"Tout ça, c’est à cause de son regard. On ne m’avait pas regardée comme ça depuis des années. Dès cette minute-là, j’ai été comme captive et ensorcelée par ce regard si dense dont il m’avait enveloppée toute entière, le premier soir, dans ce café-théâtre du vieux Lyon où on nous avait installés côte à côte sur des tabourets bringuebalants, parce que ni lui ni moi n’avions réservé et que tout était complet.

C’était un spectacle de Muriel Robin. Quand elle a terminé, et après plusieurs rappels, les gens se sont levés autour de nous, ils nous ont un peu bousculés au passage, mais je suis restée là un moment, et lui aussi. On était assis dans la foule, et c’est là qu’il m’a regardée, qu’il m’a… littéralement mangée des yeux. Moi, je me suis laissé faire, j’ai tâché de sonder ces yeux-là, qui m’envoyaient des messages tous azimuts, comme un condensé de choses indicibles.

Ils semblaient vouloir me contenir, me fixer, comme un objectif. Mais pas froids, non, au contraire… Pleins de promesses, de bonnes choses… (Elle s’arrête un moment, soupire, puis reprend). Je pense à un film que j’aime bien, Mauvais sang, vous connaissez ?


- Le film de Carax ?


- Oui, c'est ça. Eh bien, il y a un moment où Alex regarde Anna, pendant un long moment, exactement comme lui m’a regardée. Il la regarde tellement qu’elle s’en inquiète. Et lui, il a cette réponse : "Il faut nourrir ses yeux pour les rêves, la nuit." Alors, je ne sais pas, et je ne saurai peut-être jamais ce qu’il voulait vraiment, mais, dès ce moment-là, je lui ai fait confiance.


Après, on est sortis du café-théâtre, on s’est mis à parler, de tout et de rien, je ne me souviens plus... Si, il m’a demandé si j’avais faim… C’était comme si on s’était toujours connus… Ensuite, on ne s’est pas quittés pendant quatre jours.

On les a passés en huis-clos, chez lui ; il m’a dit que j’étais la première depuis longtemps, que je lui donnais de l’air, qu’il était heureux… Et moi, j’étais comblée, vraiment. Je me souviens d’un après-midi où je l’ai laissé dormir pour sortir une heure ou deux. Il avait plu sans discontinuer depuis mon arrivée à Lyon, la veille de notre rencontre, mais cet après-midi-là, il faisait enfin meilleur, j’avais un peu chaud, il y avait du monde en ville et je voulais lui faire un cadeau.

Je marchais dans la foule, je sentais encore sur moi la pression de ses mains, j’avais les jambes un peu tremblantes. J’étais dans un état cotonneux, comme quand on a la fièvre, mais je marchais comme une reine, et les hommes me regardaient. J’étais belle, comblée dans mes désirs, et tout me semblait facile.


Et puis, j’ai dû repartir. Je ne pouvais plus retarder davantage mon retour. J’avais déjà décommandé pas mal de rendez-vous, et laissé en suspens mes dossiers… Je vends des encyclopédies Larousse pour les collectivités et les entreprises, vous savez ? Je m’occupe du secteur sud est, je voyage, de Lyon à Nice, je vais même jusqu'à Montpellier… Enfin, il m’a raccompagnée au train, je rentrais à Paris, et j’ai fait tout le trajet comme assommée par ces quatre jours, par leur densité, par leur violence. On avait à peine eu le temps de se dire au revoir…


Sur le chemin, je me suis dit que je n’allais pas me laisser prendre au piège. J’avais pris du bon temps, ça arriverait peut-être encore, mais cette histoire n’était qu’une parenthèse. D’ailleurs, je vivais seule, et j’y tenais – d’ailleurs je me suis toujours beaucoup méfiée de la vie de couple.


