Anna


J’arrivai à Bergheim vers sept heures du matin. Au téléphone, on m’avait dit : "C’est la ferme Lebel, juste à la sortie du village, la dernière rue à droite. Un grand porche avec une porte rouge, vous ne pouvez pas vous tromper." Une voix de femme, un peu sèche, avec une pointe d’accent alsacien – un accent auquel j’avais fini par m’habituer. Elle avait ajouté : "Venez vite, la jument n’a rien mangé depuis hier, et elle tient à peine sur ses jambes !"


Je m’habituais aussi à ces réveils matinaux : beaucoup d’exploitants agricoles, levés aux aurores, qui appelaient en urgence. Une vache qui vêlait avec des complications, des chevaux intoxiqués au tabac, des fractures diverses à réduire, des inséminations qui duraient…

Mes journées commençaient tôt, pour se terminer tard. En plus, il y avait le cabinet, les vaccinations des chiens et des chats, les stérilisations… Je comprenais pourquoi le Dr Meyer avait eu besoin de repos !

Le secteur d’Obernai était vaste, le nombre de villages important, et les deux mois de remplacement que j’effectuais me suffiraient à peine pour connaître les principaux agriculteurs. Quant à vaincre leur méfiance… Parce qu’ils ne me connaissaient pas, bien sûr – "Et quand est-ce qu’il revient, le docteur ?" -, mais aussi parce que je ne suis pas d’ici, que je ne parle pas l’alsacien et qu’enfin, tare suprême, je suis une femme. Jeune.

Les premiers temps, j’ai presque eu plus de mal avec les hommes qu’avec les bêtes. Heureusement, elles, elles m’aiment bien, quelque chose passe entre nous, et elles se laissent faire, ce qui fait que, soignant les unes, j’ai amadoué les autres…


Ce matin-là, bien que tirée du lit à cinq heures à peine, je trouvais que j’avais de la chance : quelques kilomètres à parcourir sur la route de Barr, depuis la maison du Dr Meyer, où je logeais, et, après l’examen du cheval, je rentrerais prendre un solide petit déjeuner, avant de recevoir les patients au cabinet qui jouxtait la maison – s’il n’y avait pas d’urgence entre temps.


J’entrai dans le village. Les explications que m’avait données Patricia Lebel, quoique concises, étaient suffisantes. Je trouvai la ferme tout de suite. Dans le portail était ménagée une petite porte, à côté de laquelle était pendue une chaînette que je tirai. Un son grêle se fit entendre, ainsi que des aboiements. La porte s’ouvrit, je n’eus que le temps de saluer la silhouette qui s’effaçait pour me laisser passer – on m’attendait.


"Entrez, je suis Marc Lebel." Il me tendait la main, en souriant légèrement. Trente-cinq ans environ, yeux et cheveux clairs, le visage tanné par la vie au grand air, l'air avenant. Le mari, sans doute.


"Excusez-nous, on vous dérange tôt, mais on s’inquiétait un peu, c’est la première fois qu’elle est malade, et avec cette chaleur… Allez, Toundra, Cabot, couchés !" Les deux bergers abandonnèrent mes mains avec regret. Je suivis Lebel dans la cour, et je remarquai qu’il boitait légèrement.

Tout en marchant, il s’excusa pour le désordre. J’appris ainsi que le couple vivait là depuis deux ans, et que le gros œuvre de réfection n’était pas encore achevé. Effectivement, il y avait du travail, la ferme comportait deux corps de bâtiments, en sus du logis ; un tas de sable encombrait la cour où trônait également un tracteur flambant neuf.

Le long de chaque mur, des outils, pelles, râteaux, sacs de ciment, et un amoncellement de cartons, de seaux, de jerricans, et même une paire de chaussures de chantier recouvertes de boue séchée. Au passage, je jetai un œil dans l’ancienne étable, vouée à l’abandon, où régnait un désordre indescriptible - du matériel agricole hors d’âge, pour l’essentiel.


"Je vais appeler ma femme, reprit Lebel, c’est elle qui s’occupe des chevaux." Tandis qu’il traversait la cour, je m’approchai des stalles, à côté de l'étable. La première, qui portait le nom de Tango, était vide. Dans la deuxième, tout au fond, se tenait la jument malade, à la robe si sombre que je la distinguai à peine dans l’obscurité. Je l’appelais tout doucement, lorsque j’entendis derrière moi la voix du téléphone :


"Faites attention, c’est un pur-sang !" Je me retournai pour découvrir Patricia Lebel, qui me tendit la main, sans sourire. "Vous aimez les chevaux ? 


