La fille qu'on appelle, Tanguy Viel. Minuit, 09/2021. 174 p. 16 € ****

Laura, 20 ans, ancien mannequin, est face à deux policiers auxquels elle raconte son histoire. Elle a décidé de revenir vivre avec son père. Celui-ci, Max Le Corre, un ancien boxeur qui après une passe difficile a repris les combats, est le chauffeur de Quentin Le Bars, maire de la ville. Max se tourne alors vers son patron pour lui demander de recevoir sa fille. C'est alors que les mâchoires du piège vont se refermer sur la jeune femme et sur son père…

         Dans ce roman aux thématiques sociales, Tanguy Viel met en scène, de façon assez visuelle, les rapports de domination qui s'exercent dans deux relations : entre Max et son patron, et entre Laura et le Bars. Le Bars est un dominateur, un homme de pouvoir, qui use d'une véritable emprise de laquelle la jeune femme ne parvient pas à se défaire. Elle n'a pas envie, mais elle répond à l'impérieux désir du mâle dominant. C'est toute la délicate question du consentement, cette fameuse zone grise entre refus et résignation, où le refus n'est pas clairement dit. Le roman prend véritablement un tour social avec l'apparition du personnage du directeur de casino, véritable maffioso, qui recrute des serveuses dont on imagine très bien que leur travail ne se limite pas au bar. Entre ces deux hommes d'influence, il y a de ces petits arrangements avec la morale et la loi, au sein de réseaux d'affaires qui se tissent à coups de renvois d'ascenseur et de "services" réciproques. Des réseaux puissants, surtout quand se mêle la politique : dans ce combat de David contre Goliath, on devine sans peine qui va en sortir gagnant. Un dénouement un peu attendu d'un roman qui par ailleurs aborde avec finesse la relation père-fille et surtout la question du corps, qui vient en contrepoint du discours social : le corps du sportif, musclé, surentraîné ; le corps des jeunes femmes dont on ne voit que ça justement, la perfection ; et le corps de l'homo politicus, un peu empâté sous le costume, ni beau ni moche, mais un corps de pouvoir et de représentation.

 

Catégorie : Littérature française

abus / pouvoir / consentement / vengeance / politique / mœurs /


Posté le 21/10/2021 à 17:33

Seule en sa demeure, Cécile Coulon. L'Iconoclaste, 08/2021.334 p. 19 € *****

Quelque part dans le Jura, à la fin du 19ème siècle. Aimée épouse Candre Marchère, un riche propriétaire terrien, veuf d'un précédent mariage. Candre est plutôt attentionné, mais distant. Elle se sent seule, désœuvrée dans cette grande demeure environnée par la forêt d'Or et régentée par la servante Henria. Sa mélancolie apitoie son mari, qui lui propose de reprendre des cours de flûte qu'elle jouait enfant. Il fait appel à Emeline Lhéritier, professeure au Conservatoire de Genève, qui se rend dans la propriété une fois par semaine. Les deux femmes commencent à se lier, et Aimée reprend un peu goût à la vie, jusqu'au jour où Angelin, le fils d'Henria, provoque un accident.

Comme dans la plupart des romans de Cécile Coulon, la nature est un personnage à part entière. Ici, elle est incarnée par la forêt qui cerne la maison de toutes parts, foisonnante, sombre, impénétrable et, ne peut-on s'empêcher de se demander, probablement hostile. D'ailleurs, Aimée ne s'y aventure pas, et préfère restée cloîtrée dans une demeure où elle peine à trouver ses marques. Tout dans ce récit, d'ailleurs, concourt à rendre la vie difficile pour la jeune mariée, à commencer par son mari, personnage impénétrable et ambigu. Aimée est une sorte d'oie blanche dont les yeux et le corps vont s'ouvrir grâce à Emeline : il fallait bien ça, la complicité qui va rapidement unir les deux femmes, et la liberté que donne la musique, pour que le récit bascule et que tombent les masques… Si l'ambiance, gothique et sombre à souhait, est parfaitement soignée et efficace, les conséquences de l'enquête menée par Aimée puis par Emeline sur la mystérieuse première épouse sont relativement prévisibles. Mais ne boudons pas notre plaisir, le roman est prenant malgré tout et la plume de l'auteur toujours aussi juste, à la fois efficace et poétique.

 

Catégorie : Littérature française

forêt / 19ème siècle / famille / mariage /


Posté le 11/10/2021 à 16:06

Les contreforts, Guillaume Sire. Calmann-Lévy, 08/2021. 345 p. 19,90 € ****

Dans les Corbières, non loin de Carcassonne, la famille de Testasecca habite le château fort de Montrafet. C'est un château extraordinaire, composé de multitudes de tourelles, de coursives, mâchicoulis, chemins de ronde et passages dérobés. Le père, violent et bagarreur, essaie de produire du vin de ses vignes, sa femme tente tant bien que mal de gérer la propriété tandis que leurs deux enfants adolescents, déscolarisés, se livrent aux activités de leur choix. Clémence, 17 ans, est une bricoleuse hors pair et étaie, répare, maçonne les murs qui s'écroulent. Pierre, de deux ans son cadet, bat la campagne où il pose des collets à lapins. Le château est en très mauvais état, voilà ses propriétaires menacés d'expulsion. La famille se lance alors dans la bataille pour sauver son bien, tandis qu'autour d'eux, les chevreuils ravagent les cultures.

Quel lieu extraordinaire que ce château fort, témoin de splendeurs passées, héritage d'une famille aux ancêtres baroques et hauts en couleurs ! Coursives et chemins de ronde, salon du Cerf, chambres décorées, pigeonnier et tours branlantes, Montrafet domine ses hectares de terrain mais menace de s'écrouler de partout. Clémence, capable de ressusciter Hyperélectryon, un antique tracteur impressionnant, achète une bétonnière et fait ce qu'elle peut pour empêcher les murailles de verser, tandis que Diane, tombée en amour pour Léon, négocie des prêts à la consommation et réclame des impayés de bois de chauffage. Pendant ce temps, son mari joue du coup de poing au conseil municipal et Pierre, que le village soupçonne d'avoir des accointances avec Loghauss, une créature légendaire qui l'aurait sauvé lors d'un incendie, erre dans la campagne et braconne. C'est grâce aux femmes que le lieu tient encore debout, et c'est sous l'égide du père, qui répète à l'envi qu'après tout qu'est-ce qui n'est pas impossible ? que la famille décide de se révolter et de refuser l'arrêt de mise en péril de la demeure. Haro et sus à l'envahisseur ! Les de Testasecca montent au créneau et luttent, à coups de cartouches de germes de blé, contre la gendarmerie mandatée pour les déloger. C'est drôle parfois, dramatique souvent. A travers le combat de la famille pour sauver son patrimoine, c'est toute l'histoire d'un pays et de ses légendes que présente avec talent l'auteur toulousain, qui donne à voir la splendeur de ces châteaux témoins d'un passé mouvementé, que les années n'épargnent pas.

 

Catégorie : Littérature française

Ariège / Toulouse / château fort / famille / expulsion / révolte /


Posté le 04/10/2021 à 18:23

Revenir fils, Christophe Perruchas. La Brune au Rouergue, 08/2021. 279 p. 20 € ***

Depuis la mort de son père dans un accident de voiture, le narrateur, collégien de 14 ans, vit seul avec sa mère. Atteinte du syndrome de Diogène, elle développe des manies, ne jette rien et accumule de multiples objets dans la maison. Elle se replie dans un monde imaginaire où son premier enfant, décédé tout petit, revient à la vie. Son fils, lui, grandit et essaie de vivre malgré la folie progressive de sa mère. Celle-ci doit être hospitalisée, tandis le jeune garçon est placé chez son oncle et sa tante. Vingt ans plus tard, marié, père de deux enfants, il retourne dans la maison maternelle…

Comment composer avec l'inéluctable, avec cette lente et fatale progression de la maladie mentale qui vient nier l'existence du fils au profit d'un fantôme ? Le narrateur assiste impuissant à cette inexorable déliquescence, tandis que s'amoncellent cartons, bouteilles vides, boîtes de Nesquick dans une maison où il n'a plus sa place. Il porte en lui cette blessure terrible, cet abandon, qui le conduit à revenir vers elle. Pour la mère, c'est son Jean qui est de retour, son bébé grandi, devenu homme. Aussi ne s'étonne-t-elle pas de ce qu'il s'installe chez elle, parmi l'amoncellement d'objets entassés, parmi la crasse, la poussière et la puanteur. Et lui, il jette, trie, casse, fouille, et se fait une place, enfin. Et puis, il se laisse peu à peu contaminer par la folie maternelle. Christophe Perruchas ne nous épargne rien, ni les questions du narrateur sur son couple, ses brusques envies sexuelles, ses cuites et ses épisodes masturbatoires ; il y a là dedans quelque chose de pervers, à ne rien nous cacher, quelque chose qui s'expose sans fard, et la revanche du fils. C'est parfois drôle, dérangeant, souvent cru, sans que l'on sente une once de compassion, ni du narrateur pour la vieille femme dépenaillée, ni de l'auteur pour son protagoniste. Après le harcèlement au sein de l'entreprise, Christophe Perruchas s'attaque à la thématique de la maltraitance familiale, et si l'écriture est ciselée et percutante, j'ai été gênée par la crudité des propos et le manque d'empathie pour les personnages.


Catégorie : Littérature française

famille / folie / maltraitance / vengeance /



 

"C'est quand le silence est devenu long qu'on a regardé à nouveau à la fenêtre. Le fils avec le sécateur, Marc, une grande faucille à la main et Abdel qui tirait une rallonge pour brancher le taille-haie.

Déjà les deux autres avaient commencé leur bataille, petits cris guerriers, contre la haie, l'ennemi ultime.

La faucille comme une machette, combat d'épée, fer contre vois, le sécateur, un gros, solide, qu'on tenait de papi, s'occupait des grosses branches. Menaces théâtrales, exécution sommaire.

Et l'appareil électrique entrait à son tour dans la danse, au bout de son fil, qui portait dans son grincement l'effrayante promesse des destructions à venir.

Sombre gigue." (p.70)

Posté le 04/10/2021 à 18:21

Règne animal, Jean-Baptiste Del Amo. Gallimard, 06/2016. 419 p. 21 € ****

         A la toute fin du 19ème siècle, dans le Sud-Ouest, Eléonore vit chichement avec ses parents dans la ferme familiale. Ils y élèvent notamment des cochons et se tuent au travail, sans grands égards pour leurs animaux destinés à la boucherie. Il n'y a pas de place pour les sentiments ou l'amour quand il s'agit simplement de survivre, les deux pieds dans la puanteur et la saleté. La première guerre mondiale rend les choses encore plus difficiles. Soixante ans plus tard, la porcherie existe toujours, transformée en entreprise moderne où les porcs vivent entassés dans des boxes, où les femelles allaitantes sont coincées dans des arceaux métalliques. Malgré la modernité, la pestilence, la crasse et la maltraitance animale sont toujours là.