Et puis… A mon retour, il a commencé à prendre beaucoup de place dans mon cinéma intérieur. Je me suis surprise à bâtir des tas d’histoires où il avait la vedette ; j’ai eu envie de choses déraisonnables, je me suis emballée. Je me trouvais en totale contradiction avec la décision que j’avais prise… Alors, j’ai eu peur…


J’ai eu peur parce que ça allait vite. Peur de m’être trompée sur la signification à donner à son regard. Peur de me lasser comme ça m’était si souvent arrivé. Peur de me faire mal, d’être déçue, de le décevoir aussi… Peur de réaliser que c’était des chimères que je m’inventais. Mais j’avais envie de croire que quelque chose pouvait perdurer de ces quatre jours où on s’était coupés du monde, lui et moi. Moi qui pensais être aguerrie maintenant, il avait suffi qu’on m’aime et qu’on me regarde comme lui…


(Elle s’interrompt une seconde fois, boit quelques gorgées du café qui a refroidi dans son gobelet de plastique blanc posé sur le bureau, devant elle. Elle ne parle pas de ces choses un peu puériles qu’elle a faites dans les jours qui ont suivi son retour : écrire son nom à la plume sur des bouts de papier qu’elle chiffonnait ensuite avant de les mettre à la corbeille, s’imaginer qu’il la regardait et prendre des poses, comme s’il était là, vraiment…

Elle se souvient aussi qu’un soir, elle s’est campée devant le miroir du couloir et elle s’est regardée, longtemps, droit dans les yeux, comme il l’avait fait, jusqu’à ce que ses traits se brouillent, qu’elle ne distingue plus rien. Quand elle a cligné des yeux pour retrouver une vision plus nette, elle s’est trouvée seule, et pâle, avec un regard de noyée.)


- Tenez. (Elle prend le mouchoir qu’on lui tend. « Merde, je pleure. » Elle se mouche bruyamment.)


- Et ensuite ?


- Eh bien, j’ai repris mes activités. Les courses à travers Paris, les démarchages, les coups de téléphone, des déplacements dans mon secteur, sans la possibilité de le voir, trop pressée… On me disait que j’avais l’air heureux. Il faut dire qu’il m’avait appelée, plusieurs fois. On allait se revoir… Je débordais d’énergie, j’étais tout entière dans ma joie, et ça devait forcément se voir, les sourires, les yeux qui pétillent.

Je lui ai écrit une ou deux lettres, j’y ai mis beaucoup de choses, tout ce que je viens de vous dire. C’était trop, peut-être. Mais j’avais besoin de coller des mots sur notre rencontre, pour en retenir les images qui foutaient le camp, pour ne rien oublier de ses détails. J’avais déjà perdu beaucoup : mes souvenirs devenaient flous ; sa bouche, son odeur, son visage ne me revenaient que par fragments, même ses yeux et leur profondeur, leur densité. Il commençait à me manquer…


Parfois, j’avais des accès de violence. Je maudissais nos obligations respectives qui nous empêchaient de nous voir. Je pensais à ses doigts sur ma peau, et à sa peau contre ma main… Je n’avais à toucher que des choses inertes ou des corps étrangers, alors que je crevais d’envie de l’avoir là contre moi, de rester allongée à ses côtés et de dormir, calme et tranquille. J’aurais ouvert les yeux et il aurait été là, à me regarder, et je me serais sentie si confiante que je n’aurais rien eu à lui cacher…


Heureusement, j’ai dû m’absenter une dizaine de jours. Au moins, ça m’a permis de me changer les idées. On ne s’est pas contactés pendant tout ce temps-là, et j’ai pensé à autre chose. A mon retour pourtant, ça a recommencé. D’abord, j’ai trouvé une lettre, tendre, où il disait tout sans rien dire vraiment. Il avait aimé mes lettres, et me proposait de revenir le voir, d’ici quelques semaines. Je n’avais donc plus qu’à attendre…

Mais c’était insupportable. Je comptais les jours jusqu’au moment où, enfin, on se retrouverait. Je ne vivais qu’avec ce délai en tête, et c’était long. On se reverrait avant septembre, pendant la saison chaude, avant que les nuits se fassent plus longues, les journées plus fraîches ; je voulais porter des robes légères comme il m’avait dit qu’il les aimait. Je voulais aller voir la rivière dont il m’avait parlé, et qu’il n’avait pas pu me montrer la première fois, à cause du mauvais temps.