- Oui, enfin… j’aime toutes les bêtes ! répondis-je, un peu décontenancée par la question, dont la réponse me semblait aller de soi.


- Bien, allons-y ! Je vais l’attacher, au cas où…" Elle ouvrit la porte du box, et glissa son grand corps à l’intérieur. Je la regardai aller vers la jument, la rassurer et lui mettre un licol, encore frappée par le contraste que formait le couple : la silhouette massive et un peu hommasse, le visage sévère de Patricia Lebel, et la minceur athlétique, presque racée, de son mari. Pendant que la jeune femme la tenait, je commençai à examiner la jument, qui apparemment avait souffert de la chaleur : les yeux étaient légèrement enfoncés, elle tremblait sur ses jambes et, lorsque je pinçai la peau à l’encolure, elle resta plissée.


"Quel âge a-t-elle ?


- Troïka a eu huit ans au printemps. C’est une ancienne coureuse, vous savez, répondit Patricia Lebel avec une pointe de fierté. Elle travaille au club, avec Tango. Lui, il est plus jeune, il apprend à sauter…"


Je continuai l’examen en palpant les flancs de la jument qui, mise en confiance, avait cessé de bouger. Elle avait beaucoup travaillé ces derniers jours, me confia Patricia Lebel, il avait fait chaud.

L’animal était déshydraté, je lui posai une perfusion pour lui injecter du sérum physiologique ; il souffrait également d’une contusion de la sole, sans gravité, probablement dû à une pierre ou une motte d’argile. Il n’avait pas plu depuis si longtemps que la terre était devenue très dure.


"Voilà ! finis-je en me redressant. Vous renouvelez ce soir la poche de sérum, j’en ai dans la voiture. Pour le pied, vous referez un cataplasme ce soir, et tâchez de voir le maréchal-ferrant, qu’il lui ôte le fer. Surtout, qu’elle reste au frais et au repos pendant quelques jours ! De toute façon, je repasserai demain.


- Merci ! Pour la première fois, je vis une ébauche de sourire apparaître sur le visage de Patricia Lebel. On vous offre un café ?"


Je la suivis jusqu’à la cuisine où se trouvait son mari. Il y régnait, là aussi, beaucoup de désordre. Je bus le café brûlant debout, entre le réfrigérateur et l’évier plein de vaisselle sale. Marc Lebel tournait dans la cuisine, déplaçant un objet, poussant une table, visiblement découragé par l’ampleur de la tâche. Sa femme réapparut en tenue de cavalière, me salua d’un "A demain !" sonore avant de quitter la maison.


"Elle va au club, pour ses cours, m’expliqua Lebel. Vous voyez, c’est moi la femme de la maison…" Il montra sa jambe, avec un air un peu fataliste.


- Un accident ?


- Oui, je faisais un reportage sur un chantier, je suis tombé. C’était il y a dix ans… J'ai réduit mes activités, et, au moins, je peux travailler ici…"


Je souris, répondis qu’il devait sûrement avoir de quoi s’occuper. Il me fit part de ses projets de rénovation, puis se tut. Dehors, la chaleur devait monter, mais dans la cuisine, il faisait délicieusement frais. Les deux bergers s'étaient couchés sur le carrelage… Les reins calés contre l’évier, je sirotais mon café sans rien dire, peu pressée de retrouver mes chiens, mes chats et mes vaccinations. Je me secouai enfin, posai mon bol sur une pile d’assiettes bancale derrière moi.


"Vous partez ? dit Marc Lebel.


- Oui, je repasserai demain ! Rappelez-moi s’il y a un problème."


Il me précéda dans la cour et me raccompagna jusqu’à la porte. Dans la rue, Il faisait déjà chaud. Il me sourit pendant que je montais dans la voiture :


"Bon courage ! Et merci !"


Il me fit un petit signe de la main et je repris la direction du cabinet.


Marc


La journée passa, comme d’habitude, très vite. Parce que, chaleur ou pas, on ne peut se soustraire aux tâches habituelles : les travaux dans la ferme, la moisson du foin dès cet après-midi parce que j’avais peur que l’orage éclate.


Finalement, l’orage attendu ne fit que tonner dans le lointain. Après le dîner, la jambe me tiraillait et j’allai m’installer sur le banc dans la cour, pour profiter de la fraîcheur du soir, pendant que Patricia donnait ses soins à Troïka. Elle vint ensuite me rejoindre.


"Alors, ça va mieux ? lui demandai-je.