Les mâles sont castrés sans aucune anesthésie, les animaux bourrés de pesticides et d'antibiotiques, on exécute sans état d'âme les prématurés ou les mal formés pour les jeter dans la fosse à purin. Et la merde qu'il faut nettoyer et qui revient sans cesse. Récit sordide où l'animal n'est qu'une denrée parmi d'autres, qu'on est libre d'exploiter tant qu'on le peut, l'important étant que ce soit rentable. Parce que les charges à payer excluent toute pitié. Ce roman âpre et sans concession renvoie, dans la violence qu'il raconte, aux vidéos d'abattage publiées par le collectif L214. On est loin des images bucoliques de jolis porcs folâtrant dans des enclos. On en prenait plus soin au début du siècle, où un gros verrat était synonyme de richesse. La rudesse des relations humaines de l'époque s'est cachée sous un vernis de sociabilité, qui ne fait pas illusion longtemps : la folie de Catherine, épouvantée par la réalité de ce qu'elle a découvert en épousant Serge, l'aîné des deux frères qui ont repris la ferme ; la trouble progressif de Joël, toujours le deuxième, toujours le mal aimé ; la colère sourde du père, impitoyable et tyrannique. Les hommes deviennent fous, contraints à surproduire dans un système qui les dépasse et les écrase. Jusqu'au drame.

 

Catégorie : Littérature française

agriculture / élevage intensif / maltraitance animale / famille /


Posté le 04/10/2021 à 18:19

Réelle, Guillaume Sire. L'Observatoire, 08/2018. 306 p. 20 € ****

         Une petite ville de France, dans les années 90. Au sein de la famille Tapiro la télé règne en maître absolu et gouverne la vie des parents de Johanna qui rêve d'ailleurs. Pour s'occuper, elle chante sur Ophélie Winter (Dieu m'a donné la foi…), auditionne pour Graines de star et aime les garçons, sans doute un peu trop, un peu mal, acceptant tout ce qu'ils demandent. Et tant pis si le tombeur du lycée lui impose des retrouvailles dégradantes dans les toilettes. Au moins, elle existe. Elle enchaîne ensuite les petits boulots et s'apprête à mener une existence sans envergure, quand elle est recrutée par le producteur d'une émission de télé réalité pour intégrer l'équipe du Loft. La voilà plongée dans une aventure médiatique et une histoire d'amour naissante…

Peut-on survivre après une telle expérience ? Après avoir vécu des semaines sans intimité aucune, dans une compétition permanente, sous le feu des projecteurs, on doute que le retour à une vie normale ne sera pas simple. Derrière les paillettes d'une célébrité facile à laquelle on n'accède sans avoir rien fait d'autre qu'être télégénique, Guillaume Sire dresse le portrait d'une industrie sans pitié où tout est bon tant qu'on fait de l'audience. C'était les années 90 et l'époque préhistorique d'avant les réseaux sociaux, celle de Loanna qui d'ailleurs n'est pas sortie indemne de cette notoriété artificielle. Johanna, elle, s'en sortira un peu mieux. Un récit bien mené sur les coulisses pas très reluisantes de la télé réalité.

 

Catégorie : Littérature française

télévision / célébrité / téléréalité / médiatisation / milieu populaire /


Posté le 04/10/2021 à 18:16

Le cerf-volant, Laetitia Colombani. Grasset, 06/2021. 205 p. 18,50 € ****

         Léna a quitté la France pour passer quelques mois en Inde, dans le golfe du Bengale, loin du drame dont elle peine à se remettre. Alors qu'elle manque se noyer, elle est sauvée par l'intervention d'une petite fille et d'une troupe de jeunes femmes qui pratiquent l'autodéfense et luttent contre les violences faites aux femmes, dans un pays où l'égalité est un concept que les traditions ignorent. Grâce Preeti, la cheffe de la troupe, elle parvient à retrouver la petite fille qui travaille dans le restaurant où son oncle et sa tante l'exploitent comme main d'œuvre gratuite. Latifa est analphabète, comme la plupart des filles. Léna sent sa vocation d'enseignante, mise à mal par la mort de son compagnon, refaire surface. Elle décide alors de se lancer dans un projet fou : créer une école, ici, pour apprendre à lire et à écrire aux enfants du village.

         Parce que l'éducation, c'est la première arme contre la violence. C'est ce dont elle parvient à convaincre Preeti et ses compagnes, qui ont fait de la lutte pour les droits des femmes le combat de toute leur vie. Dans ce pays où l'on marie les jeunes filles à douze ans pour les envoyer dans leur belle-famille dont elles seront les esclaves, dans un pays où l'on n'hésite pas à asperger d'acide le visage de celles qui refusent de se plier à un mariage arrangé, savoir lire, connaître l'anglais, les mathématiques ou l'histoire, c'est au mieux une perte de temps et de main d'œuvre, et un début d'émancipation qui n'a aucune valeur face à la famine et à la pauvreté. Léna se heurte à la méfiance des habitants, et à une bureaucratie qui la paralyse. Mais elle est pugnace et entêtée, malgré l'abattement et le découragement qui la menacent. Ce récit, qui nous fait découvrir de l'intérieur les conditions de vie terribles de la population rurale indienne, le système des castes, et le sort misérable qui attend celles qui ont le double handicap d'être née femmes et intouchables, est aussi un beau portrait de femme qui retrouve peu-à-peu, dans son combat pour l'éducation, le goût de vivre.

 

Catégorie : Littérature française

Inde / femme / éducation / école / droits / égalité /


Posté le 30/08/2021 à 19:24

Mise à feu, Clara Ysé. Grasset, 08/2021. 192 p. 18 € *****

         Un soir de Nouvel An, un incendie ravage la maison où vivent Nine et Gaspard, avec leur mère l'Amazone et la pie apprivoisée Nouchka. L'Amazone dépose les enfants et la pie chez son frère, un homme peu amène surnommé le Lord, tandis qu'elle va restaurer, quelque part dans le Sud, la maison où elle les accueillera. Le frère et la sœur grandissent et lient amitié avec Quentin, le fils du Lord, tandis que leur mère leur raconte les longs travaux de la maison. Les années passent…

         Quelle est donc cette mère, qui écrit régulièrement à ses enfants, pendant si longtemps, sans que jamais elle ne propose de date de retrouvailles ? Malgré le manque qu'ils ont d'elle, la question ne semble pas hanter Nine et Gaspard – contrairement au lecteur -, qui veillent surtout, avec leur cousin, à contrer la malveillance du Lord. De lui, on saura peu de choses, si ce n'est qu'il incarne le mal. Face à lui, la candeur de l'enfance, puis la révolte de l'adolescence, et la présence tutélaire d'un oiseau capable de communiquer avec Gaspard. Servi par une belle plume, ce récit distille quelques éléments de merveilleux et fait la part belle à la musique, comme pour illustrer l'absence de cette mère fantasque que Nine espère tant retrouver. Un très beau roman initiatique qui traite avec délicatesse de la perte et des relations fraternelles.

         Roman lu dans le cadre d'une "Masse critique" de Babelio.

 

Catégorie : Littérature française

famille / abandon / relations frère-sœur /

 

"Le père crispait les poings. Obsédé par la conduite de son fils, il oubliait la posture qu'il adoptait d'habitude pour montrer patte blanche, celle où son corps se repliait sur lui-même pour donner une sensation de fragilité qui sonnait faux. C'était comme si, assis devant un chiot, on entendait résonner une quarte augmentée, le triton, l'accord du diable qui frotte dans l'ouverture de Don Giovanni, et le chiot se transformait alors en chien, en cheval, en hyène, en homme blessé et violent. Le père et le fils, aux traits apparemment semblables, étaient mus par des cours si différents que l'un me coupait le souffle que l'autre l'élargissait." (p.111).


Posté le 30/08/2021 à 19:21

De silence et de loup, Patrice Gain. Albin Michel, 09/2021. 261 p. 17,90 € ****

         Anna Liakhovic, journaliste, a rejoint une équipe de scientifiques et de marins chargés de relever les conséquences du réchauffement climatique sur la banquise de l'Arctique. Russophone, elle est chargée de relater le quotidien de l'équipe et prend place sur le Yupik avec toute l'équipe surveillée par un militaire russe. Suite à une tempête, le bateau doit amarrer et se retrouve prisonnier des glaces à Tiksi, au nord-est de la Sibérie. L'ambiance devient oppressante, la tension monte parmi les membres du groupe, Anna est envahie par les souvenirs qu'elle croyait avoir laissés derrière elle de la mort de sa fille et de sa compagne. A la mort de deux de ses membres l'équipe se scinde en deux. Anna doit quitter le bateau et se retrouve coincée à Tiksi. Son aventure est lue deux ans plus tard par Dom Joseph, moine chartreux qui a reçu le carnet de notes d'Anna, et qui n'est autre que son frère Sacha.

         Les deux intrigues montent en tension en parallèle : plus Anna se trouve prise dans les gangues glacées et aux mains des autorités russes, plus Dom Joseph vit un calvaire silencieux au sein du monastère. La construction de ces deux récits est habile, qui fait la part belle aux ambiances délétères. Le frère et la sœur sont le jouet d'intérêts qui les dépassent, au sein d'une nature féroce et glaciale ou dans le cadre silencieusement hostile du monastère. On retrouve dans ce roman le talent de Patrice Gain à camper des ambiances et des décors parlants, en lien avec les sentiments de ses personnages. Lesquels poursuivent une quête de pureté que leur environnement s'acharne à les empêcher d'atteindre. J'ai été plus sensible à la beauté et à la grandeur des paysages américains de Dinali qu'au silence glacial de l'hiver sibérien, mais ce nouveau roman est parfaitement réussi.

         Merci à Babelio et aux éditions Albin Michel pour cette découverte lue dans le cadre de "Masse critique".

 

"C'est dans le fracas de l'absence que l'on mesure les bonheurs de nos vies. C'est dans le silence des photographies que l'on puise nos plus beaux sourires." (p.71).

 

Littérature française

banquise / Russie / solitude / pardon / famille /


Posté le 26/08/2021 à 17:30

Liv Maria, Julia Kerninon. L'Iconoclaste, 08/2020. 271 p. 19 € ****

         Liv Maria grandit sur une île bretonne entre son père Norvégien artiste et sa mère tenancière de café. Victime d'une agression sexuelle, elle est envoyée chez une tante à Berlin où elle fait la connaissance d'un professeur d'anglais d'origine irlandaise avec lequel elle a une liaison, le temps de l'été. A l'automne, Fergus repart dans son pays, les parents de Liv Maria meurent dans un accident. Elle s'envole pour l'Amérique du Sud où elle vend des chevaux et collectionne les amants. Enfin, elle rencontre Flynn qu'elle épouse et avec lequel elle s'installe en Irlande. Devenue mère et femme mariée, elle peine à trouver son identité.

