Avant elle, Johanna Krawczyk. Héloïse d'Ormesson, 01/2021. 155 p. 16 € ****

         Un simple coup de fil, et c'est la vie qui bascule. Carmen, fille de réfugiés argentins, apprend que son père décédé louait un box dans un garde-meuble. Elle y découvre des témoins du passé de son père – des photos, des articles de presse, et surtout son journal intime – et découvre surtout qu'elle en ignorait tout. Elle se plonge alors dans une histoire qui prend ses racines en 1936, dans la région de Buenos Aires, et traite de l'histoire de cet homme sur fond de coup d'état et de dictature.

         Carmen est fragile, avec son obsidienne dans le ventre. Elle a été hospitalisée en psychiatrie pour troubles borderline, souffre d'alcoolisme, et peine à garder un équilibre précaire dans sa vie de femme et de mère. La lecture du journal d'Ernesto Gomez va rompre toutes les digues qu'elle a tâché d'ériger. Les mots de son père ont de quoi susciter l'horreur, à commencer par le meurtre épouvantable de sa mère alors qu'il n'a que dix ans et qu'il s'appelle encore Juan. C'est ce drame fondateur, ainsi que l'absence du père, violent et dangereux, qui a fini par quitter la maison, qui vont déclencher toute la suite. On peut ainsi lire toute la vie de Juan Moreau à la lumière de ces traumas initiaux, dans une approche psychologique, pour comprendre comment, de victime, il est devenu bourreau, et pas des moindres. Sa fille, qui découvre pétrifiée d'horreur – tout comme nous, car certaines scènes sont absolument insoutenables – le rôle qu'a joué son père dans les geôles péronistes, ne parvient pas à lui trouver d'excuses. La vérité fait mal mais, passé le choc de toutes ces révélations, permet à Carmen de redonner le coup de pied pour remonter à la surface et, enfin, pouvoir vivre. Un roman à la lecture éprouvante certes, remarquablement maîtrisé dans sa construction et l'évolution de ses deux personnages.

 

Roman lu dans le cadre des "68 premières fois"

 

Catégorie : Littérature française

Argentine / dictature / famille / secret / mensonge / dépression / traumatisme /



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Posté le 19/02/2021 à 14:17

Ce matin-là, Gaëlle Josse. Notabilia, 01/2021. 216 p. 17 € ****

Un matin avant d'aller au travail, comme un autre. Mais voilà que la voiture ne démarre pas. Une banale panne, facile à résoudre, mais Clara ne parvient pas à téléphoner pour obtenir un dépannage. Elle ne peut plus, elle n'en peut plus, elle s'écroule, elle craque.  Ce matin-là, et tous ceux qui vont suivre, elle n'ira pas travailler. Epuisement, stress, burn-out, Clara ne peut plus, vêtue de son tailleur et de ses escarpins, continuer de vendre des crédits, d'assurer des rendez-vous et rendre des comptes à sa responsable éternellement insatisfaite. Ce matin-là, à cause d'une simple panne, la jeune femme prend conscience de sa lassitude profonde, et de la vacuité tout aussi profonde de son existence. Elle se cloître chez elle, décourage son compagnon avec lequel elle a refusé de vivre en couple, s'isole, refuse de prendre les anxiolytiques prescrits. Une longue traversée du désert où même aller faire des courses relève d'une mission perdue d'avance. Une seule panne et tout s'effondre, comme une seule lettre en plus peut tout faire basculer : de vaillante, Clara est devenue vacillante. Jusqu'à ce qu'une amie d'enfance lui tende une main secourable. Se reconstruire, tout doucement.

 

Catégorie : Littérature française

dépression / burn-out / entreprise /


Posté le 19/02/2021 à 14:16

Le cœur à l'échafaud, Emmanuel Flesch. Camann-Lévy, 01/2021. 286 p. 18,90 € ****

         Walid Z., 26 ans, ancien étudiant de Sciences Po où il est entré grâce au programme de la "discrimination positive", comparaît devant la cour d'Assises de Paris. Accusé de viol par Claire K., la femme de son directeur de recherches, il risque la peine de mort par décapitation. A la barre, les témoignages se succèdent, tandis que les proches et les connaissances de l'accusé prennent la parole pour construire un récit terrifiant où l'on comprend que l'extrême-droite a pris le pouvoir...