- J’ai renouvelé le sérum, elle m’a déjà l’air plus éveillée.


- Elle m’a l’air bien, cette véto, non ?


- Oui, enfin, c’est pas sorcier, de soigner un cheval déshydraté…


- D’accord. Mais elle a l’air de bien se débrouiller, avec les bêtes." C’est vrai, c’était allé tout seul, avec ce fichu canasson que j’avais mis des mois à pouvoir approcher. En plus, elle était jolie. Mais la beauté, à part chez les chevaux, ça indispose ma femme.


Patricia, qui aime se coucher tôt, écourta la soirée. Moi, je restai un peu dans la cour, j'étais bien là, sous les étoiles, et fis un sort au fond de marc de Gewurztraminer. Je me souvins de la douceur avec laquelle la frêle jeune femme avait approché la jument, et me demandai si les autres propriétaires de bêtes la recevaient aussi crûment que Patricia.

A l'étage, elle dormait déjà, et mes mouvements pour m'installer à son côté ne la firent même pas se retourner. Eprouvé par la journée, j’étais pourtant incapable de trouver le sommeil. J’avais soif, j’avais chaud, la peau me démangeait, je pensais à un tas de choses sans parvenir à me concentrer sur une seule. Patricia dormait profondément, comme à l'accoutumée. Pesamment.

Elle était solide, elle l’avait montré lorsqu’on s’était rencontrés, il y a presque dix ans. À l’époque, j’étais pigiste pour la presse locale, pas les Dernières Nouvelles ou L’Alsace, non, pour des journaux spécialisés en agriculture, ou dans les bâtiments et travaux publics sur le secteur du grand Est. C’est en faisant un reportage sur la construction d’un collège chapeautée par un architecte mystique que j’étais tombé d’un échafaudage. L’accident stupide : j’avais voulu faire un pas en arrière, oubliant que j’étais en hauteur, et la barre de l’échafaudage, placée trop bas, n’avait pas pu me retenir. Une chute de trois mètres, un peu assommé, une double fracture au tibia, et la rotule en miettes. Les os ne s'étaient pas ressoudés aussi bien que ce que les médecins attendaient, au point que j’avais failli voir mon genou immobilisé, ma jambe raidie à jamais.


Patricia était kiné. Elle était arrivée à ce moment-là, et, avec l’obstination inébranlable dont elle faisait preuve quand on lui confiait un cas "lourd", m’avait littéralement pris en charge : grâce à elle, j’avais accepté ces longues séances de rééducation, une véritable torture, et les heures passées à mariner en piscine, jusqu’à ce que, après plusieurs mois de ce régime, le genou se remette enfin à remplir son rôle de genou.

J’avais repris mon métier vaille que vaille, bien que j’aie dû exclure certains chantiers, où les reportages devenaient trop acrobatiques pour moi. Depuis, je partageais ainsi mon temps entre quelques piges pour les Cahiers techniques du bâtiment et le travail à la ferme, qui incluait le soin aux bêtes – des poules et des lapins en plus des chevaux -, les quatre hectares et demi de terrain, fourrage et maïs, et les travaux de rénovation de la maison.

Patricia gagnait largement pour nous deux. Certes, elle était dure, autoritaire, mais ça m’arrangeait bien, de me laisser gouverner. C’était tellement plus confortable de la laisser décider pour nous deux… Même si, parfois, elle me faisait cher payer cette dépendance, allant, les soirs de grande crise, jusqu'à me traiter de lopette. Et je savais très bien ce qu'on disait de moi au village, que c'était elle qui portait la culotte, mais ça ne m'avait jamais gêné, étranger que je suis à toute cette culture du mâle dominant.

Je me demandais comment elle faisait, la petite vétérinaire, lorsqu’elle devait intervenir pour un vêlage difficile, qui réclame une force physique toute masculine - ou celle de ma femme… Je pensais aussi aux travaux en cours dans la ferme qui n’avançaient guère, la faute à cette jambe, en particulier à la balustrade du balcon du premier étage, au bois vermoulu, qui menaçait de s’effondrer. Il faudrait que je la remplace, à l’occasion. Encore un travail urgent mis en attente.

Je crois que je finis par m'endormir, d'un sommeil léger et tendu, dont je fus tiré par les premiers bruits de la vie, à l'aube, et la camionnette du voisin qui faisait les trois huit à la brasserie d'Obernai. Je me levai avec un début de migraine qui n’augurait rien de bon.