         Liv Maria se cherche. Elle a une vie d'héroïne de roman, endosse plusieurs costumes ; tour à tour tenancière de bar, étudiante, femme d'affaires, amante fatale, mère au foyer, libraire, épouse aimante, elle est chaque fois à sa place sans jamais l'être vraiment. Avec les non dits et les mensonges qui s'accumulent. Quand ceux-ci deviennent trop lourds, elle n'a d'autre choix que de partir. Julia Kerninon dresse le portrait d'une femme libre, pleine de contradictions, qui tâche d'assumer son besoin d'indépendance et la nécessité d'aimer et d'être aimée. Et qui garde tout son mystère. Un beau roman malgré quelques invraisemblances.

 

Catégorie : Littérature française

femme / liberté / mensonge / famille /



Posté le 20/08/2021 à 09:54

Le pouvoir des animaux, Didier Van Cauwelaert. Albin Michel, 05/2021. 210 p. 18,50 € ****

         Franck Debert, glacionaute et généticien, découvre dans une faille de glace un minuscule animal préhistorique âgé de 130000 ans. Il fait appel à Wendy Lane, biologiste britannique spécialisée dans l'étude du tardigrade. Un animal d'une résistance à toute épreuve, doté d'une protéine capable de réparer les cellules humaines. Un enjeu de taille qui va lui permettre de concourir dans une compétition internationale avec à la clé une donation somptuaire. Franck, lui, travaille à récréer le mammouth pour éviter la fonte du permafrost et la propagation de gaz délétères et de virus anciens. Le voilà également invité dans la compétition. Les deux chercheurs vont devoir concilier leur attirance réciproque et leur rivalité pour obtenir le prix…

         Et si l'animal était l'avenir de l'homme ? La survie de la Terre dépend d'une bestiole mesurant à peine un millimètre et d'un pachyderme de six tonnes qu'il faut ressusciter. Dans un roman court et enlevé, Didier Van Cauwelaert nous emmène dans un monde où les manipulations génétiques et la reproduction d'espèces éteintes sont un moyen de contrer la menace du changement climatique. Entre prélèvement d'ADN de mammouth fossilisé et ponte d'œufs de tardigrade, les deux jeunes gens s'affrontent, se désirent et se détestent. Il est aussi question d'un perroquet jaloux, d'un cheval empathique, d'une chatte télépathe, d'une vieille chienne qui rêve d'avalanche, d'un mari nobellisé et de son fils opportuniste. Une comédie un peu déjantée où la romance et le devenir de l'humanité se mêlent pour offrir un bon moment de lecture dont on pourra peut-être regretter qu'il ne soit pas un peu plus long.

 

Catégorie : Littérature française

recherche scientifique / génétique / climat / animal / 


Posté le 03/08/2021 à 18:25

Nous rêvions juste de liberté, Henri Loevenbruck. Flammarion, 04/2015. 421 p. 21 € *****

         Hugo, 16 ans, se fait renvoyer de son lycée. Ses parents, désespérés par son comportement, l'inscrivent dans un lycée privé. Il y fait la connaissance de Freddy Cereseto, un bad boy des quartiers pauvres de la petite ville de Providence, et de ses deux compères, Oscar surnommé le Chinois, et Alex, surnommé la Fouine. Il finit par être intronisé dans la bande qui va le baptiser Bohem, en référence à la caravane dans laquelle il vit, et se rapproche beaucoup de Freddy, qui l'initie à la mécanique. Les deux garçons parviennent à se fabriquer des motos. Un avant-goût de la liberté qui fascine Hugo, loin de Providence. Il parvient à convaincre la bande de partir sur la route, sans Freddy qui refuse de les suivre… Se crée la bande des Spitfires…

         Après Le Mystère de la Main rouge du même auteur, je me suis retrouvée plongée dans l'univers radicalement différent des motos clubs, de la route qu'on taille, des bières et des joints, et des nuits à la belle étoile. On est loin, dans ce road trip, des phrases longues à la syntaxe irréprochable de la saga de Gabriel Joly. C'est un tout jeune homme qui s'exprime, sans instruction, un peu roublard, mauvais élève malgré une intelligence vive, un bad boy qui ne veut qu'une chose, rouler sur sa moto et vivre de liberté, au jour au jour. Henri Loevenbruck prend son temps pour poser son personnage, l'ancrer dans un comportement parfois excessif, mais avec une empathie contagieuse. Comment ne pas s'attacher à Bohem qui profite du plaisir de s'affranchir des contraintes, mais qui fait aussi des expériences plus amères et découvre la trahison et la lâcheté ? A trop chercher la liberté, il va finir par se brûler les ailes. Ce roman s'achève sur un dénouement qui laisse le lecteur stupéfait, avec une grosse boule dans la gorge.

 

"Pourquoi t'es parti, mec ? il m'a demandé comme ça un soir avec une voix vachement plus triste que d'habitude.

         - Parti ?

         - De Fremont. Pourquoi t'as laissé tes frangins ?

         - Je pourrais très bien te répondre que ce sont eux qui m'ont laissé…

         - Trop facile.

         - Je suis parti, parce que j'aime pas trop les maisons.

         - Pourquoi ?

         - Parce qu'elles sont pleines de portes.

         Il a souri, et puis il m'a demandé encore :

         - Qu'est-ce que tu cherches, ici ?

         - Rien de spécial !

         - Mon œil !

- Tu m'emmerdes, avec tes questions.

- En prenant la route comme ça, c'est toi qui la poses, la question. Tu nous la poses à tous, mec, tu vois ?

- Je cherche la paix. La vraie. Faut être tout seul pour avoir la paix. Dès qu'on est deux, c'est déjà la guerre.

[…]

- Pourquoi tu pense tout le temps à Freddy ?

J'ai réfléchi un peu, pour lui donner une réponse définitive et qu'il arrête.

- Parce que Freddy, c'est le seul type avec lequel, même ensemble, j'avais l'impression d'être seul."

 

Catégorie : Littérature française

Etats-Unis / moto / aventure / liberté / amitié /


Posté le 16/07/2021 à 18:16

Malamute, Jean-Paul Didierlaurent. Au Diable Vauvert, 03/2021. 354 p. 18 € *****

Le vieux Germain vit seul dans une ferme au cœur des Vosges. A 80 ans passés, il commence  à être mal en point mais refuse d'aller en EPHAD, si bien que sa fille lui impose de passer l’hiver avec Basile, son neveu qui vient faire sa saison de conducteur d’engin de damage dans la station voisine. L'équipe d'ouvriers est rejointe par Emmanuelle, une jeune femme solitaire qui conduit les engins des neiges mieux que tous ses collègues masculins. Elle s'est installée dans la ferme voisine où quarante ans plus tôt vivaient ses parents venus de Slovaquie pour y élever une meute de chiens de traîneaux. Tandis qu'Emmanuelle et Basile sympathisent, le village est isolé par une terrible tempête de neige qui, de jours en semaines puis en mois, semble ne pas vouloir s’achever. Alors l’ombre des Malamutes ressurgit dans la petite communauté coupée du monde…

La neige tant désirée s'amoncelle jusqu'à dépasser le premier étage des maisons et que les touristes fuient la station, le ciel reste uniformément gris et les ouvriers de la station se retrouvent au chômage technique. Dans cette ambiance crépusculaire se révèlent les traumatismes des uns et des autres, Basile qui ne parvient pas à oublier l'accident de dameuse qui a coûté la vie à une petite fille, Germain qui n'est bien que dans la compagnie des arbres centenaires dont il conserve précieusement des tranches dans la sylvathèque qu'il a installée dans sa cave, tandis que se révèle le passé dramatique des parents d'Emmanuelle et que surgit le spectre de la Bête, accusée de dévorer des moutons. Le récit habilement construit est servi par une atmosphère angoissante à souhait, dans un endroit reculé où les superstitions et la peur de l'étranger sont encore prégnantes.

 

Catégorie : Littérature française

montagne / hiver / neige / huis clos / intolérance /


Posté le 16/07/2021 à 18:11

Des kilomètres à la ronde, Vinca Van Eecke. Le Seuil, 05/2020.231 p. 18 € ****

         Chaque été, la narratrice, âgée de 14 ans au début de l'histoire, va passer ses vacances avec ses parents dans leur résidence secondaire du petit bourg de L., dans le Morvan. Elle lie amitié avec la bande de jeunes du village, malgré leur différence. Elle est d'un milieu social plutôt aisé, et se fait surnommer la Bourge par José, Franz, Buddy, Phil, Chuck, Reno, Mallow et Jimmy. On s'ennuie un peu, dans cette petite ville, on fume de l'herbe, on boit des bières, on fait des tours de mobylette, on va se baigner dans la rivière. On n'a pas grand-chose à se dire, c'est juste le fait d'être ensemble, de partager le temps qui s'écoule un peu lentement dans la chaleur de l'été. La jeune fille tombe amoureuse de Jimmy, leur relation dure plusieurs années. Et puis tous grandissent, les mobylettes sont remplacées par des motos, on abandonne le nid familial, la narratrice entame des études littéraires mais continue de fréquenter la bande, malgré le fossé qui se creuse progressivement entre eux et les destins qui les sépare.

         Il y a quelque chose de Nicolas Mathieu dans ce récit : on y retrouve l'adolescence au début des années 90, la question du déterminisme social, et l'ennui abyssal dans ces milieux ruraux, qu'ils soient lorrains ou bourguignons. Un ennui qui pousse à boire en écoutant les Doors où à s'amuser avec les moyens dont on dispose, comme dévaler la pente du village sur des caddies pour défoncer la vitrine du fleuriste. C'est lent parfois, aussi long qu'une journée d'été où l'on n'a pas grand-chose à faire ; l'intrigue coule sans rebondissement notoire, mais au fond, c'est un récit initiatique qui se déroule sur le rythme dolent des grandes vacances. On partage avec la narratrice cette fascination mêlée de lassitude parfois à suivre les aventures de ce petit groupe avec lequel elle va partager toutes les étapes de l'adolescence, amitié, déceptions, transgression, premiers émois amoureux. Dans une langue fluide et élégante, et très imagée, presque cinématographique, Vinca Van Eecke dresse le portrait d'une jeunesse rurale désœuvrée qui, contrairement à elle, va rester dans le coin pour suivre le chemin tout tracé des parents. Un premier roman très prometteur.