         Pour un jeune homme d'origine maghrébine et issu des quartiers, l'entrée à Sciences Po est la garantie de l'ascension sociale et d'une carrière réussie, et d'une sorte de revanche. Mais Walid va vite déchanter : malgré sa réussie scolaire, il reste l'Arabe de service peu fréquentable. Son travail acharné n'efface pas les humiliations, celles subies dans l'école prestigieuse, et celles qui sont les conséquences des décisions gouvernementales : Walid, désormais considéré comme un "octroyé", bien différent d'un "Français de souche", est contraint de changer de nom et, au terme de fastidieuses procédures administratives, doit se faire appeler William ; lorsqu'il a rencontré les K., parents de sa copine, il a été en butte au racisme affiché de celle qui va ensuite l'accuser. Alors il a beau s'appeler William et avoir été un étudiant brillant, il n'en demeure pas moins qu'il risque sa tête, puisque selon les nouvelles directives gouvernementales, le viol est puni de peine de mort, "lorsqu'il est commis par une personne agissant sous l'impulsion d'un racisme anti-français". Walid endure ainsi un procès – dirigé par un juge qui expédie les séances pour épargner sa phlébite – au cours duquel on ajoute à l'humiliation la lecture publique de son journal intime et une stratégie de défense absolument pitoyable. L'argument parole contre parole ne vaut pas, puisque la plaignante est, elle, de souche parfaitement française. C'est à petites touches, dans le vécu de chacun des nombreux personnages de ce roman choral – jurés, victime, universitaire, petite amie, avocat, juge, et l'accusé lui-même – que se dessinent les contours d'une société tout à fait plausible, qui met en place la préférence nationale, et qui fait froid dans le dos.

 

Catégorie : Littérature française

justice / viol / peine de mort / procès /


Posté le 19/02/2021 à 14:14

Âme brisée, Akira Mizubayashi. Gallimard, 06/2019. 239 p. 19 € *****

Tokyo, 1938. La tension est grande entre la Chine et le Japon. Quatre musiciens, Yu, un Japonais, professeur d'anglais, et trois de ses étudiants chinois, se réunissent pour répéter des morceaux de musique classique occidentale. Un jour, alors qu'ils travaillent le premier mouvement d'un quatuor à cordes de Schubert, des soldats interrompent la répétition, piétinent le violon de Yu et embarquent les musiciens. Caché dans une armoire, Rei, le fils de Yu, âgé de 11 ans, assiste à la scène d'autant plus traumatisante qu'il ne reverra jamais son père. Un des soldats l'aperçoit mais ne le dénonce pas, et lui confie l'instrument brisé. 

Voilà pour l'allegro ma non troppo. L'andante se déroule une bonne cinquantaine d'années plus tard. Rei l'orphelin est devenu Jacques Maillard, luthier de son état. Toute sa vie s'est déroulée sous le signe de ce traumatisme dont il n'est jamais parvenu complètement à se défaire. Le hasard et la sagacité de sa compagne archetière l'amènent à renouer avec son passé japonais, et à retrouver quelques-uns des fantômes qui le hantent. Menueto : allegretto. Non qu'il s'agisse pour lui d'opérer une quelconque vengeance, bien au contraire : Jacques/Rei trouve petit à petit le moyen d'adoucir sa peine et de se reconstruire, patiemment, à, petites touches, tout comme il a pu, lentement, mais avec opiniâtreté, réparer le violon de son père. L'âme brisée, c'est celle du violon, cette petite pièce d'épicéa qui relie le fond et la table d'harmonie d'un instrument à cordes, une toute petite pièce de bois cependant essentielle puisqu'elle assure sa stabilité à l'instrument et qu'elle lui permet de résonner. C'est aussi, évidemment, celle de Jacques/Rei, qui va tout doucement se réparer. Evidemment, ce n'est pas pour rien qu'il a choisi le métier de luthier, ni qu'il aime une archetière. Deux métiers aussi complémentaire que le sont notre protagoniste et sa compagne Hélène. Avec une grande délicatesse, Akira Mizubayashi raconte ce personnage et son parcours de résilience ; il raconte aussi Schubert – on trouvera dans ce récit de très belles descriptions de moments musicaux. Raconter la musique, le ressenti à son écoute, c'est comme essayer de mettre des mots sur une odeur, un goût. Il y faut la finesse de l'amateur, au sens premier du terme.

