Printemps 2020


Il s'est encore réveillé tôt ce matin, avant le jour. Mais il ne s'est pas levé tout de suite, après tout il n'a pas grand-chose à faire aujourd'hui qui le presse, d'ailleurs il se demande quel jour on est, mardi, mercredi, Marwan a perdu le fil puisque chacun d'entre eux ressemble à un long dimanche.

Il a attendu, allongé sur le dos comme un gisant, que le soleil commence à filtrer à travers les persiennes, et quand les barres obliques ont commencé de remonter et sont parvenues jusqu'à son torse, il s'est dit que l'heure était suffisamment décente pour s'extirper de sa couche et revenir à la vie.

Rituel du matin. Un thé léger mais fort en goût, un Lapsang Souchong pas trop infusé sous peine de donner des maux d'estomac, qu'il boit à petites gorgées sur son balcon, assis sur l'une des deux chaises en métal inconfortables peintes en violet, assorties au petit guéridon.

Un vent léger agite les rideaux de la porte-fenêtre derrière lui et les bambous en pot qu'il a réussi à coincer dans l'angle du balcon qui n'excède pas deux mètres carrés. Les oiseaux gazouillent, trillent et sifflent d'autant plus que le calme de la rue n'a été troublé ce matin que par le passage des éboueurs.

Marwan est bien, là, en ce matin semblable au précédent et à l'image du suivant, il aime ces gestes répétitifs, se resservir un autre bol de thé fumé, le tenir du bout des doigts, souffler à sa surface, frissonner un peu car il fait encore frais malgré le soleil. Il fumerait bien une cigarette mais se rappelle qu'il a arrêté depuis deux ans. Se demande vaguement ce qu'il va faire ensuite.

Le tour des réseaux sociaux. Repasser l'aspirateur pour la troisième fois de la semaine dans son deux-pièces. Faire les vitres. Du pain. Relire L'Attrape-cœur. Réparer son vélo qui a crevé hier.

Ou peut-être rien. Il se sent étonnamment bien ce matin, étonnamment léger, et ne craint plus cette vacuité qu'il a si fort ressentie la veille, cette impression de vanité, de temps perdu, la sensation de s'être fait voler ce printemps somptueux dont les contraintes du confinement nous ont tous privés.

Mais ce matin pour une fois, il se sent à sa place. Pour un peu il serait heureux.

Deux notes de flûte viennent interrompre sa rêverie. Il se lève à contrecœur, sans doute rien de notable, mais il faut tout de même vérifier, on ne sait jamais, en ces temps incertains. Sur l'écran s'affiche une bulle de conversation : "Bonjour Marwan, il y aura de la pharmacie aujourd'hui. A tout à l'heure.".

C'est l'un des coordonnateurs du centre d'accueil Covid pour SDF pour lequel il fait du bénévolat depuis plusieurs semaines. Sa mission consiste essentiellement à aller chercher les médicaments destinés aux résidents, antalgiques divers, insuline, et dernièrement méthadone et subutex, qu'il va ensuite donner aux médecins ou aux infirmières vêtus en cosmonautes, qui œuvrent dans un bâtiment où il a interdiction formelle de pénétrer.

Voilà son emploi du temps de l'après-midi décidé, et la possibilité d'échanger quelques mots avec Pénélope Conti, la pharmacienne dont il ne connaît que les yeux verts au-dessus du masque et la voix chaleureuse et enjouée – ils ont pris l'habitude de parler un peu plus chaque jour, de la situation sanitaire, du port du masque pas encore obligatoire mais qui va probablement le devenir, de cette société à l'arrêt ou presque ou de ce printemps si clément. Hier, elle avait des coups de soleil sur les avant-bras et le front, il s'est demandé si elle avait une maison avec un jardin dont elle pouvait profiter avec sa famille.


*


Le feu passe au vert, les deux voitures devant lui ne démarrent pas. En se tordant le cou, Marwan aperçoit l'origine de ce bouchon inattendu. Une voiture de police est garée de travers sur le trottoir, trois flics arrêtent les voitures particulières et laissent passer les camionnettes d'entreprise. Son premier contrôle de confinement. Le feu repasse au rouge.

 Il se demande quelle est la meilleure façon de se comporter : présenter d'office la précieuse attestation siglée du logo très officiel de la préfecture, ou attendre qu'on la lui demande ? Il souffle sous le masque qu'il a enfilé, moins par mesure de protection - après tout il est seul dans sa voiture - que pour dissimuler son teint mat d'oriental qui lui a valu jadis de nombreux contrôles d'identité.