 

Catégorie : Littérature française

milieu rural / adolescence / été / ennui /


Posté le 16/07/2021 à 18:05

Tant qu'il reste des îles, Martin Dumont. Les Avrils, 05/2020. 233 p. 18 € *****

         Léni répare des bateaux sur un petit chantier naval et s'occupe de sa petite fille Agathe, quand sa mère accepte de la lui confier. Le soir, il retrouve ses copains pour jouer à la coinche au café de Christine. Le principal sujet de conversation, c'est le pont. Celui qu'on est en train de construire, gigantesque infrastructure de câbles et de métal qui reliera l'île au continent, rendant obsolètes les liaisons par ferry. Un immense progrès affirment les partisans du maire, une source de rentabilité et d'attrait touristique en plus d'être pratique. Mais les joueurs de cartes ne sont pas de cet avis, et envisagent de monter un mouvement de protestation : faire construire le pont, c'est tuer l'identité de leur île. Léni, lui, ne prend guère part aux débats. C'est qu'il a d'autres préoccupations : la méfiance de Maëlis, la mère d'Agathe, et les difficultés économiques du chantier naval. Il semble un peu désabusé, ce Léni si taiseux, et peu enclin à s'investir dans un combat qu'il pense perdu d'avance, ou dans une nouvelle relation amoureuse. Un peu attentiste, aussi. Incapable de prendre de vraies décisions, de se battre, qu'il s'agisse de l'identité insulaire ou de sa fille, il pourrait être agaçant s'il n'était pas si touchant. Mais au fur et à mesure de la construction du pont, que les fondations accueillent les piles, que le tablier va être posé, et tandis que l'équipe du petit chantier naval tâche de répondre à une commande difficile, il devient de plus en plus difficile de ne pas agir. Et quand une convergence d'événements l'amène enfin à agir, c'est toute sa vie qui va s'en trouver modifiée.

         Dans cette histoire on se dispute en jouant aux cartes, on fait griller des sardines, on va pêcher, la patronne du bar chante du Brassens en s'accompagnant à l'accordéon, c'est un récit écrit à hauteur d'hommes où perce beaucoup de tendresse. La plume de Martin Dumont y est très juste, avec ce qu'il faut de poésie désabusée ; il campe en quelques phrases l'ambiance d'un bar ou l'adrénaline d'une sortie dans une mer agitée. Alors, pris sous le charme, on se dit que malgré le pont, une île sera toujours une île et qu'on irait bien y faire un tour.

 

Roman lu dans le cadre des 68 premières fois

 

Catégorie : Littérature française

île / mer / pont / manifestation /


Posté le 02/06/2021 à 15:27

Le dernier enfant, Philippe Besson. Julliard, 01/2021. 206 p. 19 € ***

Théo, le fils d'Anne-Marie et de Patrick, le petit dernier, s'apprête à quitter le nid familial, pour aller faire ses études dans la grande ville située à une trentaine de kilomètres de leur pavillon. Pour sa mère, c'est un véritable déchirement, bien plus que lors du départ des deux aînés, un bouleversement complet de sa vie. Le temps d'un déménagement et d'un emménagement, nous suivons les émotions contradictoires et la mélancolie de cette mère, et le deuil qu'elle va avoir à faire.

Il y a le dernier matin, au petit déjeuner ; les cartons que Théo n'a pas fini d'emballer ; le trajet dans le Kangoo bourré jusqu'à la gueule où, faute de place, la mère et le fils sont contraints de partager le siège passager, offrant à Anne-Marie le plaisir si rare de se blottir contre son petit – qui n'apprécie guère le contact - ; il y a la découverte du studio, et le déballage d'une partie des effets de Théo ; le déjeuner au diner. Enfin le retour, sans le fils. A chaque étape, Anne-Marie se remémore des instants de vie avec son fils, comme pour retenir celui qui s'en va, comme pour meubler le vide à venir, dont elle pressent l'immensité. Comment faire, quand le dernier enfant a fini par grandir et par prendre son envol ? Comment parvenir à se contenter des seuls week-ends où le fils viendra manger des repas équilibrés et laver son linge ? Quoi faire de ces heures devenues vacance, qu'il faudra apprendre à remplir ? Comment, de mère, redevient-on une femme ? Philippe Besson a su se glisser dans la peau d'une mère, avec sensibilité et justesse, sans avoir la prétention de répondre à ces questions.

 

Catégorie : Littérature française

famille / mère / enfant / émancipation / deuil /


Posté le 02/06/2021 à 13:36

L'inconnu de la poste, Florence Aubenas. L'Olivier, 02/2021. 237 p. 19 € ****

Catherine Burgod, employée de la Poste à Montréal-la-Cluse, a été assassinée de 28 coups de couteau sur son lieu de travail. On a soupçonné son ancien compagnon, avant de se tourner vers Gérald Thomassin, un acteur découvert par Jacques Doillon qui en a fait le héros de son film "Le petit criminel". Thomassin était un marginal qui vivait plus ou moins à la rue en dehors des tournages. Il disparaît lors de la dernière comparution des trois derniers suspects. La journaliste Florence Aubenas se livre à une enquête approfondie et minutieuse pour reconstituer toute l'affaire et en rencontrer tous les acteurs, sans prétendre trouver le coupable que la police n'a jamais réussi à identifier. Et qui reste l'inconnu de la poste.

C'est un travail de fond que nous propose l'auteur, une enquête journalistique fouillée, dont le résultat se lit comme un roman. C'est sans doute là la grande qualité de ce récit, qui donne corps à des personnages modestes, dont la figure centrale est celui qui va devenir au fil des ans et des témoignages le principal suspect, Gérald Thomassin. Drôle de type que celui-là, acteur césarisé très jeune, brut de décoffrage, une pierre brute dont la qualité transparaît parfois, capable de dépenser en quelques semaines le cachet d'un tournage pour vivre ensuite d'expédients. Autour de lui, la figure du père de la victime, secrétaire de mairie, homme influent, désespéré par la mort de sa fille adorée, qui se livre de son côté à une enquête minutieuse – car il lui faut un coupable, Thomassin ou un autre. Et puis, les copines de la poste, les copains de déboire de Thomassin, les habitants du village, les avocats, tout un monde parfaitement campé avec humanité, justesse et sans aucun jugement. Les faits, rien que les faits.

 

Catégorie : Littérature française

crime / village / acteur / drogue /


Posté le 02/06/2021 à 13:34

Les après-midi d'hiver, Anna Zerbib. Gallimard, 02/2020. 168 p. 16,50 € ***

         Une jeune femme quitte le Sud de la France pour s'installer à Montreal, rejointe quelques mois plus tard par son compagnon Samuel. Elle fait la connaissance de Noah, un artiste dont elle tombe amoureuse, et cache à Samuel sa relation avec lui. Elle raconte les deux ans passés là-bas, le lent délitement de sa vie de couple, les heures passées les après-midi d'hiver dans les bras de son amant avec lequel, elle le sait, rien d'officiel ou de durable ne se fera. Au-delà de la thématique somme toute assez banale de l'adultère se tisse la figure de la mère décédée juste avant son départ pour le Québec, et dont elle n'a pas encore fait le deuil.

         Le récit à la chronologie bouleversée par des épisodes du retour en France de la narratrice est empreint de poésie et de sensations remarquablement bien racontées. Mais l'indécision de l'héroïne, son égocentrisme et sa passivité m'ont agacée. Elle attend, souvent, longtemps. Elle semble laisser passer sa vie comme on regarde la neige tomber et blanchir les trottoirs, comme on regarde les traces des passants bientôt recouvertes par de nouveaux flocons, encore et encore, sans qu'on ait bougé de sa fenêtre. 

 

Roman lu dans le cadre des 68 premières fois.

 

Catégorie : Littérature française

Canada / hiver / adultère / attente / passion /


Posté le 21/05/2021 à 14:34

L'ami, Tiffany Tavernier. Sabine Wespieser, 01/2021. 259 p. 21 € *****

Un beau matin, Thierry assiste à l'arrestation de son voisin par une escouade de forces de l'ordre digne d'une série policière. On ne lui dit d'ailleurs pas grand-chose sur le moment, mais l'importance des moyens déployés lui font soupçonner quelque chose de grave. Il apprend que Guy est suspecté d’avoir enlevé, violé et tué plusieurs jeunes filles, notamment dans sa maison. Thierry n’a rien vu. Et Guy était si sympathique... Un voisin avec lequel il bricolait et partageait régulièrement apéros et barbecues. C'était son seul ami aussi…

Alors il voudrait que cela change, qu'on puisse rembobiner le fil des événements pour que Guy ne soit pas le monstre que les corps découverts dans le jardin de la maison accusent formellement ; il voudrait pouvoir à nouveau l'aider à réparer une fenêtre ou à bricoler dans sa cabane au fin fond de la forêt. Conseillé par le responsable de l'enquête il se met à relire son journal, cherchant et craignant tout à la fois d'y trouver des indices qui révèleraient la véritable nature de Guy. Pourquoi n'a-t-il rien vu, rien senti ? Etait-il à ce point aveuglé par son amitié ?

A travers l'introspection à laquelle se livre Thierry, c'est un homme introverti, solitaire, peu liant qui se révèle. Au point que son assistant à l'usine démissionne. Au point que sa femme s'en va. Alors Thierry comprend qu'il faut aller chercher plus loin, dans le monde perdu de son enfance, dans les souvenirs de ces étés passés dans la ferme de son grand-père. Ce terrible fait divers est le déclic qui amène ce taiseux, d'apparence si froide, qui ne sait pas exprimer les sentiments qui l'animent, à mener une quête à la recherche de lui-même. Ce voyage à l'intérieur de soi est bien mené et touchant ; il aurait été particulièrement réussi sans l'intervention, à la toute fin du récit, d'un personnage venu de nulle part qui, tel un deus ex machina, provoque la seule décision que Thierry devait prendre. C'est dommage, sa quête touchait à sa fin et il n'était à mon sens pas besoin de faire intervenir ce fantôme surgi du passé. Voilà le seul bémol à un récit intelligent dans lequel l'auteur déploie avec talent l'art de planter un décor, une atmosphère dans ce coin perdu de campagne.

 

Littérature française

voisinage / amitié / trahison / silence / déni /


Posté le 19/05/2021 à 16:49

Les enfants sont rois, Delphine de Vigan. Gallimard, 02/2021. 348 p. 20 € ****

         Kimmy Diore a disparu. Agée de 6 ans, la petite fille et son frère aîné sont les héros d'Happy Récré, une chaîne You Tube suivi par plusieurs millions d'abonnés. Clara Roussel fait partie de l'équipe chargée de l'enquête. Elle se plonge dans l'univers des chaînes familiales où les parents partagent avec les spectateurs les multiples aventures de leurs rejetons, à coup de défis divers et parfois absurdes, dans des mises en scène artificielles financées par des marques. Happy Récré n'échappe pas à la règle, menée par Mélanie Claux, candidate malheureuse à un jeu de téléréalité diffusé dans les années 2010. Nul doute que Mélanie trouve là un parfait exutoire pour ses ambitions déçues, persuadée qu'elle fait du même coup le bonheur de ses enfants. Mais Clara n'en est pas aussi sûre : sur les vidéos, Kimmy paraît de moins en moins coopérative.