 

Catégorie : Littérature française

musique / famille / solitude / traumatisme / résilience / violon / mémoire /


Posté le 14/02/2021 à 16:13

Le Mal-épris, Bénédicte Soylier. Calmann-Lévy, 01/2021. 245 p. 18,50 € ****

         Paul travaille à la Poste. Mal habillé, les dents de travers, le cheveu rare, il n'a rien pour lui, à l'exception de ses très beaux yeux bleus. il souffre de sa grande laideur et vit replié sur lui-même, plein d'envie et de rancœur. Pourtant, lorsque Mylène emménage dans l'appartement d'en face, il est si fasciné qu'il surmonte sa timidité et l'aborde. Une amitié se forme, qu'enfreint Paul une fois. Mylène ne lui pardonne pas d'avoir franchi la ligne rouge et s'éloigne ; le voilà à nouveau seul avec toute sa frustration. Il se console auprès d'Angélique, une collègue, qu'il parvient à séduire plus facilement que Mylène.

         Angélique est seule, mère célibataire, et fragilisée par des blessures intimes. Plantureuse, séduisante sans le faire exprès, elle est en quelque sorte instrumentalisée par Paul qui ne voit chez elle que la possibilité de lui faire oublier Mylène et d'évacuer sa frustration. On n'y verrait là rien de trop répréhensible finalement, n'était le caractère obsessionnel de Paul, qui tient des carnets sur les femmes, dans lesquels il consigne, à leur insu évidemment, les moindres détails de leur existence. Des carnets onéreux, remplis de notes faites à l'encre bleue d'un coûteux Waterman. Voilà dressée, dès les premières pages du roman, la nature maniaque et malsaine du personnage, qui va monter en force tout au long du récit, d'autant qu'elle se double d'une jalousie compulsive. On a là exposés, disséqués, les fondements d'une violence conjugale, physique et morale qui s'exerce sur une proie facile à dominer, un peu candide, gentille, et qui a tant besoin d'être aimée. Paul est-il capable d'aimer, à commencer par lui-même ? On appréciera, ou non, la troisième partie du roman consacrée à la "guérison" de Paul. En tout cas, la démonstration des mécanismes de violence conjugale et d'emprise est plutôt bien réussie.

 

Roman lu dans le cadre des "68 premières fois"

 

Catégorie : Littérature française

couple / emprise / jalousie / violence / laideur /


Posté le 12/02/2021 à 11:11

Danse avec la foudre, Jérémy Bracone. L'Iconoclaste, 01/2021. 277 p. 19 € ****

Figuette est tombé amoureux fou de Moïra, une jeune femme passionnée et fantasque. Mais Moïra est partie sans un mot, le laissant s'occuper seul de leur petite fille de 6 ans, Zoé. L'avenir semble bien sombre, d'autant qu'en plus d'être père célibataire Figuette risque de perdre son emploi car l'usine de la région de Lorraine où il travaille menace de fermer. Les factures s'accumulent, l'été arrive, Figuette est malheureux comme les pierres, mais il a promis des vacances à Zoé. Il  improvise un séjour dans le sous-sol de la maison…

