, la peau ravinée par les plaisirs, la peau creusée et ravinée…" (p. 179). Certes, certaines scènes sont drôles et font mouche, mais cela ne suffit pas à rendre le récit digeste, que j'ai trouvé nombriliste et bavard, bien loin du regard juste et acéré de Sœur. La répétition maladroite de la page 179 a eu raison de ma patience.

 

Roman lu – partiellement – dans le cadre des "68 premières fois".

 

Catégorie : Littérature française

poésie / édition / communautarisme /


Posté le 09/05/2022 à 17:50

2022/29 Debout dans l'eau, Zoé Derleyn. La Brune au Rouergue, 05/2021. 134 p. ****

         C'est l'été, dans la campagne flamande. A 11 ans, la narratrice de l'histoire vit chez ses grands-parents sans avoir revu sa mère depuis des années. Le grand-père s'éteint tout doucement à l'étage, tandis qu'en bas, la grand-mère s'affaire dans la cuisine. La fillette vaque à ses occupations de vacances, tient compagnie à l'un, fait la cuisine avec l'autre, observe, raconte ses souvenirs et son quotidien. Les visites de l'infirmière, les travaux agricoles menés par un jeune homme, l'autorité du grand-père, les frasques des trois chiens, l'agonie des poissons à cause de la sécheresse, et un jour, une baleine surgie dans l'étang. Le monde à hauteur des yeux d'une enfant, qui découvre aussi les premières affres d'un désir tout neuf et inconnu. Cet été-là, on joue encore les pieds dans la vase à se raconter des histoires, mais les yeux commencent à regarder plus loin que les rives de l'étang. Zoé Derleyn décrit joliment et très justement ce moment charnière où l'on s'apprête à quitter le monde de l'enfance pour basculer dans l'adolescence, où l'on goûte la saveur acidulée des groseilles à maquereau, où l'on part chercher le chien enfui, où l'on déteste le garçon qui travaille torse nu au soleil tout en attendant impatiemment qu'il revienne

 

Catégorie : Littérature française

Belgique / été / campagne / enfance / famille / 

 

Roman lu dans le cadre des "68 premières fois".


Posté le 31/03/2022 à 16:40

2022/27 Abasute, Isabel Gutierrez. La Fosse aux Ours, 11/2021. 125 p. ***

         Gravir la montagne à dos de fils pour attendre la mort sous un grand rocher, c'est ce que souhaite Marie. Faire son abasute, pour mourir seule, à l'abri des regards. Alors le fils va fabriquer une chaise en osier munie de deux larges lanières et, chargé du poids de sa mère, grimpera pendant deux jours jusqu'à déposer son précieux fardeau à bon port. Les préparatifs et les deux jours de ce dernier voyage permettent à chacun d'eux d'égrener leurs souvenirs : Marie se rappelle sa vie d'avant, la rencontre avec celui qui allait devenir le père de ses trois enfants et qui a été le grand amour de sa vie, avant de mourir en montagne ; Pierre se souvient de ses 15 ans et de la mort du père qui a muré longtemps sa veuve dans le silence. Marie était une mère aimante pourtant, malgré la peine dont elle a eu tant de mal à se remettre, et elle aimait les livres et les histoires. Il y a beaucoup d'amour là-dedans, et une obstination à avancer malgré les claques que la vie s'ingénie à vous donner. De la cruauté aussi, à commencer par cette dernière demande de Marie à Pierre, auquel il concède sans se révolter. On pourra y voir le dernier acte d'amour d'un fils pour sa mère, et la possibilité d'un chemin à l'envers où il devient "l'homme qui porte sa mère sur son dos pour l'emmener s'éteindre sur la montagne". J'y ai vu, moi, une mission fatale à laquelle il ne pouvait faillir, et quelque chose d'un peu égoïste. Comment peut-on demander une telle chose à son fils, n'ai-je cessé de me demander tout au long de la lecture de ce roman pourtant beau et ciselé ; comment peut-on le charger d'un si lourd fardeau ? Heureusement, on l'attend en bas.

 

Roman lu dans le cadre des "68 premières fois".

 

Catégorie : Littérature française

montagne / maladie / mort / famille / pèlerinage /


Posté le 28/03/2022 à 10:23

2022/26 Les envolés, Etienne Kern. Gallimard, 06/2021. 146 p. *****

         Un matin du 4 février 1912, Franz Reicheld se jette du premier étage de la Tour Eiffel, vêtu d'une combinaison parachute de son invention. Son saut – et son échec – sont saisis par une caméra. L'histoire n'a retenu qu'une minute trente d'images de cet homme à la moustache imposante, qui tourne devant la caméra puis, debout sur une chaise, grimpe sur la rambarde, hésite, recule, puis se s'avance encore, pour s'élancer dans le vide. Etienne Kern s'empare de ce fait divers pour tisser l'histoire de ce tailleur d'origine hongroise établi à Paris, qui va vouer toutes ses forces et ses économies dans la création de ce prototype capable, l'espère-t-il, le croit-il, de faire voler l'homme et de sauver les vies de nombreux aviateurs. Il mêle à la reconstitution fictionnelle ses propres souvenirs, notamment ceux de deux êtres chers décédés par défenestration, qu'il lie à sa propre peur du vide. En contrepoint du récit du tailleur pour dames, il y a celui de son amie M., ses quelques photos qu'il décrit, avec chagrin, tendresse et pudeur. C'est un très beau roman, qui dit les parallèles étranges mais ô combien signifiants que fait l'esprit humain quand il se questionne ; un roman qui, avec des mots choisis, sobres, efficaces, rend hommage à ces envolés morts de n'avoir plus voulu toucher terre. "Tu es tous ceux qui sont tombés. Tu es tous ceux qu'on a perdus. Tu es cette évidence qui suffit à me rendre le jour un peu plus beau et le soir un peu plus triste, cette évidence que mes mots ne font qu'attester, cette évidence qui dit chacune des images où demeure quelque chose de leur présence et se retrouve leur visage familier, aimé, envolé : ils ont été."

 

Une belle découverte faite dans le cadre des "68 premières fois".

 

Catégorie : Littérature française

défénestration / invention / suicide / accident / folie / hommage /


Posté le 28/03/2022 à 10:20

2022/21 Pleine terre, Corinne Royer. Actes Sud, 04/2021. 327 p. 21 € ****

Jacques Bonhomme, agriculteur, a quitté sa ferme et ses animaux. En pleine cavale, le jeune homme se cache des gendarmes. On va découvrir progressivement la raison de sa fuite, à travers les paroles de son entourage : la mère de son meilleur ami handicapé, sa sœur, un fonctionnaire chargé du contrôle sanitaire, un vieux voisin, chacun raconte l'enchaînement des événements qui ont conduit à la rébellion du jeune paysan, et notamment la course au rendement, la production de masse et la déshumanisation des pratiques qui touchent cruellement le monde de l'agriculture. Un récit inspiré d'un fait divers dramatique.

Il faut du temps pour faire pousser des plantes. De la patience aussi, et du savoir-faire. Des connaissances transmises d'une génération à l'autre en même temps que la ferme et les terres. De même Corinne Royer prend son temps pour poser son histoire et son personnage, caché dans les bois qu'il connait bien. Pendant sa cavale, Jacques s'interroge, se désespère, se révolte, pleure, crie, nourrit sa colère et ses regrets. A travers ses larmes et sa désespérance, c'est toute la misère d'un monde paysan étranglé par les normes sanitaires sans cesse changeantes, les aberrations administratives, les objectifs impossibles à tenir, le cercle vicieux des emprunts pour combler les dettes ; un monde où l'animal n'est plus qu'un produit, et l'homme un exécutant. Un roman âpre et beau comme l'est la forêt qui s'éveille dans la brume, inspiré d'un fait divers, et que le lecteur achève en se demandant si, un jour, fermes, vaches et paysans ne seront pas une espèce éteinte.

 

Catégorie : Littérature française

agriculture / monde paysan / dettes / révolte /


Posté le 28/03/2022 à 10:18

2022/19 Ce qu'il nous faut de remords et d'espérance, Céline Lapertot. Viviane Hamy, 08/2021. 215 p. 18 € *****

Roger Leroy a 10 ans quand son père revient un soir accompagné un demi-frère, Nicolas Lempereur, le jour même de son anniversaire. Il le déteste aussitôt, cet étranger né de la double vie de son père. Des années plus tard, Roger, devenu Garde des Sceaux, est un farouche militant de la réhabilitation de la peine de mort. Nicolas, lui, est une véritable rock-star, pacifiste et opposé à toute discrimination. La condamnation d'un pédophile récidiviste permet le rétablissement de la peine capitale. Mais quand Nicolas est accusé du viol et du meurtre d'une jeune femme et que tous les indices semblent prouver sa culpabilité, Roger se retrouve dans une position délicate.