         Delphine de Vigan nous entraîne dans un monde de paillettes, de bisous d'étoiles et de trucs de fou, où les enfants déballent de multiples cadeaux, où pendant 24 heures les parents disent oui à tout. Les enfants sont rois, jusqu'à l'écœurement, dans une surenchère permanente dont l'enjeu rapporte de juteux bénéfices pour les parents. C'est ce qui saute aux yeux de l'enquêtrice, de certains internautes et du lecteur. Aux profits dégagés par ces vidéos se pose le double problème de l'exploitation de ces enfants, plus ou moins complices de ce système qui bénéficie encore d'un certain vide juridique, et de l'ambition des parents qui comme Mélanie y trouvent là un moyen d'accéder à la célébrité. Après une première partie un peu longuette, le récit prend sa vitesse de croisière pour nous faire découvrir, de façon assez réussie, l'envers du décor. J'ai envie de faire le parallèle avec Florida, le dernier roman d'Olivier Bourdeaut où il est question des concours de mini miss. Dans les deux cas, il y a cette mère abusive et avide de gloire, qui n'hésite pas pour les réaliser à user de ses enfants sans aucune vergogne ; qu'on participe à des concours de beauté ou qu'on soit filmé du matin au soir, il y a cette terrible pression du regard de l'autre sans lequel on croit n'être rien, au prix de dégâts terribles quand ces enfants rois sont devenus adultes.

 

Catégorie : Littérature française

réseaux sociaux /  enfance / famille / maltraitance / estime de soi /


Posté le 10/05/2021 à 15:56

Le Doorman, Madeleine Assas. Actes Sud, 02/2021. 384 p. 22 € ****

         Il marche. Raymond est originaire d'Oran qu'il a quitté au moment des "événements" comme on nommait alors la guerre d'indépendance de l'Algérie. Il est devenu Ray depuis son arrivée aux Etats-Unis, et il marche donc, tous les jours ou presque, et parcourt sans relâche les rues de New-York, d'abord accompagné par son ami Salah, puis seul, après le départ de celui-ci. D'abord employé au marché aux poissons, il a obtenu un poste de portier dans une résidence de luxe au 10, Park Avenue. Tout en restant professionnel dans son uniforme aux galons dorés, il a noué des liens avec quelques-uns des occupants de l'immeuble qui semblent avoir une grande estime pour cet homme discret et efficace. Sous ses yeux se déroulent quarante ans de vie urbaine, dans le microcosme de la résidence, ou dans les menus incidents de son existence, avec ses relations amoureuses, ou dans le macrocosme de la ville, où Ray note les changements dans les comportements et les modes vestimentaires, ou les quartiers qui se transforment. Et puis, alors que s'approche la retraite, il y a l'attentat du 11 septembre 2001, qui n'est pas nommé, les personnages familiers qui disparaissent, c'est l'heure de quitter New-York.

         Cette fresque new-yorkaise aurait pu être longuette et sans surprise, il n'en est rien. A travers ce long voyage dans l'espace et dans le temps que nous fait faire l'auteur, qui semble connaître la ville comme Ray la liste des occupants du 10, Park Avenue, sont abordées les thématiques de l'exil, de l'amitié, de l'urbanisme, et aussi une belle galerie de personnages, à commencer par le protagoniste, observateur discret et plein de résilience, et guide merveilleux de cette ville qui, dit-on, ne dort jamais.

 

Roman lu dans le cadre des 68 premières fois.

 

Catégorie : Littérature française

Etats-Unis / New-York / exil / urbanisme / ville /


Posté le 01/05/2021 à 11:46

Sept gingembres, Christophe Perruchas. La Brune au Rouergue, 04/2020. 214 p. ****

         Une agence de com dans le Paris de 2019. Un cadre dirigeant quadragénaire, marié et père de deux enfants, qui poste de jolies photos de sa famille sur les réseaux sociaux et récolte commentaires élogieux et nombreux likes. Sauf que. Antoine est un prédateur, l'un de ceux qui se servent de leur pouvoir et de leur réussite pour aller pêcher sans vergogne parmi le cheptel féminin que leur offre leur entreprise. La femme est objet de désir et semble jouer le jeu, se dit Antoine, s'il en croit les échanges de SMS avec sa dernière conquête en date, Sarah, jeune stagiaire investie dans son travail.

Le gingembre, nous explique-t-on en exergue du roman, permet de se nettoyer le palais entre les plats de la cuisine traditionnelle japonaise. Les gingembres d'Antoine, ce sont ses posts idylliques, qui viennent couper ponctuellement une réalité tout autre : celle du milieu professionnel où officient RH et DG, un milieu de requins où la compétitivité est aussi naturelle que la tendance à abuser du café de chez Starbucks ; celle de la séduction et du pouvoir de l'homme en rut, littéralement, que l'idée d'un sexe épilé fait bander en réunion. Des scrupules ? Antoine n'en a aucun, qu'il s'agisse du fait de tromper sa femme ou de considérer ses conquêtes comme des objets. La réification de l'autre est le cadet de ses soucis. Alors évidemment, le jour où la chance tourne, il a du mal à comprendre. Sa lente mais inexorable descente aux enfers a sans doute de quoi réjouir : depuis MeToo, les salopards de son genre n'ont plus d'impunité et doivent rendre des comptes. Cependant, il y a dans la forme de ce roman quelque chose de dérangeant : le choix d'ancrer les faits dans une réalité très factuelle, sans analyse, donne l'impression au lecteur d'être une sorte de témoin parfaitement impuissant des méfaits de ce mâle dominant dans des relations hypersexualisées dont les partenaires sont plus ou moins consentantes – jusqu'à ne plus l'être du tout. L'auteur s'abstient volontairement de tout jugement, nous présente l'histoire d'un homme malade, incapable de réfréner ses pulsions, un peu à la manière du documentaire belge Striptease dont les réalisateurs avaient fait le choix de laisser la parole aux seuls protagonistes. Sur la forme, le récit est volontairement déstructuré, raconté par un "je" dont on se rend compte tardivement que c'est bien le même à chaque fois, tandis que l'ordre des chapitres ne respecte pas l'ordre chronologique ; les seuls repères sont ces posts qui appellent, alors que s'entame la dégringolade de leur auteur, de moins en moins de commentaires. C'est donc une œuvre déroutante, sur la forme et sur le fond, et un roman dont l'analyse a posteriori m'a fait davantage apprécier la profondeur qu'à la première lecture.

 

Roman lu dans le cadre des 68 premières fois.

 

Catégorie : Littérature française

harcèlement / viol / emprise / entreprise / pervers /


Posté le 01/05/2021 à 11:43

Florida, Olivier Bourdeaut. Finitude, 01/2021. 254 p. 19 € ****

         Pour ses sept ans, la mère d'Elizabeth lui offre une surprise : participer à un concours de mini miss. Chance de débutante, la petite fille gagne le premier prix. C'est la première étape d'un marathon de la beauté et de la rivalité qui va durer cinq ans. Cinq ans durant lesquels Elizabeth va participer chaque week-end à des compétitions, dont elle ne finira plus jamais la première. Cinq ans d'obéissance, à faire "ce qu'on a dit", à subir sans broncher séances interminables d'épilation – à son âge ! -, de maquillage et de coiffure, et à respecter les chorégraphies imposées par celle qu'elle surnomme la Reine Mère. Un singe savant. Jusqu'au jour où Elizabeth se révolte…

         Ainsi l'enfant passe-t-elle de "très belle et pas trop bête" à une adolescente bouffie dont le distributeur de boissons et autres consolations sucrées devient le meilleur ami. Dans la détestation de soi, il y a ensuite la période où Elizabeth sert de sésame aux garçons pour entrer dans la sexualité. Jusqu'à ce qu'elle tombe amoureuse. Alors pour l'amour, le vrai, elle va se transformer à nouveau : la grasse chenille quitte sa chrysalide pour devenir un papillon fin et élégant dont la beauté attire les hommes, y compris ceux que l'on ne voudrait pas. Retour des montagnes russes, voilà Elizabeth éjectée du monde où tout n'est qu'ordre et beauté, luxe, calme et volupté pour se retrouver à la rue. Une autre rencontre va l'amener à opérer une nouvelle transformation, et voilà le papillon qui se met à faire de la musculation de façon acharnée…

Il y a quelque chose de terrible à lire ce qui est présenté comme une sorte de confession : Elizabeth voue à ses parents une haine féroce, à sa mère d'abord qui l'a utilisée comme un objet, mais aussi à son père qu'elle a fini par appeler le Valet de la Reine Mère, lâche et heureux finalement que les concours de beauté lui permettent de passer des week-ends bien tranquille, et parfaitement aveugle face au malaise grandissant de sa fille. Mais la haine, elle la nourrit aussi envers elle-même, pratiquant la boulimie, puis les régimes, et enfin la musculation à outrance. Le corps, cet objet que l'on peut maltraiter tant qu'on veut, pour se venger de l'ambition maternelle dissimulée sous le fard et les fanfreluches de ces petites filles savamment dressées pour la compétition. Le corps, objet de désir et de haine, victime d'une sorte de narcissisme expiatoire. Elizabeth est partagée entre soumission et révolte, passivité et pugnacité ; elle est animée d'un désir d'indépendance qu'elle ne réalise pas – chaque changement chez elle est provoqué par la rencontre d'un homme. Le personnage pourrait être touchant, mais on peine à avoir de la sympathie pour elle. Peut-être le style très direct, parfois cru, choisi par Olivier Bourdeaut, ainsi que certains jeux de mots un peu faciles, y sont pour quelque chose. Je n'ai en tout cas pas retrouvé dans son troisième roman la magie et le brin de folie qui m'avaient tant touchée à la lecture de En attendant Bojangles.

