De ce qui était une friche, une zone à l'abandon, sise entre deux bras de la rivière, jusqu'alors uniquement fréquentée par les animaux des villes et quelques sans-abri qui y plantaient leur tente, et où ne s'aventuraient, hormis les vagabonds, que les agents de la ville, quelques élèves du collège voisin venus y sécher les cours et fumer, et les locataires des jardins ouvriers désormais délogés, l'endroit est devenu un parc paysager attenant à l'éco-quartier.

Un parc contemporain aux perspectives épurées, aux passerelles de bois qui surplombent le bassin, aux collines dessinées à la tractopelle et aux chemins goudronnés, aux jeux imbriqués dans le décor, toboggans en aluminium et balançoires géantes, çà et là un peu de friche forestière pour faire un peu désordre.


C'est dimanche, une journée lumineuse d'été indien, 25 degrés et probablement tous les parcs emplis de monde.


J'aime bien les parcs. On y croise tous types de gens : des familles à poussettes ou à vélo, dont les plus grands shootent dans un ballon ou insistent pour aller se balancer sur les pneus accrochés aux branches, pendant que les parents prennent place résignés dans la file d'attente, des jeunes hommes au corps splendide qui ont envahi le terrain de basket et se déplacent avec des grâces de danseuses, des joggeurs, en couple ou solitaires, écouteurs fichés dans les oreilles, qui courent dans un monde musical muet et des couples âgés qui marchent précautionneusement, des plus jeunes à vélo, des joueurs de pétanque ; à côté de moi un étudiant lit Le Monde allongé sur un muret au bord du bassin et une jeune fille rit au téléphone, les pieds frôlant la surface de l'eau ; un homme, chapeau mou sur la tête,

traverse nonchalamment la pelouse en me regardant ; un couple s'embrasse, derrière eux les arbres sont dorés et rouges et le ciel outrageusement bleu.


J'écris face au soleil et aux collines, le dos au bassin où s'ébattent canards et poules d'eau. Je les regarde, je la connais, elle, du moins de vue. Je l'ai croisée un après-midi, elle était à vélo et avait déraillé, et peinait à remettre la chaîne en pestant contre le cambouis qui graissait ses doigts. Je l'ai aidée en songeant à mon père qui m'astreignait régulièrement à des séances d'entretien de tous les vélos de la maison, elle m'a remerciée en me tendant un mouchoir, s'est essuyé les doigts à son tour en grimaçant un peu avant de charger sur son dos l'étui de son instrument qu'elle avait posé par terre.


Cette après-midi, ils se parlent tout doucement en se regardant, front contre front, elle rit, il la regarde avec intensité, je n'entends pas le son de leurs voix.


J'imagine. La première fois où elle a joué pour lui, il l'a regardée en secouant la tête, et elle a bien vu que quelque chose n'allait pas, comme si le son lui faisait mal. La fois suivante, il a enlevé ses appareils, il a dit qu'il entendrait mieux comme ça, alors elle l'a installé entre eux, l'instrument et elle, a collé entre eux son corps longiligne, et ainsi plaquée contre lui elle a commencé à jouer. Elle a joué quelque chose de facile, des notes tirées et d'autres cadencées, pas plus parce que c'était trop difficile de tenir l'archet de si loin.