Je voulais encore m’asseoir derrière lui sur le Dax et parcourir les ruelles de la Croix-Rousse, la montée Bonafoux, et…


- Le Dax ? Ces petites motos qui ressemblent à des modèles réduits ?


- Oui... C’est pratique, d’ailleurs, en ville il y en a partout. Donc, j’avais envie de tout ça, de ces promenades, d’aller nager dans des gravières, et de dormir avec lui dans la chaleur de l’après-midi… Je voulais vivre des choses extraordinaires avec lui, enfin, qui me semblaient extraordinaires, les choses que j’imaginais quand j’avais quinze ans, mais que je n’avais jamais vraiment connues. Je voulais aussi que nos retrouvailles soient une fête, parce que ça allait passer vite, trop vite. J’aurais à peine le temps d’en profiter, et je serais à nouveau seule, dans le vide…


Et j’attendais ses lettres. Le matin, je guettais la pendule, dès dix heures, dix heures cinq, pour être sûre de ne pas devancer le facteur, et je descendais les cinq étages pour aller ouvrir cette fichue boîte, avec l’impatience de trouver quelque chose, et la crainte qu’il n’y ait rien. D’ailleurs, la boîte était souvent vide, à part les factures et le courrier administratif ou bancaire. Je remontais, fatiguée. Tout ce bouleversement intérieur, cette panique intime, pour rien… Je me disais que j’étais bien stupide de me mettre dans des états pareils, et que ce serait bien pire, le jour où je le reverrais…


Je me demandais s’il avait peur, lui aussi. Je l’ai appelé, souvent, mais il n’était pas toujours chez lui, et je lui laissais des messages. Au téléphone, il semblait calme – plus que moi en tout cas ! -, il me disait qu’il travaillait beaucoup, qu’il fallait préparer la saison prochaine…


- Quel était son métier ?


- Il était régisseur à l’Opéra de Lyon. Ça le passionnait, mais ça lui prenait aussi beaucoup de temps. Alors que moi, au contraire, j’en avais du temps, à ne plus savoir quoi en faire, à part rêver nos retrouvailles – excusez-moi, je me répète… (Devant le signe de dénégation de son interlocuteur, elle reprend.)


Parfois, j’avais envie de tout abandonner, de ne penser qu’à moi, de ne plus attendre. Comme avant. Je me disais que c’était presque mieux, avant. J’étais plus tranquille. J’ai même cru, à un moment, que ce n’était que du vent, que ces semaines de patience n’allaient déboucher sur rien… S’il m’avait demandé de renoncer, de m’effacer, de ranger cette histoire dans le tas des « peut-être », je l’aurais fait, mais quel gâchis… Je lui en aurais voulu, je me serais vengée.


Un jour, peu de temps avant que je le retrouve, j’ai reçu une lettre. Une longue lettre, où il me disait ce qu’il n’avait pas osé me confier de vive voix. Il était encore hanté par le souvenir de celle qui l’avait quitté, l’an dernier. Il m’avait peu parlé de son ex-femme, je savais seulement qu’elle était très belle, et qu’il l’avait beaucoup aimée. Malgré ça, il m’avait donné tout ce que je n’aurais jamais osé souhaiter…

Cette rivale dont il me parlait me semblait bien lointaine. Et puis, on ne repart jamais à zéro, on traîne tous ses valises de vécu, plus ou moins lourdes… C’était ça que j’aimais chez lui, cette expérience, cette douleur ; je n’avais pas envie d’aimer un petit garçon !


Il ne m’a rien promis, je sais. Mais j’étais la bienvenue, quand je voulais. Alors, en attendant, je lui ai écrit, encore. J’ai aussi acheté un tas de trucs pour le séduire à nouveau. Je voulais l’entendre me dire que j’étais belle, et le captiver, l’avoir à moi, qu’il ne regarde aucune autre…


- Et vous l’avez revu, au cours de ce mois d’août ?