Nicolas va être condamné, cela ne fait aucun pli. Roger pourrait être apaisé, voici l'occasion parfaite de se venger de ce frère inopportun qui est venu lui voler sa fête et l'amour maternel. Il ne l'est pas : le ministre a bien quelques scrupules, sachant bien que, une fois la sentence prononcée, il n'y aura pas de retour en arrière, et qu'on n'est pas à l'abri d'une erreur judiciaire. Mais la loi qu'il a défendue est passée, une première exécution a eu lieu, le jugement a été rendu. Justice est faite. C'est notamment la conviction de ses conseillers, de ceux qui ont travaillé pour en arriver là, dont les dents rayent le parquet et qui ne raisonnent qu'en terme d'image. Leroy a l'opinion publique pour lui, qui voit dans la peine capitale un moyen sûr, efficace et imparable de rendre justice. Mais le ministre, lui, en est moins certain. Et s'il s'était trompé ? Avec une plume précise, presque chirurgicale, Céline Larpetot met en scène un homme persuadé d'œuvrer pour le bien de la société, un élu politique que son parcours n'a pas affranchi des jalousies de l'enfance, mais qui ne trouve, dans la possibilité d'une vengeance, aucun exutoire. A travers le doute qui lentement se distille, ce sont les questions que, sans doute, espérons-le, on devra se poser si un jour des élus populistes se risquent à militer pour le rétablissement de la peine capitale.

 

Catégorie : Littérature française

guillotine / loi / justice / meurtre / exécution / frères / remords /


Posté le 28/03/2022 à 10:16

2022/25 Les confluents, Anne-Lise Avril. Julliard, 08/2021. 199 p. ****

         Il est des gens qui voyagent pour découvrir le vaste monde et se frotter à d'autres cultures. Pour admirer les paysages et les monuments. Pour arpenter les montagnes ou les mers. Et puis, il y a Liouba et Talal. Elle fait des reportages qui illustrent les dégâts causés par le changement climatique. Il est photographe, notamment des populations réfugiées. Ils se rencontrent en Jordanie, sympathisent, se séparent puis se retrouvent à la faveur d'un séjour de Liouba aux confins de la Guinée. Se séparent encore, mais restent en contact, soudés par leur attirance réciproque qu'ils retiennent. Jusqu'à ce qu'un jour, enfin, à Moscou où Liouba est née, ils se laissent enfin aller.

A la fois roman d'apprentissage et roman d'amour, ce récit s'attache aussi à dire les conséquences du bouleversement climatique, avec la montée inexorable des eaux, la disparition d'îles tandis qu'ailleurs, le désert engloutit la végétation et contraint les populations à fuir. Il dit les tentatives des hommes à replanter, dans la mangrove ou le désert, à tout faire pour empêcher la disparition d'un écosystème où la dernière girafe va mourir. Et en filigrane, cet amour qu'on aimerait vivre tout en l'empêchant, parce que le nomadisme ne peut que le contrarier – "il leur manquait l'espace, le temps et, peut-être, la faveur du destin. Car il y a des amours qui naissent du néant et qui n'ont d'existence que dans les limbes. Des amours mort-nées. Ces amours-là ont la saveur exquise et douloureuse de ce qui est impossible." Pourtant il arrive que les fleuves parfois se rejoignent et deviennent confluents. Première lecture des 68 premières fois édition 2022 et jolie découverte.

 

Catégorie : Littérature française

environnement / rencontre / amour /


Posté le 14/03/2022 à 17:46

2022/24 Le grand monde, Pierre Lemaître. Calmann-Lévy, 01/2022. 584 p. 22,90 € *****

Beyrouth, 1948. Les Pelletier sont propriétaires d'une savonnerie prospère. Leurs quatre enfants quittent peu-à-peu le giron familial : Etienne part pour Saïgon où il a trouvé un emploi à l'Agence indochinoise des monnaies, espérant retrouver son compagnon disparu lors d'une opération militaire ; François travaille comme manutentionnaire et parvient à se faire embaucher à la rubrique des faits divers du Journal du soir où il va suivre une enquête sur une série de meurtres ; Jean, l'aîné, surnommé Bouboule, après une expérience désastreuse à la tête de la savonnerie, vit chichement à Paris avec sa femme d'un travail de représentant. Reste Hélène, la benjamine, qui n'a qu'une envie, quitter ses parents et rallier la capitale où elle fera ce que le vent lui dictera.

Cet ample roman nous emmène dans les ruelles encombrées et les fumeries d'opium de Saïgon, dans le Paris tout juste sorti de la guerre, qui vit encore au rythme des tickets de rationnement ; il nous conduit aux côtés de quatre frères et sœurs bien différents, par leur caractère, leur ambition, leur révolte aussi. On y retrouve le talent de conteur hors pair de Pierre Lemaitre, à vous camper des ambiances, à sourire, à pleurer, à s'agacer parfois des mésaventures de ces personnages. Le plus réussi, le plus touchant d'entre eux, c'est sans doute Etienne, courageux, entêté, désespéré, dans sa quête éperdue de retrouver Raymond et de venger sa mémoire. Et autour des quatre enfants Pelletier, d'autres personnages gravitent tout aussi remarquables : Geneviève, la femme de Jean, cruelle et machiavélique à souhait, Diêm, le factotum indochinois qui va créer une secte influente, ou encore les chefs de service du journal. A travers le destin de la famille Pelletier et de ses acolytes, c'est tout le portrait d'une époque que ressuscite avec brio Pierre Lemaitre, d'une plume alerte et vive, pleine d'humour, les Trente pas encore glorieuses où l'on s'enrichit à l'étranger sur le dos du gouvernement français tandis qu'à Paris, les communistes manifestent et que l'on s'entasse dans des logements insalubres. Avec un rebondissement ultime qu'apprécieront les lecteurs d'Au revoir là-haut. Quelle saga !

 

Catégorie : Littérature française

France / Trente Glorieuses / Saïgon / Beyrouth / famille /


Posté le 14/03/2022 à 17:45

2022/23 Paris-Briançon, Philippe Besson. Julliard, 01/2022. 203 p. 19 € *****

A bord de l'intercités de nuit n°5789 sont montés une centaine de passagers. Parmi eux un médecin, une mère de famille et ses deux enfants, un représentant en articles de sport, un joueur de hockey, un couple de sexagénaires retraités, et cinq étudiants. Au cours du trajet, les voyageurs font connaissance, se livrent aux à confidences que permet ce huis clos nocturne... alors que certains d'entre eux, nous dit l'auteur dès le début du roman, n'arriveront pas vivants à destination.

Quel drame menace ces quelques personnages qui ignorent évidement tout du destin qui les attend ? Le lecteur n'en sait rien encore, pris en otage par une information glaçante qui revient comme une antienne au fil du récit. A bord de ce train qui file dans la nuit, il suit les aveux, les prises de conscience, pressentant que, pour les survivants, rien ne sera pareil – bien sûr, ils auront échappé à la mort, mais ils se seront révélés à eux-mêmes. Et pour s'épancher, se découvrir et se trouver, quoi de mieux qu'un inconnu qu'on ne reverra jamais, dont on se fiche qu'il nous juge ? Tout le talent de Philippe Besson est là, dans la précision, la justesse, le détail, dans ces situations si vraisemblables, si réelles qu'on a l'impression d'être monté avec les passagers, d'entendre ces vies si différentes que le hasard, un changement d'emploi du temps ou la destinée a réunies. On pourrait, si ce n'était pas si galvaudé, songer à la mélancolie si poignante des personnages peints par Hooper, qui vous saisit le cœur – les Noctambules avaient d'ailleurs inspiré à Besson L'arrière-saison, il y a quelques années. Alors, à la lecture de ce roman, on les imagine, ces voyageurs, auxquels on donne des teintes chaudes et le côté délicieusement suranné des années 50, debout dans le couloir, leurs reflets dans les fenêtres, s'allongeant sur leurs couchettes, jouant aux cartes, tandis que le train traverse les campagnes et s'enfonce dans la nuit, vers Briançon et son destin.

 

Catégorie : Littérature française

train / voyage / nuit / confidences / destin / fatalité /


Posté le 07/03/2022 à 17:55

2022/9 Kérozène, Adeline Dieudonné. L'Iconoclaste, 04/2021. 258 p. 20 € ****

Une station-service au bord d'une autoroute des Ardennes, par une nuit d'été. Quatorze personnages se croisent, sous la lumière crue des néons. Il y a là Juliette, la caissière, et son collègue Sébastien, une prof de pole dance, un mannequin qui voue aux dauphins une haine tenace, un dépanneur, une bonne philippine, un couple et une mère devenue démente, la rescapée d'un attentat, un représentant en acariens, un palefrenier meurtrier, un cheval, une vieille dame richissime et son gigolo, et un cadavre. Simple coup du hasard ou effet du destin aux lois mystérieuses, tous convergent à 23h12, autour d'un café ou d'une pause pipi. Pour repartir après.