Feu vert. Il passe. Le voilà en vue du pont, il s'arrête docilement derrière la Nissan rouge qui le précède. Plus que deux véhicules devant lui. Marwan garde les mains sur le volant, moiteur dans les paumes, le cœur qui bat plus vite, il se sent stupidement coupable alors qu'il se sait parfaitement en règle.

Enfin il arrive à hauteur des policiers, l'un d'eux lui fait signe de se ranger à la place de la Nissan qui redémarre, lui demande de lui présenter son attestation et sa carte d'identité. Jette à peine un coup d'œil au document estampillé, et d'un geste lui fait signe de passer. Le Covid a ses bons côtés, se dit Marwan en redémarrant, clignotant soigneusement activé.

Encore un carrefour, un pâté de maisons à longer, et il y est. Place de L'Hôtel de Ville, déserte, où les pigeons se disputent un reste de sandwich.

Marwan se gare sur la dépose minute heureusement vide juste à côté de l'officine. Pénélope est à l'œuvre derrière le comptoir, vêtue en civil contrairement à ses deux préparateurs qui portent des blouses.

Son chemisier lui laisse les bras nus, dont la peau est encore un peu rouge. Marwan attend son tour en l'observant, imagine la jeune femme occupée à tailler des buissons, un chien sur la pelouse et, bien qu'elle ne porte pas d'alliance, un mari, des enfants. "Vous venez pour le Centre ?".

Marwan sursaute et rougit sous son masque, craignant que son regard ne l'ait trahi. Elle semble sourire, ses yeux se plissent avec, constate-t-il un peu effaré, une lueur amusée dans le regard.

 Elle fait signe à l'un de ses collaborateurs, se dirige dans l'arrière boutique dont elle revient avec une caisse remplie de boîtes. "Il y en a une deuxième, attention c'est lourd, je la prends et je vous accompagne ?". Il remercie, un peu surpris, flatté aussi qu'elle se charge elle-même de la tâche.  

Les voilà qui parlent de choses anodines, du Centre, du week-end bienvenu pour l'équipe de Pénélope mise à rude épreuve par les demandes incessantes des clients sur la vente des masques encore interdite aux profanes, du télétravail et du chômage partiel. Il y a bien dix minutes qu'ils se tiennent là sur le trottoir, que Marwan cherche désespérément un prétexte pour la retenir, ou la revoir, lui propose soudain et il se trouve stupide puisqu'il se doute bien qu'il n'y a pas d'urgence, de lui rapporter les caisses tout à l'heure, avant la fermeture. Elle ne répond pas que cela peut attendre, au contraire : "C'est gentil, on ferme à 19 heures !"

Quand il est revenu, portant les caisses prétextes à bout de bras, elle était en train d'éteindre les lumières. "Juste à temps ! a-t-il lancé. Je vous aurais attendu a-t-elle répondu, je ne suis pas pressée, et vous ?".

Devait-il lui dire que personne ne l'attendait ? Il a simplement rétorqué qu'il avait le temps, et, un peu surpris tout de même par sa propre audace, qu'il n'avait rien contre une petite promenade dans la tiédeur du soir, à défaut d'un verre en terrasse.

C'est seulement quand, au bout d'une demi-heure de flânerie et qu'ils se sont assis sur un banc le long des quais, qu'il a compris pourquoi elle avait souri sans rien répondre à son regret des terrasses fermées.

Ta da !, elle a sorti de son sac une bouteille de prosecco, qu'elle gardait au frais depuis un moment dans le frigo de la pharmacie a-t-elle précisé, et deux gobelets.

Tandis que Marwan s'occupait de déboucher la bouteille, elle a retiré son masque d'un geste vif et décidé, et ça a été comme si elle se déshabillait. Les lèvres pleines et rouges et des dents qui feraient pâlir d'envie un orthodontiste.


*


Printemps 2030.


Début avril, le printemps radieux explose indécent, 25° à trois heures de l'après-midi, et la chaleur devrait encore s'accentuer les prochains jours. Cela ne surprend plus personne, on s'est habitué à ces chaleurs précoces qui font porter des shorts à la mi-avril. Marwan a traversé les jardins ouvriers aménagés le long du cours d'eau et remonte tranquillement la piste cyclable.