 

Catégorie : Littérature française

beauté / famille / maltraitance / estime de soi / corps /


Posté le 27/04/2021 à 09:33

Indice des feux, Antoine Desjardins. La Peuplade, 01/2021. 343 p. 20 € ****

         La pluie ne cesse de tomber depuis des jours, entraînant des inondations sans précédent dans toute la région. Un ado atteint de leucémie regarde, de sa chambre à l'hôpital, la pluie ruisseler sur la vitre. Un jeune couple bientôt parent est profondément affecté par la disparition progressive des dernières baleines noires qui viennent s'échouer, blessées par les filets des pêcheurs. Un homme ivre rôde autour de la maison de son ex compagne et tombe nez-à-nez avec un coyote venu fouiller les poubelles. Il s'appelle Samuel Légaré. Le petit dernier d'une grande famille, surdoué, s'affranchit de toute richesse pour aller parcourir le monde, engagé dans une démarche écologique militante, au grand dam de son frère aîné qui se demande ce que le benjamin a trouvé qu'il n'a pas compris. Des gamins s'approprient un terrain vague bientôt remplacé par un chantier qui, une fois achevé, signera la fin de leur enfance. Des oiseaux quittent un jour toute une région pour s'en revenir inexplicablement quelques mois plus tard. Un vieil homme soigne un orme centenaire pour le protéger de la graphiose, avant de succomber à un cancer. Le fil conducteur de ces sept nouvelles, c'est le Québec, et aussi les rapports qu'entretiennent les hommes avec le monde qui les entoure. Celui-ci change, et par forcément pour le mieux : certains des personnages en ont conscience et agissent, trouvent des solutions, tandis que d'autres assistent à ce bouleversement avec une sorte de passivité résignée. Chacun de ces micro-récits est là pour le rappeler, sans jamais cependant être moralisateur : la maison brûle et nous regardons ailleurs, comme l'a dit un jour un ancien président.

 

Roman lu dans le cadre des 68 premières fois

 

Catégorie : Divers

écologie / climat / Canada /


Posté le 19/04/2021 à 17:40

Faire corps, Charlotte Pons. Flammarion, 02/2021. 233 p. 19 € ****

         Romain, le meilleur ami de Sandra, souhaite avoir un enfant avec son compagnon Marc. Le couple fait appel à des mères porteuses aux Etats-Unis, mais les tentatives se soldent par un échec. Le désir d'enfant est si fort que Romain finit par demander à Sandra de porter son enfant. Elle n'a jamais voulu être mère, et c'est que qui va l'amener à accepter : elle n'aura ensuite aucun état d'âme à se séparer de l'enfant. Du moins le croit-elle.

Dans cinq mois, vous serez maman, lui écrit la CAF. Dégage, dit Sandra à l'enfant à venir, regrettant déjà cette décision prise par amitié. Rien ne lui est plus étranger que la maternité, rien ne la rebute davantage que cette idée de porter la vie, de faire corps avec un étranger. Mais ce courrier, dont Romain regrette de ne l'avoir pas reçu, lui qui au contraire est si prêt à devenir père, va lentement basculer les choses. Voilà que l'attachement commence à se faire, entre la femme pas encore mère et l'enfant à venir. Il faut dire que Sandra a beaucoup à réparer, la mort de son petit frère, celle de sa mère, et que ces deuils inachevés contribuent pour beaucoup à ce qui se passe en elle. Charlotte Pons aborde avec délicatesse les sujets délicats de la GPA artisanale et de la maternité - à partir de quand devient-on mère ? L'est-on automatiquement dès que l'on se sait enceinte ? Peut-on porter un enfant sans s'attacher à lui ? Peut-on n'être qu'un ventre ? -, sans prendre parti, racontant les émotions qui saisissent les différents acteurs de la grossesse, les contradictions de Sandra, l'enthousiasme de Romain et de Marc, et la lente construction de la parentalité.

 

Catégorie : Littérature française

grossesse / GPA / mère porteuse / maternité /


Posté le 19/04/2021 à 17:38

Au milieu de l'été, un invincible hiver, Virginie Troussier. Michel Guérin, 01/2021. 113 p. 19,90 € *****

         Ils sont sept. Quatre Français, trois Italiens, qui s'allient pour entamer la montée du Mont-Blanc via le pilier central du Fréney, un beau jour de juillet 1969. Nulle compétition entre eux, ils vont œuvrer ensemble pour parcourir cette voie encore intacte. Ils partent donc confiants, la météo est bonne, ils seront au sommet en trois jours. Mais c'est sans compter avec un orage imprévu, une véritable tempête qui va durer plusieurs jours et mettre à mal l'expédition dont ne reviendront que Pierre Mazeaud, Walter Bonatti et Roberto Gallieni.

         Ces sept hommes ne sont pas des débutants. Certains sont même des alpinistes reconnus internationalement, et tous sont chevronnés, avec une grande expérience de la haute montagne. Aux premières salves de l'orage, ils vont ce qu'ils savent faire, éloignent toutes les pièces métalliques et attendent l'accalmie. Mais elle ne vient pas : l'orage frappe, encore et encore, interminablement, fait chuter les températures d'un gel habituel à cette altitude de 4500 mètres à un froid descendant sous les -20°. Et c'est un véritable enfer qui va durer sept jours, conduisant la cordée à prendre la douloureuse décision de redescendre, dans des conditions dantesques, avec, au fur et à mesure de leur progression aveugle et trébuchante, ceux qui tombent, d'épuisement, de faim et de froid. Le récit, relaté avec une précision glaçante par l'écrivain et journaliste Virginie Troussier, nous mène au cœur même du drame, reconstituant pas à pas, rappel après rappel – il en faudra 50 au total pour revenir au refuge du départ – les circonstances de cet événement tragique pour lequel les survivants ont dû rendre des comptes. Les rescapés sont ceux que leurs compagnes attendaient, c'est sur cette note, et l'idée que les morts restent encore un peu là, au côté des vivants, pour alléger le poids de la culpabilité de s'en être sorti, qui clôt un récit magnifique malgré la tragédie. Un récit qu'on lit comme une sorte de thriller avec le décompte des jours et des nuits dans la tempête, servi par une langue magnifique qui sait restituer la poésie effrayante et grandiose de la haute montagne.

 

Catégorie : Littérature française

alpinisme / mort / orage / tempête / Mont-Blanc /


Posté le 10/04/2021 à 19:36

L'enfant céleste, Maud Simonnot. L'Observatoire, 08/2020. 162 p. 17 € ****

         Mary vient de subir une rupture amoureuse. Elle décide de partir en vacances sur l'île de Ven avec son fils Célian, son petit garçon de 10 ans à haut potentiel qui souffre à l'école. L'île de Ven, sur la mer Baltique entre Copenhague et Elseneur, c'est l'endroit où a vécu Tycho Brahe, astrologue du 16ème siècle. Célian est féru d'astrologie, et se passionne pour la faune et la flore locale, trouvant là de quoi rassasier son insatiable curiosité, tandis que sa mère trouve un peu d'apaisement à échanger avec un professeur de littérature britannique avant de rencontrer un natif de l'île qui parvient à épancher ses blessures.

         Mary se raconte, raconte son fils, raconte son père qui lui a fait découvrir Tycho Brahe ; elle parle aussi du travail du Professeur, qui défend la thèse selon laquelle Hamlet serait l'illustration de la dispute ayant opposé l'astrologue à ses confrères. Dans son récit se mêlent Shakespeare, les constellations, les oiseaux de l'île, les cheveux blancs de Björn et ses caresses, le corps qui renaît doucement au désir de vivre. De cette parenthèse de deux mois passés sur cette île enchantée, mère et fils repartent apaisés, et prêts à revenir dans la vie. Il y a beaucoup d'érudition là-dedans, mais jamais de forfanterie, et surtout, beaucoup de douceur. Cette histoire est la sensation d'une main apaisante sur un front brûlant, un plaid posé sur l'enfant endormi, rêvant d'un  voyage entre mer et étoiles, au milieu des oiseaux marins.

 

Roman lu dans le cadre des "68 premières fois"

 

Catégorie : Littérature française

île / guérison / voyage / astronomie /

Posté le 10/04/2021 à 19:33

Voix d'extinction, Sophie Henaff. Albin Michel, 02/2021.354 p. 19,90 € ****

2031. La majeure partie des espèces animales sont en voie d'extinction. Alors qu'un sommet mondial réunit les chefs d'état des principaux pays, et qu'un généticien tente vainement de les convaincre d'adopter un traité pour sauver la diversité animale, Dieu, ou plutôt Déesse, car c'est une femme, charge Noé d'envoyer sur Terre un quatuor d'animaux déguisés en humains. Ils devront plaider leur cause et s'assurer que tous les pays signent le traité de protection des animaux. Ainsi sont choisis un gorille, une truie, un chien et une chatte pour défendre leur cause. Mais rien n'est simple pour ces missionnaires qui sont certes doués de parole mais peinent à réfréner leurs instincts et se défaire de leurs habitudes.

On pourrait s'attendre à une comédie déjantée sur fond de plaidoyer pour la sauvegarde des espèces animales, et uniquement à cela. Mais l'histoire proposée par Sophie Hénaff est plus que cela : certes, il ne fait pas l'impasse sur certains gags, comme l'irruption de la truie en plein débat final, qui sème la panique parmi les participants, ou la chasse au chasseur menée par les animaux ; mais il y a une belle profondeur dans ce récit, à travers le personnage de Martin, le généticien qui s'obstine à féconder les dernières girafes, ou à travers les interrogations de Kombo le gorille, dernier mâle alpha de son espère, ou de Rose la truie, qui n'a connu de la vie que la mise au monde de 63 petits élevés dans une cage où elle ne pouvait se retourner. A travers les aventures de ces quatre mousquetaires qui n'oublient pas leur nature profonde, se tissent la thématique des conséquences désastreuses du changement climatique et celle des rapports que nous humains entretenons avec les animaux. Des rapports complexes, qui nous font fermer les yeux sur les conditions d'élevage ou d'abattage de ceux qui nous nourrissent, ou la disparition bien entamée des abeilles ou d'autres espèces animales, et des questions qui ont le mérite d'être posées sans être moralisatrices, contrairement à certains romans sur la thématique de l'écologie qui fleurissent actuellement sur les présentoirs des libraires. Un roman plaisant donc, et pédagogique.

 

Catégorie : Littérature française

cause animale / écologie / climat /


Posté le 10/04/2021 à 19:31

Les grandes occasions, Alexandra Matine. Les Avrils, 04/2020. 249 p. ***

La table est mise sur la terrasse de l'appartement d'Esther et de Reza, le parasol installé comme dérisoire protection contre le soleil accablant, les chaises vides n'attendent que les convives. Qui n'arrivent pas et se désistent tour à tour. C'est l'occasion pour Esther de se souvenir de sa rencontre avec son mari, et de la venue de leurs enfants. Des enfants mal aimés, se dit-on à la lecture de ses souvenirs. Il y a Alexandre, l'aîné, que son père a tenté de dresser en singe savant et qui aurait tant aimé faire du piano plutôt que de se plier aux numéros de calcul mental paternels ; Vanessa la benjamine, que sa mère n'a pas supporté de voir partir pour l'Australie et qui la bat froid ; Bruno qui a vécu dans l'ombre de son grand-frère et noue envers lui une rancune tenace suite à une dispute lors de son mariage ; enfin Carole, médecin elle aussi, qui ne cesse de parler par peur du vide.