Dans ce récit inclassable, chaque chapitre pourrait être une sorte de nouvelle, lue indépendamment des autres. Cependant, un lien unit ces destins, cette halte sur l'autoroute un soir d'été. Qui n'a pas essayé d'imaginer, lors d'une pause sur le trajet des vacances, ce que pouvait être la vie de ces autres croisés que l'on croise aux toilettes, devant la machine à café ou à la caisse de l'épicerie ? D'inventer une existence à ceux-là qu'on ne reverra jamais ? Adeline Dieudonné nous propose ainsi des portraits, pour certains bien gratinés, et très réussis, de ces étrangers de passage. Avec le risque de faire catalogue, sans réelle logique. Mais son propos n'est justement pas de trouver un lien – à part cette rencontre éphémère et sans lendemain, à 23h12, mais d'illustrer cette brève connexion qui sauf exception, ne mène à rien. C'est dans sa forme même que cet OLNI fait sens. Comme un témoignage, une envie de laisser une trace de ces destins croisés. Une courte pause, avant de repartir. "D'autres arriveront. Toutes repartiront. Ici on ne fait que passer."

 

Catégorie : Littérature française

autoroute / destin / rencontre / éphémère / impermanence /


Posté le 10/02/2022 à 11:40

2022/8 Blizzard, Marie Vingtras. L'Olivier, 08/2021. 182 p. 17 € ****

Le blizzard souffle sur l'Alaska. Bee est sortie faire une promenade avec le fils de son compagnon Benedict. Elle lâche sa main le temps de refaire ses lacets. L'enfant disparaît dans le blizzard. Les membres de cette communauté réduite partent à sa recherche : Freeman, ancien soldat qui a combattu au Viêt-Nam, Cole, habitant du coin et alcoolique notoire, Bess et Benedict. Alors qu'ils patrouillent, chacun d'entre eux se remémore son passé et les raisons pour lesquelles il est venu ici.

Quelle idée d'aller vivre dans ce coin paumé où l'été n'est qu'un fantasme et l'hiver impitoyable ! Cependant, ces quatre personnages a de bonnes raisons d'y être. C'est l'argument principal de ce récit découpés en courts chapitres qui, après quelques phrases sur la neige et le froid, le vent glacial et le manque de visibilité, révèlent par petites touches le passé de chacun. Le procédé semble un peu artificiel, pourtant la mécanique s'ébranle et l'histoire présente mêlée à celles du passé se dessine, avec une tension grandissante et un drame à la logique implacable. D'autant que le lecteur, lui, sait tout, et se laisse porter par la tension grandissante. Pari risqué mais réussi.

 

Catégorie : Littérature française

neige / tempête / enfant / famille / vengeance / violence /


Posté le 10/02/2022 à 11:38

2022/2 Hors gel, Emmanuelle Salasc. P.O.L, 08/2021. 406 p. 21 € ****

Eté 2056. Le monde, soumis aux aléas du changement climatique, est désormais régi par de nombreuses lois restrictives. Dans une vallée d’altitude, pendant l’été 2056, une sirène sonne : au-dessus du village, dans le ventre du glacier, une poche d’eau sous pression menace de se rompre. L'alerte réactive une peur ancestrale, qui chez Lucie se double d'une autre crainte. En effet, elle vient de recueillir sa sœur, qui avait disparu depuis 30 ans, et qui a la police et son ancien compagnon, un trafiquant de drogues, à ses trousses. Une sœur toxique sous une menace écologique...

La peur de Lucie est un des fils conducteurs de ce récit composé de va-et-vient entre la situation présente et l'évacuation programmée du village situé sous le glacier, et le passé de Lucie. Petit-à-petit, on découvre les liens qui unissent les sœurs jumelles issues d'une fécondation in vitro, et la personnalité de la cadette, Clémence, dont le prénom lui va si mal. Parce que Clémence est en colère, contre sa mère, qui ne voulait pas d'elle et n'a sans doute pas su, pas pu l'aimer comme elle l'aurait voulu – il y a d'ailleurs, vers la fin, une scène très révélatrice de l'abandon ressenti par la petite fille -, contre son père, qui préférait ses bêtes à ses enfants, contre sa sœur, Lucie la discrète, la gentille, contre elle-même enfin, au point de se prostituer et de se livrer à des trafics que sa sœur appelle du "matériel", au point de fuguer sans cesse, de se blesser. Clémence la mal aimée, à la personnalité borderline et qui souffre d'hyper sensibilité et d'autres pathologies psychiatriques dont on ne donne pas le nom, rend folle sa famille, tyrannise sa mère, effraie sa sœur qui subit sans révolte. Lucie est son exact opposé, capable d'une empathie qui confine à la soumission.

Quand les jumelles se retrouvent, à cinquante ans, le rapport de force n'a pas changé. Ce qui a changé en revanche, c'est le regard de Lucie sur Clémence : devenue femme, elle est capable de comprendre les raisons de sa colère. Mais pas de fuir son emprise. Le roman oscille donc entre les réflexions et les souvenirs de Lucie, et la description des règles draconiennes imposées par un gouvernement qui a mis en place une écologie radicale : interdiction d'autres funérailles que l'humusation, interdiction d'avoir des véhicules personnels sauf dérogation, suppression de l'avortement, interdiction de se promener sans balisage, alimentation végétarienne, retour d'une agriculture sans moteur ni engrais… Cette vision d'un futur écologique fait froid dans le dos mais parait tout à fait plausible. C'est à mon sens ce qui fait l'intérêt de ce roman qui met en lumière les dangers liés au réchauffement climatique et révèle une grande connaissance du milieu montagnard, plus que la question du rapport entre les deux sœurs qui m'a paru parfois traitée de façon répétitive et un peu longue. 

 

Catégorie : Littérature française

climat / écologie / haute montagne / jumelles / famille /


Posté le 13/01/2022 à 15:34

Mohican, Eric Fottorino. Gallimard, 08/2021. 276 p. ****

         Brun et son fils sont paysans depuis des générations. Brun a connu le développement de l'agriculture dite intensive, l'utilisation des engrais et des pesticides, qui lui ont coûté sa santé. Alors qu'il est en train de mourir, il accepte de signer un contrat qui prévoit l'installation de trois gigantesques éoliennes sur ses terres. Il espère ainsi pouvoir renflouer son exploitation et céder à son fils de quoi vivre décemment. Mais Mo, lui, militant écologique et partisan de la permaculture, est en désaccord profond avec la décision de son père et ne supporte pas de voir défigurés les paysages de son enfance sous les coups des bulldozers et des pelleteuses.

         Il y a du David contre Goliath chez Mo, qui lutte sur plusieurs fronts : contre la décision de son père, qui malgré la maladie tient encore à régenter son domaine et se méfie des idées écologiques de son fils, contre la productivité à outrance et la rentabilité, et contre les responsables du projet, dont la puissance est incarnée par la largueur des pistes d'accès destinées au passage des engins de chantier. Un combat perdu d'avance, se dit-on au long du fil de ce roman, voyant avec le même sentiment d'horreur et d'impuissance que Mo les engins abattre les arbres et défigurer les collines et les champs. Mais outre l'illustration concrète des difficultés dans lequel se débattent les agriculteurs conduits à de telles extrémités et le saccage des paysages centenaires, Éric Fottorino nous convie à la table même de ces paysans, tous deux solitaires, l'un parce que veuf inconsolable de Suzanne, l'autre parce que trop engagé dans ses batailles pour avoir pu laisser place à l'amour. Une histoire de transmission et d'amour de la terre et des bêtes au sein des montagnes jurassiennes, mais aussi histoire d'une relation entre un fils et son père où l'amour n'a jamais osé se dire.

 

Catégorie : Littérature française

Jura / agriculture / faillite / écologie / famille / révolte /


Posté le 13/01/2022 à 15:30

La carte postale, Anne Berest. Grasset, 08/2021. 502 p. *****

Un jour de janvier 2003, une étrange carte postale arrive dans la boîte aux lettres de la mère de l'auteure : l’Opéra Garnier d’un côté, et de l’autre, les prénoms des grands-parents de sa mère, de sa tante et son oncle, morts à Auschwitz en 1942. Pas de signature. Vingt ans plus tard, Anne Berest décide de savoir qui en est l'expéditeur et se lance dans une enquête avec l'aide de sa mère, d'un détective privé et d'un criminologue. Ses recherches l'amènent dans le village où sa famille a été arrêtée, et cent ans en arrière, sur les traces des Rabinovitch, leur fuite de Russie, leur voyage en Lettonie puis en Palestine. Et enfin, leur arrivée à Paris, avec la guerre et son désastre.