- Oui, le 15… En revenant de Marseille, où j’avais passé quelques jours, au mariage d’une amie… (Lui revient l’impression un peu pénible de cette fête, la grosse joie, le repas interminable, son impatience croissante, l’alcool qu’elle avait bu pour passer le temps et se sentir moins seule ; elle n’avait même pas de cavalier…)

Je suis arrivée à Lyon en plein après-midi. Il était convenu que je le retrouve directement chez lui. Vous imaginez dans quel état je pouvais être. Eh bien, ça ne s’est pas passé du tout comme je m’y attendais. La porte de l’immeuble était ouverte, celle de l’appartement aussi ; je suis entrée sans bruit, étonnée de ne pas le voir, jusqu’à ce que je me rende compte qu’il était sous la douche. Bêtement et tranquillement sous la douche. Malgré l’eau qui coulait, je l’ai entendu me dire de m’installer, qu’il n’en avait pas pour longtemps.

Moi, j’aurais voulu le trouver là à m’attendre, qu’il me serre contre lui, mais non, il s’occupait de ses petites affaires. Alors, j’ai tourné dans l’appartement, il avait acheté des fleurs, mais malgré ça, je me suis sentie de trop…

C’est difficile à expliquer… l’impression d’arriver au mauvais moment, de n’être pas la bienvenue, de ne pas avoir été souhaitée, désirée, et d’interrompre quelque chose qui se déroulait bien, sans moi. J’ai même failli partir ! Finalement, il m'a rejointe, frais après la douche, attentif, amoureux, et il s’est si bien occupé de moi que mes doutes se sont envolés. J’ai fait tout ce que j’ai pu pour le séduire… (Elle se rappelle le dîner au bord de l’eau, nue sous sa robe d’été, elle s’était tordu la cheville dans les herbes et avait fini par ôter ses talons hauts ; ils étaient environnés de bruits étranges, sous les arbres, pendant que la nuit tombait, et elle se cachait lorsque les phares des rares voitures balayaient l’ombre du bois où ils s’étaient allongés.)


- Continuez.


- Ah ! oui… Je suis restée quatre jours, comme la première fois. Il était à moi, enfin. Rien qu’à moi. Et je n’étais plus seule. Et c’est sans doute à ce moment que j’ai vraiment commencé à y croire : un jour, peut-être, on ne se quitterait plus…


Mais il fallait repartir, dans les larmes qu’on retient devant l’autre, quand on ne sait pas quoi se dire, tout ce folklore des adieux que je déteste… J’avais l’impression qu’on m’arrachait un morceau de moi. J’étais comme amputée, vous comprenez ? Sans lui, tout me paraissait tellement absurde… Je lui ai dit que je ne voulais plus le quitter, que je voulais rester là avec lui, longtemps. Que j’aimais sa ville, que j’aurais voulu y vivre.


- Et lui, que vous a-t-il répondu ?


- Oh, je ne voulais pas paraître trop décidée. Je ne lui ai pas dit ça si franchement ! Il m’a répondu qu’on verrait bien, qu’il ne voulait pas faire de projets, parce que ça lui plaisait comme ça, cette incertitude. Il me disait aussi que j’étais un chien fou, et il a même souri.

Mais moi, j’étais tout ce qu’il y a de plus sérieux. A mon retour, j’ai commencé à m’organiser, pour être prête, au cas où… Mes encyclopédies, après tout, je pouvais les vendre ailleurs ! Je pensais à me débarrasser de mes meubles… J’ai parlé de mes projets autour de moi, j’étais contente, j’allais prendre ma vie en main. D’ailleurs, tout le monde voyait bien que j’avais l’air heureux… Je peux avoir un autre café ?


- Bien sûr. Attendez-moi.