Anna repassa le lendemain en fin d’après-midi pour constater que la jument allait beaucoup mieux. Patricia n’était pas là, elle était partie au club hippique d’Obernai où elle donnait quelques cours en plus de son activité de kiné, lui racontai-je, tout en me demandant bien pourquoi je lui donnais un tel luxe de détails. Qu’est-ce que ça pouvait bien lui faire, après tout, de savoir où était ma femme ? Il faisait toujours une chaleur à tomber raide, ma migraine ne me lâchait pas et, quand Anna se baissa pour examiner le pied du cheval, en laissant une main sur l’encolure, je vis l’auréole de sueur qui marquait son tee-shirt.

Une goutte roula le long de sa joue pour se perdre dans son cou. Une peau claire, fine, presque transparente. Elle s'essuya le front, me jeta un coup d'œil, reposa délicatement au sol le pied de Troïka, se releva. Ne bougea pas, appuyée contre le cheval.

Son aisance avec les animaux continuait de me fasciner. Je lui tendis la bouteille d'eau que j'avais emportée, elle but à longues gorgées, un peu trop vite, de l'eau lui coula dans le cou, elle s'essuya du dos de la main, me sourit. Je perçus son odeur, un mélange de transpiration et d'eau de toilette fleurie.


Troïka s'ébroua. Elle sembla revenir à la réalité, me dit :


"Il faut que j'y aille.


- Je vous raccompagne."


Elle revint une dernière fois, le lendemain, dans l'après-midi. Je savais que cette dernière visite n'était pas réellement nécessaire. Les bêtes étaient agitées, le vent s'était levé, le ciel soudain noirci qui creva d'un seul coup. La porte de la grange claqua, nous nous retrouvâmes dans l'obscurité. Nervosité des chevaux, martèlement de la pluie sur le toit, nos respirations haletantes d'un coup, je sentis son parfum de sueur et de fleurs.

Elle fit un geste, elle dut porter la main à sa nuque je suppose, je n'y voyais rien mais son coude m'effleura au passage, je ne la croyais pas si près, je n'y tins plus et la serrai violemment dans mes bras, plongeant la tête dans son cou, m'enivrant de cette odeur qui me montait à la tête. Je sentis son désir, elle se colla contre moi, ses mains dans mon dos, et quand nous nous embrassâmes, nos dents s'entrechoquèrent. "Pas ici…" murmura-t-elle lorsque j'entrepris de baisser son pantalon sur ses hanches.

Agrippés l'un à l'autre, nous traversâmes la cour sous un déluge tiède et, sans la lâcher, je la conduisis à l'étage, dans la chambre dont je n'avais pas pris le temps de refaire le lit. Elle avait bon goût.


Patricia


Patricia rentrait du cabinet, pleine de rancœur cette fin d'après-midi-là, sa patience mise à mal par les petits vieux aux membres déformés par l'arthrite, les jeunes aux jambes amaigries sorties de leur gangue de plâtre qui rechignent à sauter sur le trampoline, la secrétaire et ses torticolis chroniques, les appareils électriques qui lâchent et les patients qui n'honorent pas les rendez-vous.

Heureusement, les deux derniers avaient eu le bon goût d'annuler à l'avance, ce qui lui permettait de rentrer une heure plus tôt, à l'improviste. Elle pourrait aider Marc pour les travaux, ils projetaient d'agrandir les stalles, deux cloisons à abattre à coups de masse, ça lui ferait du bien.

La voiture de la vétérinaire était garée devant la maison. Encore un problème ? Non, Marc l'aurait prévenue. Peut-être poussait-elle la conscience professionnelle au point de revenir une fois de trop ? Manquait-elle tellement de confiance en elle ?

Ou alors elle avait vraiment du temps à perdre… Les chiens n'aboyèrent pas à son arrivée, se contentant de gémir en pressant leurs museaux contre ses cuisses. Elle leur accorda une caresse distraite, traversa la cour en se hâtant sous la pluie qui tombait sans discontinuer depuis le gros orage d'avant-hier, et se rendit à l'écurie où elle ne trouva personne, à part les deux bêtes dans leurs boxes.

Rassérénée, mais étonnée du silence – que faisait Marc ? - et intriguée par la présence de la voiture de la vétérinaire, elle entendit soudain, par-dessus le crépitement des gouttes sur la tôle, des bruits venant de l'autre côté, de la partie habitée. Une fenêtre qui tapait. Marc avait dû oublier de fermer celle de la chambre. Elle s'apprêtait à l'apostropher, quand il y eut autre chose. Des éclats de voix, des rires.