Anna Berest veut comprendre. D'où elle vient, qui elle est. Ces quatre prénoms sur la carte postale vont la plonger dans une quête, à l'instar de sa propre mère, qui a mené ses recherches vingt ans plus tôt. Parfois aidée par celel-ci, souvent seule, l'auteure découvre avec émotion l'histoire de sa famille, ce que sont devenus les lieux de vie et les biens de la famille Rabinovitch, mais aussi le terrible déni du gouvernement français face aux horreurs du génocide, à commencer par le retour à Paris des rescapés des camps, ombres hâves et malades qui hantaient les rues, et dont les Parisiens trouvaient qu'ils sentaient bien mauvais et qu'ils ne savaient guère se tenir. Anne Berest remplit les blancs, et se découvre elle-même. Enquêter sur ce qu'a été la vie d'Ephraïm, Emma, Noémie et Jacques, c'est bien évidemment enquêter sur elle-même, sur ses rapports à mère, à sa sœur, sur l'influence du passé dans sa personnalité. C'est aussi se questionner sur sa culture. Avec la question qu'Anne se pose un soir où elle est invitée à dîner pour une cérémonie traditionnelle juive, alors que, élevée dans une tradition laïque, elle ne connaît rien au judaïsme. Qu'est-ce donc qu'être juif ? Avoir eu ses arrière-grands-parents, son grand-oncle et sa grand-tante morts à Auschwitz fait-il d'elle une juive ? Cette quête, dans ses hésitations, ses retours en arrière, ses fausses pistes, est bouleversante d'authenticité et d'honnêteté.

 

Catégorie : Littérature française

seconde guerre mondiale / déportation / famille / secret / quête /



Posté le 13/01/2022 à 15:28

Trois, Valérie Perrin. Albin Michel, 04/2021. 665 p. 21,90 € ****

Nina, Adrien et Etienne se sont rencontrés en CM2, en 1986. Une amitié à la vie à la mort, à l'épreuve de tout. L'année du bac, ils se promettent d'aller tous les trois à Paris pour y faire leurs études. Leurs destins finissent par diverger : malentendus, trahisons, les inséparables se perdent de vue. Mais voilà que l'épave d'une voiture est retrouvée dans le lac. Virginie, une journaliste pigiste, est chargé de couvrir ce fait divers. Elle a bien connu les trois : sous sa plume se raconte une amitié que le temps ne parvient pas à détruire…

Difficile de raconter efficacement ce roman qui se joue de la chronologie et multiplie les aller-retour des années 90 à 2017, sans d'ailleurs que le lecteur s'y perde. Il joue aussi des points de vue, et se focalise tour à tour sur chacun des quatre personnages. Car, comme chez Dumas, les trois mousquetaires sont bien quatre, et c'est bien ce quatrième qui a les clés d'une histoire qui se déroule sur une bonne trentaine d'années et fait la part belle à une bande son qui sonnera très familièrement aux lecteurs nés entre 1970 et 1980 – Indochine, U2, Depeche Mode, The Cure, Mylène Farmer, Etienne Daho ou encore INXS. Une petite tendance à la nostalgie peut-être, à la longueur aussi, mais largement contrebalancée par une construction de l'intrigue fort habile – un de ces retournements de situation où le lecteur se dit "Ca y est, j'ai compris !" avant de s'apercevoir que c'est pile le moment que l'auteur a choisi pour mettre en œuvre le rebondissement préparé depuis bien des chapitres. On s'est bien fait avoir, comme on se fait avoir par ces mousquetaires insupportablement attachants et l'art de Valérie Perrin de mettre en scène la vie qui va.

 

Catégorie : Littérature française

amitié / trahison / passé / identité /


Posté le 01/12/2021 à 17:18

Artifices, Claire Berest. Stock, 08/2021. 430 p. 21,50 € ****

Abel Bac, flic solitaire et bourru, a été mis à pied dans en connaître la raison. Insomniaque, victime d'un cauchemar récurrent, il a coutume d'arpenter les rues parisiennes en espérant s'y perdre. Une nuit, il est réveillé par sa voisine Elsa qui se tient ivre morte devant sa porte. La jeune femme ne cesse ensuite d'essayer de se rapprocher de lui, en vain. Abel, qui attend sa convocation devant IGPN, s'enferme chez lui en compagnie de ses 93 orchidées, au grand dam de sa collègue Camille qui tente vainement de le joindre. Abel, lui, est préoccupé par l'intrusion, au musée Beaubourg, d'un grand cheval blanc. Une performance artistique à laquelle l'artiste sulfureuse et très célèbre Mila pourrait être liée…

Contrairement à ce que ce résumé pourrait laisser croire, ce roman n'est pas un polar. Un roman noir, certainement, à tendance psychologique. Ce qui n'entache en rien ses qualités, à commencer par la très bonne caractérisation du protagoniste. Abel, célibataire endurci, qui donne du doliprane pilé à ses fleurs et tient Tinder pour un bar parisien, est un modèle du genre. Pas tout net, ce flic suspendu pour une obscure raison de délation, qui ne peut s'empêcher de mener une enquête officieuse sur ce grand cheval blanc qui l'obsède. Autour de lui, trois femmes : sa voisine Elsa, un peu envahissante, un peu insistante ; sa collègue Camille Pierrat, bien décidée à sortir Abel de son trou ; enfin Mila, cette artiste contemporaine à l'anonymat savamment protégé, dont les œuvres se chiffrent en centaines de milliers d'euros. Trois femmes satellites dont l'épaisseur est bien moins rendue que pour Abel, notamment Mila, malgré toute sa stature d'artiste contemporaine célèbre et profondément marquée par les performances extrêmes de Marina Abramovic. L'histoire quant à elle est plutôt bien menée en dépit de quelques invraisemblances sur l'identité réelle de Mila ou le traumatisme initial d'Abel.

Catégorie : Littérature française

art contemporain / traumatisme / famille / deuil / vengeance /


Posté le 01/12/2021 à 17:15

Soleil amer, Lilia Hassaine. Gallimard, 06/2021. 158 p. 16,90 € ****

Algérie, années 60. Naja élève seule ses trois filles pendant que son mari Saïd est parti en France pour travailler. Enfin, toute la famille parvient à le rejoindre à Paris. Le quotidien s'avère difficile, la famille est désargentée et Naja perd ses repères. Elle noue cependant amitié avec quelques voisines et avec Eve, la femme de son beau-frère Kader, une femme libérée et féministe. Naja tombe enceinte. Le couple n'a pas de revenus suffisants pour élever l'enfant. Naja décide alors de confier l'enfant à sa naissance à Eve et à Kader, qui n'en ont pas...

Naja est un peu perdue, écartelée entre les traditions familiales – ainsi ne va-t-elle pas s'opposer à la décision de son mari de renvoyer au pays leur fille aînée afin qu'elle s'y marie – et la société française de l'époque, et les revendications féministes, qu'incarne sa belle-sœur. C'est à travers elle et tous ses proches que se dessine l'histoire de cette famille emblématique poussée, à l'instar de nombreuses autres, à immigrer pour des raisons économiques. Les promesses d'embauche et d'abondance ont conduit nombre de chefs de famille à venir ainsi travailler dans les usines françaises, avant d'être rejoints par leurs femmes et enfants. Mais le rêve fait long feu : Naja découvre un logement vétuste et étriqué, et un mari précocement vieilli. Avec pour seul horizon les barres d'immeubles HLM, il faut continuer cependant, malgré les fins de mois difficiles et le chômage, le racisme et l'hécatombe du sida, le désenchantement et l'amertume.

 

Catégorie : Littérature française

Algérie / immigration / années 70 / racisme / famille /


Posté le 26/11/2021 à 09:34

Les enfants véritables, Thilbault Bérard. L'Observatoire, 04/2021. 278 p. 20 € ***

Dans son précédent opus, Il est juste que les forts soient frappés, Théo accompagne sa femme mourante et s'occupe de leurs deux enfants, encore tout jeunes. Alors qu'elle agonise à l'hôpital, il rencontre Cléo dont il tombe amoureux. Malgré la perte et le chagrin. Ce nouveau roman met en scène Cléo et Théo, qui sont en couple, les relations familiales, l'histoire de Cléo dont la mère actrice n'était pas présente et le père toujours là, mais qui meurt dans un accident de montagne. Le récit interroge sur les liens qu'on noue avec des enfants qui ne sont pas les siens, et les difficultés à trouver sa place au sein d'une famille recomposée, qu'on soit enfant ou parent.