Aucun d'entre eux n'a envie de participer à ce repas auquel la mère a tant tenu, espérant avoir autour d'elle sa famille réunie, alors que c'est devenu si rare. Dans la cuisine les poulets rôtis réchauffent doucement, la salade de tomates est bien au frais dans le réfrigérateur, Reza est parvenu à fixer le parasol, et Esther attend en se souvenant. Une heure, deux peut-être, d'attente, comme suspendues, et des années de vie revues à l'aune d'Esther, qui semble ne manifester aucun regret de ce qu'elle a vécu ou fait vivre à ses enfants. Drôle de personnage que cette mère de famille, tour à tour mère abusive ou satisfaite, que ne semble jamais effleurer le moindre remords ; drôle de père que ce Reza, que ses origines iraniennes semblent avoir transformé en patriarche égocentrique. Pas étonnant, alors, que les enfants répugnent à venir. Sans aucun jugement ni prise de parti, Alexandra Matine nous dresse le portrait d'une famille où l'on ne parle pas, où l'on n'exprime pas ses sentiments. Il faut le malaise d'Esther pour qu'enfin, les langues se délient quelque peu et que les sentiments affleurent – à peine. La voilà, la grande occasion qu'attendait Esther, de voir enfin les siens réunis, et tant pis si c'est un peu tard.

 

Roman lu dans le cadre des 68 premières fois

 

Catégorie : Littérature française

famille / maladie / non dits /


Posté le 10/04/2021 à 19:28

Gil, Célia Houdart. Gallimard, 02/2016 (Folio). 207 p. 7,50 € ***

         Gil, 18 ans, prépare activement le concours d'entrée au Conservatoire comme pianiste. Reçu brillamment, il continue à travailler son instrument, jusqu'au jour on sur le chemin des vacances, il se met à fredonner sur une chanson diffusée par l'autoradio. Lui qui n'a jamais eu qu'une voix fluette, à peine audible, découvre qu'il a une voix. Encouragé par ses professeurs au Conservatoire et guidé par son intuition, Gil quitte son instrument pour se consacrer au chant lyrique, et suit une formation de ténor. Il devient choriste, puis interprète différents petits rôles à travers la France avant de parfaire sa formation à Londres. Il va finir par décrocher un rôle principal : sa carrière internationale est lancée.

         Avec Gil, on pénètre dans les coulisses du monde de l'opéra, des répétitions, des enregistrements au fur et à mesure qu'il devient célèbre. On mesure le travail acharné et la discipline de fer que demande la maîtrise de la voix, des partitions, des nuances si subtiles. Construit de façon très linéaire en chapitres très courts, ce récit initiatique raconte l'ascension d'un instrumentiste devenu chanteur, sans réels obstacles à part la maladie mentale de sa mère qui ne freine pas sa carrière. Le dénouement un peu étrange semble avoir été mis là pour donner un peu de corps à une histoire sans grandes surprises, mais qui a le mérite de nous faire découvrir de l'intérieur l'univers méconnu du chant lyrique.

 

Catégorie : Littérature française

musique / opéra / initiation /


Posté le 10/04/2021 à 19:24

Tout peut s'oublier, Olivier Adam. Flammarion, 01/2021. 264 p. 221 € ***

Nathan a divorcé de Jun, une céramiste japonaise qui s'était installée en Bretagne. Un jour qu'il passe chez elle récupérer leur fils Léo, il trouve un appartement vide. Jun est repartie dans son pays natal, sans l'en informer. Il se rend alors au Japon malgré les nombreuses mises en garde de ses amis : la loi japonaise stipule qu'en cas de séparation, la garde de l'enfant d'un couple mixte est automatiquement attribuée au parent nippon et ne reconnaît ni droit de visite ni garde alternée…

En parallèle à la quête de Nathan se déroule celle de deux frères à la recherche de leur sœur disparue elle aussi au Japon, qui sont parvenus à attirer l'attention des médias, sans pour autant que leurs recherches avancent beaucoup. Nathan les croise à plusieurs reprises, et échange avec eux sur le peu d'enthousiasme de la police nippone à aider les Français, dans un cadre qui frise l'incident diplomatique. Le système judiciaire japonais semble avoir des pratiques d'un autre âge et ne sort pas grandi de ce récit. On a la sensation, malgré toute l'admiration que le protagoniste – et comme souvent chez Olivier Adam, le narrateur-auteur – semble vouer au Japon, qu'il se heurte à un mur impénétrable, bâti sur des conceptions à l'opposé des nôtres et, par moment, anti françaises. Au pays du matin calme, il ne fait pas bon s'immiscer dans des traditions séculaires et se montrer insistant, Nathan l'apprend à ses dépens. D'ailleurs, il paraît un peu falot, ce personnage, qui subit coup sur coup deux ruptures amoureuses, face à des femmes dotées d'une forte personnalité ; sa détermination à essayer de retrouver coûte que coûte son fils est un peu contradictoire avec son mode de vie solitaire et peu avenant, son caractère désabusé et passif, raison sans doute de l'animosité féroce que nourrit son ex-femme à son égard.  Olivier Adam a pour habitude de mettre en scène son double littéraire, et le fait cette fois sans trop de concessions, comme un miroir en négatif. Ce Nathan ne paraît guère attachant, sauf dans son affection pour son fils. Il n'a pas l'autodérision de Paul Lerner, cet écrivain en manque d'inspiration d'Une partie de badminton, et les intrusions de l'auteur en rajoutent encore à la froideur d'un récit somme toute assez glaçant, malgré la beauté des paysages bretons et japonais.

 

Catégorie : Littérature française

Japon / couple / rupture / famille / enfant / loi /


Posté le 10/04/2021 à 19:22

Nos corps étrangers, Carine Joaquim. La Manufacture de livres, 01/2021. 233 p. ****

         Un couple bancal s'installe à la campagne en espérant s'y faire une nouvelle vie, malgré le désaccord de la fille adolescente qui supporte mal de quitter ses amis parisiens. Oubliée l'aventure extraconjugale de Stéphane, place à la vie au grand air, à l'atelier de peinture pour Elisabeth. Mais rien n'est simple : Maëva peine à se faire des amis, déteste un de ses camarades atteint du syndrome de Gilles de la Tourette et se met à fréquenter un garçon plus âgé qu'elle ; Elisabeth souffre toujours de terribles maux de ventre et d'anorexie, tandis que Stéphane se plaint des trajets en RER pour aller travailler. Une histoire de vie somme toute assez banale, avec sa dose d'émois adolescents, de désir conjugal qui s'est fait la malle, et d'adultère. Mais c'est sans compter avec le corps, celui qui découvre, ou redécouvre l'amour et le désir ; celui qui fait mal, vous plie en deux et vous fait vomir ; celui qui grossit et vieillit ; celui qui vous fait hurler, jurer et grimacer ; celui qui a vécu la perte et l'exil. Le corps devenu étranger qu'on aimerait maîtriser, ou celui de l'autre qui suscite le dégoût. Car il peut être objet de désir tout autant que désir de rejet, c'est bien là la question centrale de ce récit, - qui pâtit à mon sens d'un trop grand nombre de thématiques sociales -, pour basculer dans le drame sordide et terrifiant.

 

Roman lu dans le cadre des "68 premières fois"

 

Catégorie : Littérature française

couple / infidélité / migrant / déni /


Posté le 21/03/2021 à 10:21

Tous les matins du monde, Pascal Quignard. Gallimard, 09/2020 (Folio). 117 p. 6,90 € ****

Monsieur de Sainte-Colombe, grand violiste du 17ème siècle et veuf inconsolable, se produit en concert avec ses deux filles, Madeleine et Toinette. Mais l'homme est un loup solitaire, qui refuse d'aller jouer à la Cour. Arrive un jour un jeune homme de 17 ans, Marin Marais, ancien chanteur à la Maîtrise du Roi et déterminé à perfectionner son jeu de viole de gambe auprès du maître. Lequel finit, non sans réticence, à le prendre pour élève. Le jeune homme commet l'imprudence de jouer devant el Roi et se fait congédier par Monsieur de Sainte Colombe, mais continue de revenir en secret visiter Madeleine dont il est amoureux, bénéficiant alors des conseils avisés de la jeune fille… Roman adapté en film par Alain Corneau en 1991, avec Gérard Depardieu, Jean-Pierre Marielle et Anne Brochet.

En à peine plus d'une centaine de pages, d'une plume délicate et ciselée, Pascal Quignard nous offre le récit de plusieurs vies : celle de Monsieur de Sainte Colombe, qui reçoit régulièrement les visites du fantôme de sa femme et compose pour elle ses plus beaux airs, tout en refusant jamais de les coucher sur le papier ; celle de Marin Marais, ambitieux – il va assurer la direction de l'orchestre royal aux côtés de Lully -, égoïste – ne dédaigne-t-il pas Madeline au profit de Toinette, aux formes bien plus appétissantes ? - ; celle enfin des deux sœurs, dont l'aînée va connaitre un destin bien tragique quand sa cadette se marie et vit, peut-on supposer, heureuse. Le récit se tisse selon un tempo très musical, largo quand feu Mme de Sainte Colombe vient visiter son mari, adagio ou moderato pendant les leçons, presto et un bond d'une dizaine d'années pour revenir au largo du veuf inconsolable. Et une tonalité mineure exprimant à chaque page la mélancolie qui doit sourdre des rives de la Bièvre, à côté de laquelle le maître a fait construire la cabane dans laquelle il compose tandis que Marin Marais s'installe en dessous pour l'écouter et tâcher de percer le secret de la musique. Une mélancolie que restitue la musique de Monsieur de Sainte Colombe, qui améliore l'instrument et sa technique de jeu pour donner à la viole de gambe toutes les intonations de l'âme humaine, et faire entendre la douleur, car c'est elle seule qui permet à la musique de n'être pas seulement instrument de divertissement mais un art véritable. "Quand je tire mon archet, c'est un petit morceau de mon cœur vivant que je déchire.", explique-t-il à son élève. Cela, il faudra des années à l'ambitieux Marin Marais pour le comprendre, jusqu'à la dernière leçon qu'il recevra durant laquelle, enfin, les larmes viennent.

 

Catégorie : Littérature française

17ème siècle / musique / ambition / don /



Posté le 21/03/2021 à 10:17

Ravel, Jean Echenoz. Minuit, 01/2019. 124 p. 13,50 € *****

Compositeur talentueux, mondialement et universellement connu pour son "Boléro", Maurice Ravel est décédé en 1937 de troubles cérébraux. Jean Echenoz raconte les dix dernières années du musicien, de façon romancée, et dresse le portrait d'un personnage public qui fait des tournées, de nombreux concerts, fraie avec de nombreuses personnalités, mais aussi d'un solitaire à qui on ne connait aucune vie sentimentale, qui va perdre petit à petit toutes ses facultés cognitives. Un personnage mystérieux, qui n'a laissé pour seules traces que son immense oeuvre musicale mais très peu de photos et aucun enregistrement de sa voix.