Les tulipes commencent déjà à faner et les lilas fleuris dégagent une odeur enivrante. Du moins l'imagine-t-il, son masque ne lui permet que de sentir sa propre haleine. D'ailleurs il y a belle lurette qu'il ne sait plus ce que ça sent, le lilas.

Quelques familles sont venues profiter de ce bel après-midi dominical. Des enfants à vélo, à trottinette, qui se courent après, deux qui agacent du bout d'un bâton des canards venus mendier du pain.

Tous masqués, sans exception aucune, y compris les plus jeunes. Depuis cinq ans, c'est devenu la norme. Après la première pandémie du SRAS-Cov2, plus connu sous son nom populaire et international de Covid 19, d'autres vagues se sont succédé, les virus, coronavirus et consorts ont muté, rendant impossible toute recherche scientifique et élaboration de vaccins.

On a souffert de diverses infections respiratoires, de gastro-entérites extrêmement dangereuses qui quand elles ne tuent pas vous laissent épuisé et exsangue, d'infections cutanées qui attaquent les muqueuses… Il y a eu l'hendravirus, et Pénélope. Non, pas maintenant, pas Pénélope.

Dans un premier temps, les gouvernements ont tenté d'endiguer les vagues en pratiquant le "stop and go", alternant les périodes de confinement et de retour à l'activité, mais les conséquences économiques et humaines ont été telles qu'il a bien fallu trouver autre chose.

On a réussi à éradiquer certaines maladies grâce à des vaccins. On a parié sur la mise en place d'une immunité collective, qui a plus ou moins bien fonctionné selon les infections. Très mal en tout cas avec cette saloperie d'hendravirus il y a deux ans qui a fait plus de 150000 morts en trois mois rien qu'en France.

Plus question désormais de confiner la population. Depuis cinq ans, on continue de travailler, d'aller à l'école, de vivre une vie normale ou presque.

Mais le port du masque est obligatoire dès que l'on sort de chez soi. Marwan s'y plie, il s'y est fait comme tout le monde, mais il est des jours comme celui-ci où la nostalgie des temps à visage découvert le prend.

Un bourdonnement familier au-dessus de sa tête. Le drone survole la piste cyclable, effectue quelques zigzags, tourne autour des groupes de promeneurs à quelques mètres de distance - sa promiscuité d'ailleurs n'effraie personne -, et s'élève légèrement pour repartir en direction du quartier voisin.

D'ici dix minutes pense Marwan, il y en aura un autre. Puis un autre. Depuis l'instauration du masque obligatoire, la population fait l'objet de leur surveillance constante. On s'est habitués à leur ballet de jour comme de nuit, dans toutes les parties du monde, qu'elles soient urbaines ou rurales.

Le contrevenant s'expose à une arrestation immédiate – certains disent même que les personnes arrêtées "contribueraient" à des tests médicaux. Marwan tente de ne pas prêter foi à ces rumeurs, mais le fait est que les personnes arrêtées ne sont jamais rentrées chez elles, d'après les témoignages qu'il a pu lire ici ou là. En tout cas, aucune de ses connaissances n'a jamais pris le risque de sortir à visage découvert.

Les masques. Face aux risques sanitaires et à la pénurie industrielle, le gouvernement français, à l'instar de nombreux dirigeants européens, a encouragé – obligé – la population à fabriquer ses propres masques, grâce à des tutoriels officiels.

Le masque alternatif, lavable et réutilisable, est devenu la norme.

Comme tout le monde, Marwan et Pénélope sont devenus experts en pliage, couture et désinfection des matériaux. L'enfant qu'ils n'ont pas eu le temps d'avoir aurait appris comme ses camarades à fabriquer ses propres masques, en parallèle avec l'apprentissage de la lecture.

Le seul moment où on se démasque, c'est à la maison. Lors des visites à leurs amis, Marwan et Pénélope gardaient leur protection, ne la retirant que pour boire ou manger, et encore fallait-il la remettre aussitôt la bouchée avalée.  

Le masque devenu partie intégrante de tout contact humain, comme un vêtement. Il y a dix ans déjà, quand elle l'avait ôté, cela lui avait fait un coup au cœur.

Parce qu'il ne s'attendait pas à une telle beauté, un tel sourire, mais pas seulement. Bien sûr, il avait imaginé, avait-elle le menton rond ou osseux, les mâchoires saillantes, la bouche pulpeuse ou les lèvres fines ?