L'histoire est attachante certes, centrée autour du personnage de Cléo pour lequel on ne peut qu'éprouver une forte empathie pour le personnage de Cléo, qui porte le deuil d'un père aimant et dévoué disparu trop tôt, et les séquelles d'un désintérêt maternel – bien qu'elle soit tellement humaine, Cléo, qu'elle n'en veuille pas à sa mère. Elle parvient même à se faire aimer par les enfants de Théo sans prendre la place de leur mère. Laquelle, tardivement, renonce à sa carrière pour s'occuper enfin de ses enfants. Ce récit parle de maternité – ratée ou réussie -, de paternité aussi, à travers la figure idéalisée du père et la façon dont Théo se débrouille pour élever ses propres enfants dans le souvenir de leur mère tout en menant sa vie d'homme amoureux. Si les thèmes sont graves, puisqu'il est tout de même question de deuil et de désamour, Cléo et Théo semblent capables d'un amour infini capable d'affronter tous les obstacles que la vie s'ingénie à mettre en travers de leur route.

Cette jolie histoire a un côté un peu conte de fées, pas toujours crédible, et malgré le caractère attachant des personnages, le fil narratif est quelque peu décousu, et surtout, il comporte de nombreuses parties explicatives, dont le lecteur n'a nul besoin – il est assez grand pour comprendre tout seul : "Ce que je ne vois pas [c'est Cléo qui parle], c'est la mort que Théo traîne toujours sous ses paupières quand il met Louise au lit ; ce que je ne vois pas, c'est cette chose en lui qui le maintient éloigné de notre bébé […]. Ce que je ne vois pas, c'est que Théo reste à distance prudente de Luise tout simplement parce qu'elle est la vie même, à ses yeux […]." (p.228). Ou encore : "A cette seconde je comprends qu'il est en train de faire la même chose que moi, d'une manière différente : piquer là où ça fait mal. […] Je ne sais pas pourquoi il fait ça, mais là aussi, ça marche." On a l'impression que Thilbault Bérard a voulu bien faire, trop bien faire.

 

Catégorie : Littérature française

famille /  deuil / enfant /


Posté le 26/11/2021 à 09:33

Popcorn Melody, Amilie de Turckheim. Le Livre de Poche, 11/2018. 247 p. 6,90 € ***

Shellawick, une petite ville perdue dans le désert, au fin fond du Midwest. Les commerces, les restaurants et même le bowling ont fermé leurs portes, la plupart des habitants sont partis à Cornado, à une trentaine de miles. Ne reste que Tom, propriétaire d'une supérette, qui voit encore défiler des clients qui prennent place sur le fauteuil de barbier qu'il a hérité de son père. Ils livrent leurs petites histoires tandis que Tom, ancien étudiant en littérature, les observe et écrit des haïkus.

Difficile de vivre dans ce Perrier où rien ne pousse, à part les cailloux. Les gens travaillent à la chaîne à l'usine de popcorn, et boivent de grands verres de Dry Corny, le tord-boyau local fabriqué comme son nom l'indique à base de maïs fermenté. Autant dire que hors le popcorn, l'horizon est réduit à pas grand-chose. Tom, lui, subit la concurrence du gigantesque supermarché climatisé qui vient d'être construit sur les ruines du bowling, juste en face de son petit commerce. Trop peu garni, "Le bonheur" n'attire plus le client. Il faudra à Tom un étrange coup du sort pour que l'on pousse à nouveau les portes de son magasin, et qu'on emporte des articles bradés bien moins chers qu'en face. Ce récit un peu déjanté, au fil narratif un peu décousu, aborde les thématiques de la société de consommation et de la place des Indiens dans la société américaine. Il pose aussi la question du bonheur, à travers l'histoire de Tom : être heureux, n'est-ce pas se contenter de la simple joie d'écrire un haïku sur un vieil annuaire téléphonique ?

 

Catégorie : Littérature française

Etats-Unis / pauvreté / consommation / alcool / marginal / poésie /


Posté le 26/11/2021 à 09:32

Sur les toits, Frédéric Verger. Gallimard, 06/2021. 388 p. 21 € ***

Marseille, 1942. Helen, une chanteuse anglaise désargentée, vit seule avec ses deux enfants. Installée dans une mansarde lors de la débâcle de 1940, elle doit être hospitalisée. Ses enfants risquent d'être séparés et placés dans des familles d'accueil. Elle demande alors à son fils de construire un abri secret sur les toits, où il pourra se réfugier avec sa sœur. Les deux enfants sont livrés à eux-mêmes et doivent survivre, confrontés à une population marginale et hostile...

Il s'en passe des choses sur les toits du Panier ! Après avoir vécu seuls pendant quelques semaines, sans accès au petit appartement désormais inaccessible, et sans nouvelles de leur mère, avec pour seuls bagage un phono et Lielo, un oiseau chanteur en cage, les deux enfants vont faire de surprenantes rencontres et trouver leur place dans cette communauté de marginaux. Des enfants et des adolescents survivent de rapines et d'expédients et prennent les surnoms que leur valent les sauts par dessus les ruelles. Sales, puants, déguenillés, ils obéissent à quelques meneurs et deviennent les rois des toits. Parmi eux, le narrateur tombe amoureux, fait la promotion d'un joueur de billard, devient un as des glissades sur les tuiles, tandis que sa benjamine, avantagée par sa petite taille, se glisse dans les cheminées pour aller cambrioler les appartements désertés par leurs propriétaires, et que les autorités détruisent petit à petit les immeubles du Panier… Ce roman d'aventures et initiatique, qui présente une belle galerie de personnages, est élégamment écrit et se lit avec plaisir malgré une action parfois répétitive et certaines longueurs.

 

Catégorie : Littérature française

Marseille / deuxième guerre mondiale / marginaux / famille /


Posté le 26/11/2021 à 09:30

Un tesson d'éternité, Valérie Tong-Cuong. JC Lattès, 08/2021. 269 p. 20 € ****

Anna Gauthier, pharmacienne, mène une existence tranquille et idéale, qui lui permet d'oublier ses origines modestes et son enfance malheureuse. Elle forme avec son mari Hughes un couple solide dans sa maison en bord de mer. Tout bascule le jour où son fils Léo, 18 ans, est arrêté puis incarcéré. Anna voit son monde s'écrouler et resurgir les démons de son enfance...

Anna a construit sa vie dans le déni d'un passé traumatique. Et elle y est parvenue : elle a appris à se contrôler, à modifier ses attitudes, ses inflexions de voix, elle est désormais une femme soignée et élégante – devenue une autre et pas celle qui a subi, jadis. Avec le risque, évidemment, que rien n'ait été résolu ni guéri. L'arrestation de son fils, accusé de violence délibérée contre les forces de l'ordre, va raviver les blessures et menacer inexorablement le fragile édifice qu'elle a patiemment construit. Comme si, malgré tous ses efforts, on ne pouvait jamais s'affranchir complètement de son passé. Avec un soin méticuleux, sans pathos, d'une écriture précise et avec une efficacité redoutable, Valérie Tong-Cuong raconte ce progressif éboulement du monde d'Anna. Avec un dénouement qui vient clore implacablement la ruine de cette vie qu'on croyait réussie.

 

Catégorie : Littérature française

famille / harcèlement / trauma / enfance / prison /


Posté le 25/11/2021 à 17:39

La fille qu'on appelle, Tanguy Viel. Minuit, 09/2021. 174 p. 16 € ****

Laura, 20 ans, ancien mannequin, est face à deux policiers auxquels elle raconte son histoire. Elle a décidé de revenir vivre avec son père. Celui-ci, Max Le Corre, un ancien boxeur qui après une passe difficile a repris les combats, est le chauffeur de Quentin Le Bars, maire de la ville. Max se tourne alors vers son patron pour lui demander de recevoir sa fille. C'est alors que les mâchoires du piège vont se refermer sur la jeune femme et sur son père…

         Dans ce roman aux thématiques sociales, Tanguy Viel met en scène, de façon assez visuelle, les rapports de domination qui s'exercent dans deux relations : entre Max et son patron, et entre Laura et le Bars. Le Bars est un dominateur, un homme de pouvoir, qui use d'une véritable emprise de laquelle la jeune femme ne parvient pas à se défaire. Elle n'a pas envie, mais elle répond à l'impérieux désir du mâle dominant. C'est toute la délicate question du consentement, cette fameuse zone grise entre refus et résignation, où le refus n'est pas clairement dit. Le roman prend véritablement un tour social avec l'apparition du personnage du directeur de casino, véritable maffioso, qui recrute des serveuses dont on imagine très bien que leur travail ne se limite pas au bar. Entre ces deux hommes d'influence, il y a de ces petits arrangements avec la morale et la loi, au sein de réseaux d'affaires qui se tissent à coups de renvois d'ascenseur et de "services" réciproques. Des réseaux puissants, surtout quand se mêle la politique : dans ce combat de David contre Goliath, on devine sans peine qui va en sortir gagnant. Un dénouement un peu attendu d'un roman qui par ailleurs aborde avec finesse la relation père-fille et surtout la question du corps, qui vient en contrepoint du discours social : le corps du sportif, musclé, surentraîné ; le corps des jeunes femmes dont on ne voit que ça justement, la perfection ; et le corps de l'homo politicus, un peu empâté sous le costume, ni beau ni moche, mais un corps de pouvoir et de représentation.