On ne voyait rien à travers le rideau de pluie. Patricia retraversa la cour, moins vite cette fois, les yeux levés vers la fenêtre à balustrade de la chambre, dont le volet claquait, et d'où lui avaient semblé provenir les voix. Passant par la cuisine, elle se dirigea vers l'escalier, posa une main sur la rampe, leva un pied.

A nouveau les voix, deux murmures indistincts dans lesquels elle crut reconnaître celle de Marc, et un gémissement. Elle réfréna l'envie d'appeler, encore, et monta doucement l'escalier. Elle savait déjà tout en refusant l'évidence, et ne fut pas autrement surprise par ce qu'elle découvrit. Ils étaient là-haut, enlacés, à moitié nus, s'embrassant devant la porte-fenêtre ouverte. Les lèvres de Marc descendaient le long du cou de la fille, sur son décolleté, les lèvres de son mari sur son corps à elle, sur ses seins qu'il prit à pleine bouche pendant qu'elle se cambrait comme pour lui donner davantage de prise, la tête renversée, les yeux clos.


Il ne l'avait jamais embrassée de la sorte, elle.


Sur le seuil de la porte, Patricia se dandinait d'un pied sur l'autre. Elle regardait sans bouger, le visage de son mari dissimulé dans le cou de l'autre, ses mains dans ses cheveux qu'il tirait pour l'approcher plus encore. Elle finit par faire un pas. Le parquet grince, l'autre ouvre les yeux, Marc se redresse, ils se séparent, reculent tous les deux en se tournant vers elle.

Marc fait passer Anna derrière lui, dans un geste dérisoire de protection. Parce que c'est la vétérinaire que Patricia veut approcher, celle qui vient de lui voler son mari, la voleuse de passage qui se fait embrasser comme jamais ; elle s'approche tandis que la fille recule encore, elle doit avoir peur, et c'est bien fait pour elle. Patricia se rend compte que c'est bon de faire peur, elle devient menaçante, et se met à l'invectiver :


"Salope ! Traînée ! Voleuse ! Sale pute !"


Marc s'interpose, balbutie des "Calme-toi Patricia, c'est rien, on s'est juste embrassés… Je vais tout t'expliquer…


- Toi ta gueule !" rage-t-elle en le bousculant sur le côté. Il perd l'équilibre sur sa jambe malingre, se rattrapant à Anna qui recule elle aussi. Elle n'a pas vu le trou derrière elle dans la rambarde, rafistolé par des tasseaux insuffisants pour retenir le corps mince qui les traverse dans son élan pour échapper à la furie légitime.

- Anna crie, Anna tombe, ses yeux agrandis par la terreur qui cherchent encore à quoi se raccrocher, il y a ce bruit flasque et écoeurant, et puis plus rien, à part le chant continu de la pluie.


"Merde, dit Patricia. Je voulais juste lui faire peur."


Le couple s'approcha de la rambarde, précautionneusement. Marc tomba à genoux, la tête baissée vers l'horrible tableau qu'il ne voyait pas. La vétérinaire aurait pu survivre à une chute d'un étage, mais en bas l'attendait la herse décrochée hier du tracteur dont il voulait remplacer les dents manquantes, pas assez manquantes hélas pour ne pas empaler la jeune femme. Patricia posa une main sur son épaule, sans qu'il tressaille ni ne réagisse. Elle raffermit sa prise.

"Viens, relève-toi." Il se retourna, la regarda longuement qui le dominait, si calme. Ecarta la main qui voulait l'aider, se releva avec peine, les épaules raides et voûtées, pour la suivre dans l'escalier.

Patricia ahanait, au fond de la cave. La tâche était plus dure qu'elle pensait, la terre grasse et lourde, et noire. A coups de bêche, elle creusait le trou, tout au fond, là où jadis on entreposait le charbon. Encore quelques coups, elle y était presque.

Elle avait congédié Marc, qui avait mal à la jambe et était de toute façon trop stupéfait pour être d'une aide quelconque. Elle ne pensait qu'au bien-fondé de sa proposition, qu'elle lui avait présentée avec son habituel sens du concret qu'il lui admirait : on ne va rien dire, la thèse de l'accident ils n'y croiront jamais, on va déplacer la voiture ce soir et on dira qu'elle est partie dans la soirée.

Je vais t'aider à cacher le corps, toi tu restes là Marc, tu restes avec moi. Tu es à moi Marc, à moi se répétait-elle en enfonçant la bêche une dernière fois.


Troïka donna un coup de pied dans la cloison. Tout irait bien.