(Pendant que son interlocuteur se lève, elle reste songeuse un moment. Elle aurait aimé vivre sur les quais de la Saône, dans l’une de ces maisons à la parisienne, aux minuscules balcons fleuris, dans un grand appartement où entre le soleil. Elle avait même acheté des rideaux d’indigo, bien épais, une folie, et des assiettes assorties. Et elle voyait de belles choses, des plantes vertes, et aussi un chat…)


- Voilà votre café.


- Merci. (Elle boit à petites gorgées, c’est très chaud, ça brûle, mais tant pis, elle veut se dépêcher, elle a hâte d’en finir, maintenant…)


- Ensuite, entre l’été et la dernière fois, vous vous êtes vus assez souvent ?


- L’automne a été désespérément long. C’était toujours du temps volé qu’on passait ensemble, trois jours ici, une semaine au bord de la mer, à la Saint Sylvestre… Il est venu à Paris quelquefois, mais je préférais me déplacer. J’avais toujours hâte de quitter la grisaille parisienne, et j’aimais sa ville. Je découvrais ses quartiers, les librairies, le vieux Lyon, ses traboules, je m’y créais mes habitudes…


En février, j’ai profité d’un salon du livre à Grenoble pour y passer quelques jours. Cette fois, j’étais bien décidée à lui exposer clairement mes projets. J’espérais qu’enfin il ne se déroberait pas… J’ai pris le train, et je suis arrivée en début de matinée. Quand j’ai sauté sur le quai, je ne l’ai pas aperçu. J’ai attendu vingt minutes, en me disant qu’il devait avoir un peu de retard. Il faisait froid, j’étais prête à aller lui téléphoner, mais il a tout de même fini par arriver.

A voir sa tête, j’ai su tout de suite que quelque chose n’allait pas, et que ce n’était pas la panne de sa voiture qui le mettait dans un état pareil. Il ne m’a pas embrassée comme les autres fois. Il avait l’air tendu, soucieux, préoccupé par des choses qui n’avaient rien à voir avec moi ; il était même assez taciturne. Moi, j’avais passé plus de trois heures dans le train, et je mourais d’envie d’aller chez lui, de l’avoir contre moi, j’avais… envie de lui, tout simplement !


Au lieu de ça, il m’a conduite en ville, à pied. On a marché longtemps. J’étais encombrée par mon sac de voyage qu’il a tout de même fini par me proposer de porter. Il avait des courses à faire, un mandat à envoyer, un saut à faire au magasin d’informatique pour récupérer du matériel qu’il avait fait réparer, et aussi un livre à commander…

Moi, je faisais le pied de grue dans des boutiques où, toujours curieux de tout, il s’enquérait de la réédition d’un ouvrage ou des mérites respectifs de deux nouveaux logiciels… Pendant ce temps, comme il menaçait de pleuvoir, j’ai traversé la rue et je me suis acheté un parapluie. Un beau parapluie, avec une pointe en métal et un manche en bois, dont la poignée était recouverte de cuir. Solide, pas comme le dernier que j’avais cassé en le coinçant dans une grille d’égouts.


Enfin, comme j’étais fatiguée de me tenir debout et de le suivre dans les rues, il m’a emmenée dans le cirque romain de Saint Just. Apparemment, il ne paraissait pas décidé à me conduire chez lui.

Ce n’était pourtant pas loin… On s’est assis sur les gradins, tout en haut, il n’y avait personne, il faisait froid. Il s’est débarrassé de mon sac et de ses achats, moi de mon parapluie. Là, il est resté un moment sans rien dire, à regarder devant lui, le cirque, et plus loin, la ville, plongé dans des réflexions dont il ne semblait pas vouloir me faire part.

Quel accueil ! Je me suis approchée de lui, et je lui ai demandé ce qui n’allait pas. Il ne m’a pas répondu tout de suite, il s’est même un peu éloigné de moi. J’ai pensé que j’avais fait quelque chose de mal, qu’il était fâché contre moi, pour quelque raison obscure… Il a haussé les épaules et a lâché, tout à trac, qu’il avait quelque chose d’important à me dire. J’étais arrivée depuis une heure maintenant, et j’avais l’impression d’avoir retrouvé un étranger. Comme si les six mois qu’on avait passés ensemble n’avaient pas existé. Je me doutais bien que ce qu’il allait me dire n’allait pas être très agréable, j’avais le cœur qui battait fort, les mains moites.