 

Catégorie : Littérature française

abus / pouvoir / consentement / vengeance / politique / mœurs /


Posté le 21/10/2021 à 17:33

Seule en sa demeure, Cécile Coulon. L'Iconoclaste, 08/2021.334 p. 19 € *****

Quelque part dans le Jura, à la fin du 19ème siècle. Aimée épouse Candre Marchère, un riche propriétaire terrien, veuf d'un précédent mariage. Candre est plutôt attentionné, mais distant. Elle se sent seule, désœuvrée dans cette grande demeure environnée par la forêt d'Or et régentée par la servante Henria. Sa mélancolie apitoie son mari, qui lui propose de reprendre des cours de flûte qu'elle jouait enfant. Il fait appel à Emeline Lhéritier, professeure au Conservatoire de Genève, qui se rend dans la propriété une fois par semaine. Les deux femmes commencent à se lier, et Aimée reprend un peu goût à la vie, jusqu'au jour où Angelin, le fils d'Henria, provoque un accident.

Comme dans la plupart des romans de Cécile Coulon, la nature est un personnage à part entière. Ici, elle est incarnée par la forêt qui cerne la maison de toutes parts, foisonnante, sombre, impénétrable et, ne peut-on s'empêcher de se demander, probablement hostile. D'ailleurs, Aimée ne s'y aventure pas, et préfère restée cloîtrée dans une demeure où elle peine à trouver ses marques. Tout dans ce récit, d'ailleurs, concourt à rendre la vie difficile pour la jeune mariée, à commencer par son mari, personnage impénétrable et ambigu. Aimée est une sorte d'oie blanche dont les yeux et le corps vont s'ouvrir grâce à Emeline : il fallait bien ça, la complicité qui va rapidement unir les deux femmes, et la liberté que donne la musique, pour que le récit bascule et que tombent les masques… Si l'ambiance, gothique et sombre à souhait, est parfaitement soignée et efficace, les conséquences de l'enquête menée par Aimée puis par Emeline sur la mystérieuse première épouse sont relativement prévisibles. Mais ne boudons pas notre plaisir, le roman est prenant malgré tout et la plume de l'auteur toujours aussi juste, à la fois efficace et poétique.

 

Catégorie : Littérature française

forêt / 19ème siècle / famille / mariage /


Posté le 11/10/2021 à 16:06

Les contreforts, Guillaume Sire. Calmann-Lévy, 08/2021. 345 p. 19,90 € ****

Dans les Corbières, non loin de Carcassonne, la famille de Testasecca habite le château fort de Montrafet. C'est un château extraordinaire, composé de multitudes de tourelles, de coursives, mâchicoulis, chemins de ronde et passages dérobés. Le père, violent et bagarreur, essaie de produire du vin de ses vignes, sa femme tente tant bien que mal de gérer la propriété tandis que leurs deux enfants adolescents, déscolarisés, se livrent aux activités de leur choix. Clémence, 17 ans, est une bricoleuse hors pair et étaie, répare, maçonne les murs qui s'écroulent. Pierre, de deux ans son cadet, bat la campagne où il pose des collets à lapins. Le château est en très mauvais état, voilà ses propriétaires menacés d'expulsion. La famille se lance alors dans la bataille pour sauver son bien, tandis qu'autour d'eux, les chevreuils ravagent les cultures.

Quel lieu extraordinaire que ce château fort, témoin de splendeurs passées, héritage d'une famille aux ancêtres baroques et hauts en couleurs ! Coursives et chemins de ronde, salon du Cerf, chambres décorées, pigeonnier et tours branlantes, Montrafet domine ses hectares de terrain mais menace de s'écrouler de partout. Clémence, capable de ressusciter Hyperélectryon, un antique tracteur impressionnant, achète une bétonnière et fait ce qu'elle peut pour empêcher les murailles de verser, tandis que Diane, tombée en amour pour Léon, négocie des prêts à la consommation et réclame des impayés de bois de chauffage. Pendant ce temps, son mari joue du coup de poing au conseil municipal et Pierre, que le village soupçonne d'avoir des accointances avec Loghauss, une créature légendaire qui l'aurait sauvé lors d'un incendie, erre dans la campagne et braconne. C'est grâce aux femmes que le lieu tient encore debout, et c'est sous l'égide du père, qui répète à l'envi qu'après tout qu'est-ce qui n'est pas impossible ? que la famille décide de se révolter et de refuser l'arrêt de mise en péril de la demeure. Haro et sus à l'envahisseur ! Les de Testasecca montent au créneau et luttent, à coups de cartouches de germes de blé, contre la gendarmerie mandatée pour les déloger. C'est drôle parfois, dramatique souvent. A travers le combat de la famille pour sauver son patrimoine, c'est toute l'histoire d'un pays et de ses légendes que présente avec talent l'auteur toulousain, qui donne à voir la splendeur de ces châteaux témoins d'un passé mouvementé, que les années n'épargnent pas.

 

Catégorie : Littérature française

Ariège / Toulouse / château fort / famille / expulsion / révolte /


Posté le 04/10/2021 à 18:23

Revenir fils, Christophe Perruchas. La Brune au Rouergue, 08/2021. 279 p. 20 € ***

Depuis la mort de son père dans un accident de voiture, le narrateur, collégien de 14 ans, vit seul avec sa mère. Atteinte du syndrome de Diogène, elle développe des manies, ne jette rien et accumule de multiples objets dans la maison. Elle se replie dans un monde imaginaire où son premier enfant, décédé tout petit, revient à la vie. Son fils, lui, grandit et essaie de vivre malgré la folie progressive de sa mère. Celle-ci doit être hospitalisée, tandis le jeune garçon est placé chez son oncle et sa tante. Vingt ans plus tard, marié, père de deux enfants, il retourne dans la maison maternelle…

Comment composer avec l'inéluctable, avec cette lente et fatale progression de la maladie mentale qui vient nier l'existence du fils au profit d'un fantôme ? Le narrateur assiste impuissant à cette inexorable déliquescence, tandis que s'amoncellent cartons, bouteilles vides, boîtes de Nesquick dans une maison où il n'a plus sa place. Il porte en lui cette blessure terrible, cet abandon, qui le conduit à revenir vers elle. Pour la mère, c'est son Jean qui est de retour, son bébé grandi, devenu homme. Aussi ne s'étonne-t-elle pas de ce qu'il s'installe chez elle, parmi l'amoncellement d'objets entassés, parmi la crasse, la poussière et la puanteur. Et lui, il jette, trie, casse, fouille, et se fait une place, enfin. Et puis, il se laisse peu à peu contaminer par la folie maternelle. Christophe Perruchas ne nous épargne rien, ni les questions du narrateur sur son couple, ses brusques envies sexuelles, ses cuites et ses épisodes masturbatoires ; il y a là dedans quelque chose de pervers, à ne rien nous cacher, quelque chose qui s'expose sans fard, et la revanche du fils. C'est parfois drôle, dérangeant, souvent cru, sans que l'on sente une once de compassion, ni du narrateur pour la vieille femme dépenaillée, ni de l'auteur pour son protagoniste. Après le harcèlement au sein de l'entreprise, Christophe Perruchas s'attaque à la thématique de la maltraitance familiale, et si l'écriture est ciselée et percutante, j'ai été gênée par la crudité des propos et le manque d'empathie pour les personnages.


Catégorie : Littérature française

famille / folie / maltraitance / vengeance /



 

"C'est quand le silence est devenu long qu'on a regardé à nouveau à la fenêtre. Le fils avec le sécateur, Marc, une grande faucille à la main et Abdel qui tirait une rallonge pour brancher le taille-haie.

Déjà les deux autres avaient commencé leur bataille, petits cris guerriers, contre la haie, l'ennemi ultime.

La faucille comme une machette, combat d'épée, fer contre vois, le sécateur, un gros, solide, qu'on tenait de papi, s'occupait des grosses branches. Menaces théâtrales, exécution sommaire.

Et l'appareil électrique entrait à son tour dans la danse, au bout de son fil, qui portait dans son grincement l'effrayante promesse des destructions à venir.