Ce récit commence lorsque Ravel s'apprête à partir pour une tournée de quatre mois aux les Etats-Unis. Ce sont les fastes des premières classes à bord du transatlantique le France, du pont duquel le compositeur contemple la mer, "dans l'idée d'en extraire une ligne mélodique, un rythme, un leitmotiv, pourquoi pas." On peut être un grand compositeur sans pour autant être un grand musicien : la veille de son arrivée, il donne un petit concert et exécute son Prélude en La mineur : "il ne possède pas une grande technique, on voit bien qu'il n'est pas exercé, il joue rapidement en accrochant tout le temps. […] Bref il joue mal mais enfin bon, il joue. Il est, il sait qu'il est le contraire d'un virtuose mais, comme personne n'y entend rien, il s'en sort tout à fait bien." C'est donc un étrange personnage que ce Ravel présenté par Echenoz, avec élégance et un humour parfois ravageur, qui voyage avec un escadron de valises contenant une soixantaine de chemises, vingt paires de chaussures, soixante-quinze cravates et vingt-cinq pyjamas, n'a jamais vraiment travaillé le piano qui demandait trop d'efforts physiques, ou s'énerve quand Paul Wittgenstein enjolive la partition de son Concerto pour la main gauche ; de son Boléro, inspiré du travail à la chaîne, il s'étonnait de son succès, et a dit d'une spectatrice criant au fou à la fin du concert qu'elle au moins avait tout compris. C'est un personnage touchant aussi que ce petit homme à la carrure de jockey, à qui l'on ne connaît aucune relation amoureuse et qui a toujours vécu seul, qui assiste impuissant à sa lente et inexorable déchéance, incapable de reconnaître ses œuvres en concert, qui dit à sa fidèle pianiste Marguerite Long que c'est quand même terrible ce qui lui arrive. 

 

Catégorie : Littérature française

musique / 20ème siècle / compositeur / maladie /


Posté le 15/03/2021 à 18:44

Grand Platinium, Anthony van den Bossche. Le Seuil, 01/2021.157 p. 16 € ****

         Le père de Louise vient de mourir, lui léguant, ainsi qu'à son frère, le soin de s'occuper de sa collection de carpes koï d'exception disséminées dans les bassins parisiens. Elle a bien d'autres choses en tête, Louise, entre ses missions de conseillère en communication, dont l'une consiste à s'occuper de son principal client, un designer égocentrique incapable de mener un projet à bien, sa relation avec son amant obsessionnel et son frère sociopathe atteint de misophonie (l'incapacité à supporter certains sons, les bruits de mastication ou les raclements de gorge, par exemple). Lorsqu'elle apprend que le jardinier chargé du soin des carpes a revendu l'un des spécimens les plus précieux, elle n'hésite plus : il faut réunir toutes les koï, quitte à les voler. C'est peut-être l'aspect le moins crédible de l'histoire, d'imaginer cette jeune cadre brillante troquer ses escarpins contre bottes en caoutchouc et épuisette pour écumer en pleine nuit les plans d'eau de Paris, aidée par les comparses de son père. Mais faisons fi de ce détail, les portraits sont truculents – le Maire qui monopolise le hammam de la Grande Mosquée ou Ernesto, montalbanais qui doit son surnom à sa propension à fumer le cigare – et la langue fort belle, qui touche presque au lyrique dans la très belle scène du tremblement de terre au Japon, lequel a inauguré la mise en place de la collection paternelle.

 

Roman lu dans le cadre des 68 premières fois

 

Catégorie : Littérature française

collection / famille / hommage /


Posté le 15/03/2021 à 18:42

Les orageuses, Marcia Burnier. Cambourakis, 09/2020. 15 € ***

         Viol et humiliation, voilà ce qu'a subi cette bande de filles. Mia, Inès, Louise, Leo, Lila, Nina et Lucie en ont assez d'être passives, d'entendre des discours sur la réparation sur l'importance de "vivre avec" ; elles ne veulent plus de psychothérapie "pendant que l'autre continue sa vie sans accroc, sans choc, toujours plus puissant." Ce qu'elles veulent, ce qui va les guérir, c'est la vengeance. Alors elles s'organisent, et font faire justice elles-mêmes. L'idée, c'est de faire peur, de décourager le coupable de récidiver. Pas de le frapper ou le blesser, non, elles se contentent de dévaster l'appartement du sale type, de détruire ses objets de valeur sans le toucher. C'est Mia, qui assiste régulièrement à des audiences au Palais de Justice, qui est la plus vindicative, c'est elle qui a eu l'idée de ces expéditions punitives qui les ont soulagées. C'est elle enfin qui propose à Lucie, victime elle aussi d'un viol, de se joindre à elles. Voilà Lucie vengée, qui se sent moins seule, vivante, enfin capable de retrouver le sommeil.

         Alors bien sûr, elles n'ont pas tort, ces filles, de se faire justice quand la Justice peine à faire son travail, quand les violeurs écopent de peines bien inférieures aux dealers et aux trafiquants de toutes sortes. Peut-être peut-on aussi les envier, car quelle femme inquiète, à rentrer le soir tard les rues, à subir des mains pressantes dans un bus bondé, n'a pas eu envie un jour de se venger d'être considérée comme l'objet d'un désir malsain et humiliant ? De rabaisser l'homme qui l'a rabaissée ? De lui faire comprendre qu'elle n'est pas une chose dont on dispose à sa guise pour assouvir une pulsion ? De se sentir, enfin, toute puissante ? Oui, évidemment. Mais de là à passer à l'acte, c'est autre chose. On peut dénoncer les manquements de la Justice, le manque de soutien des femmes victimes de violences – bien que les choses commencent enfin à changer -, sans pour autant chercher à se faire justice soi-même. D'autant plus que les expéditions punitives n'excluent pas une sorte de jouissance délétère qui m'a gênée. Le discours féministe à ce titre me semble avoir des limites que ma morale m'interdirait de franchir. Cela dit, ce roman pose également la délicate question du consentement, et de la zone grise entre un refus et une acceptation forcée devant l'insistance du partenaire. Combien de femmes, épouses, compagnes, maîtresses d'un jour, un peu saoules, un peu perdues, ont-elles fini par abdiquer et accepter un rapport qu'elles auraient préféré ne pas avoir ? L'homme est-il alors un violeur, ou simplement un type trop pressé par son désir ? Le refus était-il audible, visible ? Où se situe la limite ? C'est la question que se pose Flo, le meilleur ami de Lucie, qui va faire lui aussi l'objet de la vengeance du gang de filles. Une question que le mouvement #MeToo n'a pas résolue.

 

Roman lu dans le cadre des "68 premières fois"

 

Catégorie : Littérature française

viol  / vengeance /


Posté le 15/03/2021 à 18:27

Avant le jour, Madeline Roth. La Fosse aux Ours, 12/2020. 75 p. 12 € *****

         La maîtresse d'un homme marié se rend seule à Turin où le couple illicite devait aller passer quelques jours. Voilà un pitch bien maigre et un livre qui l'est tout autant. Est-ce à dire qu'il n'y aurait pas d'histoire ? La narratrice fait ses bagages, prend le train et passe deux nuits dans la capitale piémontaise, seule, et se livre à une introspection sans fard et sans rancœur. Elle s'interroge sur ses liens avec Pierre, ce Pierre qui a renoncé au séjour italien pour épauler sa femme qui vient de perdre son père : l'aime-t-elle encore, depuis quatre ans que dure leur liaison ? Peut-elle se contenter de quelques heures de temps à autre, sans jamais de nuits à partager, de baisers en public ? Ses doutes sont aussi ceux d'une mère qui n'a jamais fait de crêpes à son fils, ceux d'une femme que l'âge grignote petit-à-petit, ceux d'une solitaire partagée entre l'envie de faire couple et l'assurance d'en être devenue incapable. Elle a fait ses bagages en se résignant à rompre ; son séjour piémontais lui fait entrevoir d'autres horizons que celui du regret et de la complainte. Nulle amertume dans ce récit, la colère et la déception du départ cèdent finalement place à la tendresse. C'est bien une histoire que nous conte Madeline Roth avec précision et une grande élégance.

Au-delà de l'histoire de cette femme, il y a ces passages, d'une finesse et d'une justesse qui m'ont frappée ; j'en citerai un seul, qui justifie à mon sens les heures que l'on passe plongé dans un livre : "A quel moment est-ce que j'ai compris ça, qu'il me faudrait lire, beaucoup, pour toutes ces vies que je n'aurai pas ?"



Roman lu dans le cadre des "68 premières fois"

 

Catégorie : Littérature française

adultère / solitude / déception / introspection / Italie /


Posté le 06/03/2021 à 17:51

Avant elle, Johanna Krawczyk. Héloïse d'Ormesson, 01/2021. 155 p. 16 € ****

         Un simple coup de fil, et c'est la vie qui bascule. Carmen, fille de réfugiés argentins, apprend que son père décédé louait un box dans un garde-meuble. Elle y découvre des témoins du passé de son père – des photos, des articles de presse, et surtout son journal intime – et découvre surtout qu'elle en ignorait tout. Elle se plonge alors dans une histoire qui prend ses racines en 1936, dans la région de Buenos Aires, et traite de l'histoire de cet homme sur fond de coup d'état et de dictature.

         Carmen est fragile, avec son obsidienne dans le ventre. Elle a été hospitalisée en psychiatrie pour troubles borderline, souffre d'alcoolisme, et peine à garder un équilibre précaire dans sa vie de femme et de mère. La lecture du journal d'Ernesto Gomez va rompre toutes les digues qu'elle a tâché d'ériger. Les mots de son père ont de quoi susciter l'horreur, à commencer par le meurtre épouvantable de sa mère alors qu'il n'a que dix ans et qu'il s'appelle encore Juan. C'est ce drame fondateur, ainsi que l'absence du père, violent et dangereux, qui a fini par quitter la maison, qui vont déclencher toute la suite. On peut ainsi lire toute la vie de Juan Moreau à la lumière de ces traumas initiaux, dans une approche psychologique, pour comprendre comment, de victime, il est devenu bourreau, et pas des moindres. Sa fille, qui découvre pétrifiée d'horreur – tout comme nous, car certaines scènes sont absolument insoutenables – le rôle qu'a joué son père dans les geôles péronistes, ne parvient pas à lui trouver d'excuses. La vérité fait mal mais, passé le choc de toutes ces révélations, permet à Carmen de redonner le coup de pied pour remonter à la surface et, enfin, pouvoir vivre. Un roman à la lecture éprouvante certes, remarquablement maîtrisé dans sa construction et l'évolution de ses deux personnages.

 

Roman lu dans le cadre des "68 premières fois"

 

Catégorie : Littérature française

Argentine / dictature / famille / secret / mensonge / dépression / traumatisme /



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Posté le 19/02/2021 à 14:17

Ce matin-là, Gaëlle Josse. Notabilia, 01/2021. 216 p. 17 € ****