Mais c'était le geste, si soudain, si osé, qui l'avait frappé, cette impulsivité qui, il allait s'en rendre compte par la suite, caractérisait si fort Pénélope.

Il s'est assis sur un banc. Il a chaud. Ca le démange, sous les trois couches de tissu. Ca le démange d'ôter cette protection inévitable sous laquelle il transpire. De sentir l'odeur des lilas, de l'herbe, de la vase. Il n'y a personne autour de lui. Ce serait si facile. C'est si tentant. Juste pour sentir, quelques secondes à peine. Oui, mais les drones, et les gens…  

Retirer son masque en public, aujourd'hui, ce ne serait plus le geste spontané et joyeux de Pénélope, se serait comme sortir nu. Une indécence forcément condamnable. La peur et le conditionnement ont raison de la tentation, constate Marwan, un peu amer.

Deux enfants passent devant lui en tirant un petit chien en laisse. Ils ont quoi, quatre ans, cinq ans. Que savent-ils du bonheur de respirer sans contrainte ? Ils ne sont jamais sortis à visage découvert. Ils ont appris à décrypter les expressions malgré la barrière du masque et ne savent rien de ce que l'on perd, ignorant les indices de communication qui viennent ponctuer un discours et n'en connaissent que ceux de leurs proches, dans la stricte sphère privée.

Ils se sont habitués à faire comme les adultes, à appuyer leurs paroles avec des expressions qui jadis auraient semblé redondantes. Plus de bise, de serrage de main, de contact. Vade retro satanas.  

Un autre drone s'approche, le survole, revient en arrière, lui tourne autour, à deux mètres de sa tête. Marwan esquisse un geste, comme pour chasser une mouche inopportune. L'engin finit par reprendre un peu de hauteur et se diriger vers la famille qui s'éloigne.

Parfois, on a du mal à se reconnaître sous le masque. Et quand on est présenté à quelqu'un, on tâche d'enregistrer des détails, la forme des sourcils ou des oreilles, la couleur des yeux ou des cheveux, le son de la voix… mais cela ne suffit pas toujours.

Chacun a adopté une forme qu'il préfère, masque à pli creux, à trois plis, en bec de canard, un code couleur – certains optent pour des variantes monochrome d'une même teinte, d'autres favorisent des camaïeux, d'autres certains imprimés, l'essentiel est de personnaliser l'accessoire devenu indispensable, au même titre que les vêtements.

Marwan, lui, ne porte que des masques blancs depuis deux ans. Depuis que Pénélope.

Pénélope couchée exsangue, incapable de parler, de respirer seule, clouée par le virus que lui avait transmis son amour des chevaux.

Ces grands bestiaux qu'elle contraignait avec douceur à s'allonger, dont elle flattait l'encolure et les flancs, avant de les faire se relever pour qu'ils la suivent, dociles. Marwan n'aimait pas les chevaux, trop lourds, les grandes dents, les longues jambes, une puissance qui l'effrayait, et n'a pu s'empêcher de penser, quand la maladie a frappé, qu'il avait raison de les redouter.

Il ne restait que le regard entre eux. Aux derniers moments, il a voulu enlever son masque, qu'elle le voie encore une fois. Elle a fait un geste de dénégation, et puis elle est partie.  

Marwan se lève, se rapproche de l'eau. Le couple de canards s'enfuit sans se presser. Son reflet un peu trouble, une silhouette mouvante dans le léger courant, la tache blanche au niveau de sa tête.

Il saisit un élastique de deux doigts qui ne tremblent pas, retire doucement le masque, qu'il tient à bout de bras. Il sent tout. La légère odeur de vase, d'herbe, et du lilas, apportée par la brise. C'est comme il l'imaginait. Respirer. Il est revenu dix ans plus tôt, sur son petit balcon. Il va aller à la pharmacie. Voir sourire les yeux de Pénélope.

Marwan n'entend pas les cris de la famille qui s'apprêtait à passer à côté de lui, les enfants qui le montrent du doigt, le "Monsieur !" impérieux lancé par le père, les remarques outrées, le bourdonnement du drone qui rapplique, la voix mécanique qui dit son nom et lui enjoint de remettre son masque.


Il respire. Dans l'air flotte comme un parfum de rose.