Sombre gigue." (p.70)

Posté le 04/10/2021 à 18:21

Règne animal, Jean-Baptiste Del Amo. Gallimard, 06/2016. 419 p. 21 € ****

         A la toute fin du 19ème siècle, dans le Sud-Ouest, Eléonore vit chichement avec ses parents dans la ferme familiale. Ils y élèvent notamment des cochons et se tuent au travail, sans grands égards pour leurs animaux destinés à la boucherie. Il n'y a pas de place pour les sentiments ou l'amour quand il s'agit simplement de survivre, les deux pieds dans la puanteur et la saleté. La première guerre mondiale rend les choses encore plus difficiles. Soixante ans plus tard, la porcherie existe toujours, transformée en entreprise moderne où les porcs vivent entassés dans des boxes, où les femelles allaitantes sont coincées dans des arceaux métalliques. Malgré la modernité, la pestilence, la crasse et la maltraitance animale sont toujours là.

Les mâles sont castrés sans aucune anesthésie, les animaux bourrés de pesticides et d'antibiotiques, on exécute sans état d'âme les prématurés ou les mal formés pour les jeter dans la fosse à purin. Et la merde qu'il faut nettoyer et qui revient sans cesse. Récit sordide où l'animal n'est qu'une denrée parmi d'autres, qu'on est libre d'exploiter tant qu'on le peut, l'important étant que ce soit rentable. Parce que les charges à payer excluent toute pitié. Ce roman âpre et sans concession renvoie, dans la violence qu'il raconte, aux vidéos d'abattage publiées par le collectif L214. On est loin des images bucoliques de jolis porcs folâtrant dans des enclos. On en prenait plus soin au début du siècle, où un gros verrat était synonyme de richesse. La rudesse des relations humaines de l'époque s'est cachée sous un vernis de sociabilité, qui ne fait pas illusion longtemps : la folie de Catherine, épouvantée par la réalité de ce qu'elle a découvert en épousant Serge, l'aîné des deux frères qui ont repris la ferme ; la trouble progressif de Joël, toujours le deuxième, toujours le mal aimé ; la colère sourde du père, impitoyable et tyrannique. Les hommes deviennent fous, contraints à surproduire dans un système qui les dépasse et les écrase. Jusqu'au drame.

 

Catégorie : Littérature française

agriculture / élevage intensif / maltraitance animale / famille /


Posté le 04/10/2021 à 18:19

Réelle, Guillaume Sire. L'Observatoire, 08/2018. 306 p. 20 € ****

         Une petite ville de France, dans les années 90. Au sein de la famille Tapiro la télé règne en maître absolu et gouverne la vie des parents de Johanna qui rêve d'ailleurs. Pour s'occuper, elle chante sur Ophélie Winter (Dieu m'a donné la foi…), auditionne pour Graines de star et aime les garçons, sans doute un peu trop, un peu mal, acceptant tout ce qu'ils demandent. Et tant pis si le tombeur du lycée lui impose des retrouvailles dégradantes dans les toilettes. Au moins, elle existe. Elle enchaîne ensuite les petits boulots et s'apprête à mener une existence sans envergure, quand elle est recrutée par le producteur d'une émission de télé réalité pour intégrer l'équipe du Loft. La voilà plongée dans une aventure médiatique et une histoire d'amour naissante…

Peut-on survivre après une telle expérience ? Après avoir vécu des semaines sans intimité aucune, dans une compétition permanente, sous le feu des projecteurs, on doute que le retour à une vie normale ne sera pas simple. Derrière les paillettes d'une célébrité facile à laquelle on n'accède sans avoir rien fait d'autre qu'être télégénique, Guillaume Sire dresse le portrait d'une industrie sans pitié où tout est bon tant qu'on fait de l'audience. C'était les années 90 et l'époque préhistorique d'avant les réseaux sociaux, celle de Loanna qui d'ailleurs n'est pas sortie indemne de cette notoriété artificielle. Johanna, elle, s'en sortira un peu mieux. Un récit bien mené sur les coulisses pas très reluisantes de la télé réalité.

 

Catégorie : Littérature française

télévision / célébrité / téléréalité / médiatisation / milieu populaire /


Posté le 04/10/2021 à 18:16

Le cerf-volant, Laetitia Colombani. Grasset, 06/2021. 205 p. 18,50 € ****

         Léna a quitté la France pour passer quelques mois en Inde, dans le golfe du Bengale, loin du drame dont elle peine à se remettre. Alors qu'elle manque se noyer, elle est sauvée par l'intervention d'une petite fille et d'une troupe de jeunes femmes qui pratiquent l'autodéfense et luttent contre les violences faites aux femmes, dans un pays où l'égalité est un concept que les traditions ignorent. Grâce Preeti, la cheffe de la troupe, elle parvient à retrouver la petite fille qui travaille dans le restaurant où son oncle et sa tante l'exploitent comme main d'œuvre gratuite. Latifa est analphabète, comme la plupart des filles. Léna sent sa vocation d'enseignante, mise à mal par la mort de son compagnon, refaire surface. Elle décide alors de se lancer dans un projet fou : créer une école, ici, pour apprendre à lire et à écrire aux enfants du village.

         Parce que l'éducation, c'est la première arme contre la violence. C'est ce dont elle parvient à convaincre Preeti et ses compagnes, qui ont fait de la lutte pour les droits des femmes le combat de toute leur vie. Dans ce pays où l'on marie les jeunes filles à douze ans pour les envoyer dans leur belle-famille dont elles seront les esclaves, dans un pays où l'on n'hésite pas à asperger d'acide le visage de celles qui refusent de se plier à un mariage arrangé, savoir lire, connaître l'anglais, les mathématiques ou l'histoire, c'est au mieux une perte de temps et de main d'œuvre, et un début d'émancipation qui n'a aucune valeur face à la famine et à la pauvreté. Léna se heurte à la méfiance des habitants, et à une bureaucratie qui la paralyse. Mais elle est pugnace et entêtée, malgré l'abattement et le découragement qui la menacent. Ce récit, qui nous fait découvrir de l'intérieur les conditions de vie terribles de la population rurale indienne, le système des castes, et le sort misérable qui attend celles qui ont le double handicap d'être née femmes et intouchables, est aussi un beau portrait de femme qui retrouve peu-à-peu, dans son combat pour l'éducation, le goût de vivre.

 

Catégorie : Littérature française

Inde / femme / éducation / école / droits / égalité /


Posté le 30/08/2021 à 19:24

Mise à feu, Clara Ysé. Grasset, 08/2021. 192 p. 18 € *****

         Un soir de Nouvel An, un incendie ravage la maison où vivent Nine et Gaspard, avec leur mère l'Amazone et la pie apprivoisée Nouchka. L'Amazone dépose les enfants et la pie chez son frère, un homme peu amène surnommé le Lord, tandis qu'elle va restaurer, quelque part dans le Sud, la maison où elle les accueillera. Le frère et la sœur grandissent et lient amitié avec Quentin, le fils du Lord, tandis que leur mère leur raconte les longs travaux de la maison. Les années passent…

         Quelle est donc cette mère, qui écrit régulièrement à ses enfants, pendant si longtemps, sans que jamais elle ne propose de date de retrouvailles ? Malgré le manque qu'ils ont d'elle, la question ne semble pas hanter Nine et Gaspard – contrairement au lecteur -, qui veillent surtout, avec leur cousin, à contrer la malveillance du Lord. De lui, on saura peu de choses, si ce n'est qu'il incarne le mal. Face à lui, la candeur de l'enfance, puis la révolte de l'adolescence, et la présence tutélaire d'un oiseau capable de communiquer avec Gaspard. Servi par une belle plume, ce récit distille quelques éléments de merveilleux et fait la part belle à la musique, comme pour illustrer l'absence de cette mère fantasque que Nine espère tant retrouver. Un très beau roman initiatique qui traite avec délicatesse de la perte et des relations fraternelles.

         Roman lu dans le cadre d'une "Masse critique" de Babelio.

 

Catégorie : Littérature française

famille / abandon / relations frère-sœur /

 

"Le père crispait les poings. Obsédé par la conduite de son fils, il oubliait la posture qu'il adoptait d'habitude pour montrer patte blanche, celle où son corps se repliait sur lui-même pour donner une sensation de fragilité qui sonnait faux. C'était comme si, assis devant un chiot, on entendait résonner une quarte augmentée, le triton, l'accord du diable qui frotte dans l'ouverture de Don Giovanni, et le chiot se transformait alors en chien, en cheval, en hyène, en homme blessé et violent. Le père et le fils, aux traits apparemment semblables, étaient mus par des cours si différents que l'un me coupait le souffle que l'autre l'élargissait." (p.111).