Toujours sans me regarder, il s’est mis à me parler d’elle, de cette rivale que je n’avais pas assez redoutée, qui était revenue, aimée, attendue, retrouvée. Il disait qu’il l’aimait, et s’excusait auprès de moi, me demandant de comprendre… Et moi, qui me comprendrait ?

Moi, qui l’avais attendu bien mieux et bien plus longtemps qu’elle, l’autre, ne saurait jamais le faire ! Je m’étais trompée ! J’étais flouée, sur toute la ligne… Il ne serait jamais à moi, il ne l’avait jamais été. Il avait suffi qu’elle revienne, qu’elle refasse surface, et lui, pauvre idiot, il  se laissait faire ! Elle me l’avait volé… Je me suis levée, je l’ai traité d’imposteur, de menteur, et c’est elle que j’insultais, aussi. J’ai pris le parapluie qui était à mes pieds… (Elle s’arrête. Elle revoit tout : les gradins en contrebas, les flaques d’eau et la boue dans les allées désertes, et elle ressent encore ce désespoir et cette indignation qui l’ont prise…)


- Et après ? Qu’avez-vous fait, quand vous avez pris le parapluie ?


(Elle sursaute. Il faut raconter la suite. Mais il ne reste rien de la colère qui l’avait saisie, à part le sentiment de son échec, et de l’accablement.)


- Après… Il n’y a plus grand chose à dire. La première fois, j’ai frappé parce que j’avais mal, parce que ça me faisait du bien, plus de bien que si je m’étais contentée de l’insulter. Comme une grosse gifle… J’ai frappé fort, je ne pensais pas frapper aussi fort. Le parapluie s’est cassé, je n’avais plus que le manche en main. Lui, il est tombé sur les genoux.

En glissant, il s’est cogné la tête, à la tempe je crois, sur le bord du gradin. Il est resté un moment sur les genoux, puis il a vacillé, et il s’est écroulé. C’est là que le sang a commencé à couler, beaucoup. Si ça se trouve, c’était déjà… fini, à ce moment-là…


Je l’ai frappé une seconde fois, avec le manche du parapluie. Je voulais lui faire mal, le punir de m’avoir menti, et… qu’il renonce à son fantôme. J’ai frappé encore, je l’ai insulté aussi, je n’y voyais plus rien, j’avais les cheveux dans les yeux… Et j’ai continué, parce que j’avais commencé, parce qu’il se laissait faire, parce qu’il ne protestait pas. De toute façon, il ne bougeait plus.


Tout autour, pendant un moment, ça a été le silence. Un grand silence. Je me suis laissé tomber à côté de lui, et j’ai essayé de reprendre mon souffle. J’ai vaguement entendu des cris. Je ne pensais à rien. C’était le vide.

Si, j’ai pensé à mon premier séjour, c’était l’été, et on était heureux. J’allais en peignoir sur la terrasse de son appartement, pendant qu’il dormait ou qu’il lisait, et je m’asseyais sur le vieux fauteuil en skaï qu’il avait abandonné là aux intempéries. Je le savais là, pas loin, j’étais bien.

Je n’avais besoin de rien d’autre, il suffisait que je fasse quelques pas pour le retrouver, me blottir contre lui, le regarder… Pendant un instant, je suis retournée là-bas. Et puis, j’ai eu froid…


- Pourquoi êtes-vous restée auprès de lui ? Vous vous rendiez compte qu’il était mort ?


- Je vous l’ai dit, j’avais la tête vide. Quelque chose était cassé… De toute façon, ça m’était égal, ce qui allait arriver après. Maintenant aussi. Il ne regardera plus personne, ni elle, ni moi. Plus personne ne me regardera comme ça."