Posté le 30/08/2021 à 19:21

De silence et de loup, Patrice Gain. Albin Michel, 09/2021. 261 p. 17,90 € ****

         Anna Liakhovic, journaliste, a rejoint une équipe de scientifiques et de marins chargés de relever les conséquences du réchauffement climatique sur la banquise de l'Arctique. Russophone, elle est chargée de relater le quotidien de l'équipe et prend place sur le Yupik avec toute l'équipe surveillée par un militaire russe. Suite à une tempête, le bateau doit amarrer et se retrouve prisonnier des glaces à Tiksi, au nord-est de la Sibérie. L'ambiance devient oppressante, la tension monte parmi les membres du groupe, Anna est envahie par les souvenirs qu'elle croyait avoir laissés derrière elle de la mort de sa fille et de sa compagne. A la mort de deux de ses membres l'équipe se scinde en deux. Anna doit quitter le bateau et se retrouve coincée à Tiksi. Son aventure est lue deux ans plus tard par Dom Joseph, moine chartreux qui a reçu le carnet de notes d'Anna, et qui n'est autre que son frère Sacha.

         Les deux intrigues montent en tension en parallèle : plus Anna se trouve prise dans les gangues glacées et aux mains des autorités russes, plus Dom Joseph vit un calvaire silencieux au sein du monastère. La construction de ces deux récits est habile, qui fait la part belle aux ambiances délétères. Le frère et la sœur sont le jouet d'intérêts qui les dépassent, au sein d'une nature féroce et glaciale ou dans le cadre silencieusement hostile du monastère. On retrouve dans ce roman le talent de Patrice Gain à camper des ambiances et des décors parlants, en lien avec les sentiments de ses personnages. Lesquels poursuivent une quête de pureté que leur environnement s'acharne à les empêcher d'atteindre. J'ai été plus sensible à la beauté et à la grandeur des paysages américains de Dinali qu'au silence glacial de l'hiver sibérien, mais ce nouveau roman est parfaitement réussi.

         Merci à Babelio et aux éditions Albin Michel pour cette découverte lue dans le cadre de "Masse critique".

 

"C'est dans le fracas de l'absence que l'on mesure les bonheurs de nos vies. C'est dans le silence des photographies que l'on puise nos plus beaux sourires." (p.71).

 

Littérature française

banquise / Russie / solitude / pardon / famille /


Posté le 26/08/2021 à 17:30

Liv Maria, Julia Kerninon. L'Iconoclaste, 08/2020. 271 p. 19 € ****

         Liv Maria grandit sur une île bretonne entre son père Norvégien artiste et sa mère tenancière de café. Victime d'une agression sexuelle, elle est envoyée chez une tante à Berlin où elle fait la connaissance d'un professeur d'anglais d'origine irlandaise avec lequel elle a une liaison, le temps de l'été. A l'automne, Fergus repart dans son pays, les parents de Liv Maria meurent dans un accident. Elle s'envole pour l'Amérique du Sud où elle vend des chevaux et collectionne les amants. Enfin, elle rencontre Flynn qu'elle épouse et avec lequel elle s'installe en Irlande. Devenue mère et femme mariée, elle peine à trouver son identité.

         Liv Maria se cherche. Elle a une vie d'héroïne de roman, endosse plusieurs costumes ; tour à tour tenancière de bar, étudiante, femme d'affaires, amante fatale, mère au foyer, libraire, épouse aimante, elle est chaque fois à sa place sans jamais l'être vraiment. Avec les non dits et les mensonges qui s'accumulent. Quand ceux-ci deviennent trop lourds, elle n'a d'autre choix que de partir. Julia Kerninon dresse le portrait d'une femme libre, pleine de contradictions, qui tâche d'assumer son besoin d'indépendance et la nécessité d'aimer et d'être aimée. Et qui garde tout son mystère. Un beau roman malgré quelques invraisemblances.

 

Catégorie : Littérature française

femme / liberté / mensonge / famille /



Posté le 20/08/2021 à 09:54

Le pouvoir des animaux, Didier Van Cauwelaert. Albin Michel, 05/2021. 210 p. 18,50 € ****

         Franck Debert, glacionaute et généticien, découvre dans une faille de glace un minuscule animal préhistorique âgé de 130000 ans. Il fait appel à Wendy Lane, biologiste britannique spécialisée dans l'étude du tardigrade. Un animal d'une résistance à toute épreuve, doté d'une protéine capable de réparer les cellules humaines. Un enjeu de taille qui va lui permettre de concourir dans une compétition internationale avec à la clé une donation somptuaire. Franck, lui, travaille à récréer le mammouth pour éviter la fonte du permafrost et la propagation de gaz délétères et de virus anciens. Le voilà également invité dans la compétition. Les deux chercheurs vont devoir concilier leur attirance réciproque et leur rivalité pour obtenir le prix…

         Et si l'animal était l'avenir de l'homme ? La survie de la Terre dépend d'une bestiole mesurant à peine un millimètre et d'un pachyderme de six tonnes qu'il faut ressusciter. Dans un roman court et enlevé, Didier Van Cauwelaert nous emmène dans un monde où les manipulations génétiques et la reproduction d'espèces éteintes sont un moyen de contrer la menace du changement climatique. Entre prélèvement d'ADN de mammouth fossilisé et ponte d'œufs de tardigrade, les deux jeunes gens s'affrontent, se désirent et se détestent. Il est aussi question d'un perroquet jaloux, d'un cheval empathique, d'une chatte télépathe, d'une vieille chienne qui rêve d'avalanche, d'un mari nobellisé et de son fils opportuniste. Une comédie un peu déjantée où la romance et le devenir de l'humanité se mêlent pour offrir un bon moment de lecture dont on pourra peut-être regretter qu'il ne soit pas un peu plus long.

 

Catégorie : Littérature française

recherche scientifique / génétique / climat / animal / 


Posté le 03/08/2021 à 18:25

Nous rêvions juste de liberté, Henri Loevenbruck. Flammarion, 04/2015. 421 p. 21 € *****

         Hugo, 16 ans, se fait renvoyer de son lycée. Ses parents, désespérés par son comportement, l'inscrivent dans un lycée privé. Il y fait la connaissance de Freddy Cereseto, un bad boy des quartiers pauvres de la petite ville de Providence, et de ses deux compères, Oscar surnommé le Chinois, et Alex, surnommé la Fouine. Il finit par être intronisé dans la bande qui va le baptiser Bohem, en référence à la caravane dans laquelle il vit, et se rapproche beaucoup de Freddy, qui l'initie à la mécanique. Les deux garçons parviennent à se fabriquer des motos. Un avant-goût de la liberté qui fascine Hugo, loin de Providence. Il parvient à convaincre la bande de partir sur la route, sans Freddy qui refuse de les suivre… Se crée la bande des Spitfires…

         Après Le Mystère de la Main rouge du même auteur, je me suis retrouvée plongée dans l'univers radicalement différent des motos clubs, de la route qu'on taille, des bières et des joints, et des nuits à la belle étoile. On est loin, dans ce road trip, des phrases longues à la syntaxe irréprochable de la saga de Gabriel Joly. C'est un tout jeune homme qui s'exprime, sans instruction, un peu roublard, mauvais élève malgré une intelligence vive, un bad boy qui ne veut qu'une chose, rouler sur sa moto et vivre de liberté, au jour au jour. Henri Loevenbruck prend son temps pour poser son personnage, l'ancrer dans un comportement parfois excessif, mais avec une empathie contagieuse. Comment ne pas s'attacher à Bohem qui profite du plaisir de s'affranchir des contraintes, mais qui fait aussi des expériences plus amères et découvre la trahison et la lâcheté ? A trop chercher la liberté, il va finir par se brûler les ailes. Ce roman s'achève sur un dénouement qui laisse le lecteur stupéfait, avec une grosse boule dans la gorge.

 

"Pourquoi t'es parti, mec ? il m'a demandé comme ça un soir avec une voix vachement plus triste que d'habitude.

         - Parti ?

         - De Fremont. Pourquoi t'as laissé tes frangins ?

         - Je pourrais très bien te répondre que ce sont eux qui m'ont laissé…

         - Trop facile.

         - Je suis parti, parce que j'aime pas trop les maisons.

         - Pourquoi ?

         - Parce qu'elles sont pleines de portes.

         Il a souri, et puis il m'a demandé encore :

         - Qu'est-ce que tu cherches, ici ?

         - Rien de spécial !

         - Mon œil !

- Tu m'emmerdes, avec tes questions.

- En prenant la route comme ça, c'est toi qui la poses, la question. Tu nous la poses à tous, mec, tu vois ?

- Je cherche la paix. La vraie. Faut être tout seul pour avoir la paix. Dès qu'on est deux, c'est déjà la guerre.

[…]

- Pourquoi tu pense tout le temps à Freddy ?

J'ai réfléchi un peu, pour lui donner une réponse définitive et qu'il arrête.

- Parce que Freddy, c'est le seul type avec lequel, même ensemble, j'avais l'impression d'être seul."

 

Catégorie : Littérature française

Etats-Unis / moto / aventure / liberté / amitié /


Posté le 16/07/2021 à 18:16

Malamute, Jean-Paul Didierlaurent. Au Diable Vauvert, 03/2021. 354 p. 18 € *****