         La vie est dure pour ces familles d'ouvriers menacées par le spectre du chômage, mais la solidarité est là, au sein de ce quartier de la Caserne. Quitte à frôler l'illégalité en récupérant des robots ménagers tombés du camion pour les revendre et constituer une caisse de solidarité. La dureté de la vie n'empêche pas qu'on rigole un bon coup de temps en temps, comme quand Bolchoi et Piccio font une course en fenwick autour de l'usine, pour ensuite aller déplacer la Twingo du patron sur le parking en se marrant d'avance quand son propriétaire va la chercher. Pourtant, il y a le chagrin avec lequel compose Figuette depuis que Moïra est partie. Sa Moïra imprévisible, violente, passionnée, un peu folle, qu'il n'a pas su retenir. Figuette se sent coupable de n'avoir pas su entretenir le feu des soirées qu'il improvisait à grand renfort de décors en carton-pâte, et s'il installe au sous-sol de sa maison un camp de vacances improvisé pour amuser sa fille, c'est pour la distraire et tenir sa promesse, mais aussi parce qu'il espère ainsi, en postant de jolies photos de vacances de Zoé et du chien Mouche, pouvoir faire revenir sa Moïra. Il y a de la tragi-comédie dans ce récit où résonnent des mots d'italien, de ces immigrés de la troisième génération, et du patois local. Figuette est chtarbé de chagrin, sa vie est frâlée mais il faut tenir.

 

Roman lu dans le cadre des "68 premières fois"

 

Catégorie : Littérature française

usine / pauvreté / famille / solidarité / révolte /

Posté le 12/02/2021 à 11:10

Bénie soit Sixtine, Maylis Adhémar. Julliard, 08/2020. 296 p. 19 € *****

         Sixtine est issue d'une famille profondément catholique. Très pieuse elle aussi, elle rencontre Pierre-Louis Sue de la Garde (ça ne s'invente pas) qui ne tarde pas à la demander en mariage. Le jeune couple emménage à Nantes. Mais Sixtine n'est pas heureuse : les rapports intimes avec son mari sont tout sauf satisfaisants, et, très vite enceinte, elle supporte mal sa grossesse. Autour d'elle, sa belle-mère lui serine qu'elle doit endurer ses douleurs sans se plaindre, comme une bonne chrétienne. Sixtine culpabilise, s'astreint aux prières, accepte de tenir le rôle de "croisée" dont on la charge, et craint de décevoir un mari souvent absent, fort actif dans un groupe catholique d'extrême-droite appelé Les Frères de la Croix. Mais au cours d'une manifestation entre les membres du groupe et des militants gauchistes, elle commence à ouvrir les yeux sur un monde qu'elle ignorait.

         Sixtine vit dans un autre monde. Un monde où une femme enceinte n'est pas fatiguée, supporte ses nausées avec le sourire et n'envisage pas d'accoucher sous péridurale. Tu enfanteras dans la douleur. Un monde où l'acte sexuel se borne à cinq minutes d'une gymnastique douloureuse et décevante. Un monde bien comme il faut, bien rangé, où l'on porte jupe longue et mocassins plats, et où l'on récite le rosaire pendant une heure à genoux – enceinte ou pas. Ce début de roman fait bigrement songer à la série Unorthodox récemment diffusée sur Netflix, qui mettait en scène un milieu juif ultra-orthodoxe. Les intégrismes se ressemblent, tout autant que cette façon de vivre hors du monde réel, et de perpétrer des traditions désuètes et, pour certaines, dangereuses. On frôle le sectarisme. Sixtine est comme Esther à ce point embrigadée dans des valeurs et des croyances d'un autre âge qu'il lui faudra du temps pour réaliser pleinement la dangerosité du monde dans lequel elle vit. Ce n'est qu'une fois devenue mère qu'elle ouvre enfin les yeux et qu'elle a le courage de fuir. Il en va de sa survie. Cependant, son intégration dans le monde réel ne va pas de soi et montre à quel point il est difficile, et douloureux, de se libérer de tous les réflexes inculqués depuis l'enfance. Sixtine ne renie ni sa foi ni ses valeurs, elle découvre l'humanité.

 

Roman lu dans le cadre des "68 premières fois"

 

Catégorie : Littérature française

religion / intégrisme / famille / emprise / liberté /


Posté le 12/02/2021 à 10:58

Changer l'eau des fleurs, Valérie Perrin. LGF, 04/2019. 664 p. 8,90 *****

Violette Toussaint est gardienne de cimetière dans une petite ville de Bourgogne. L'équipe des fossoyeurs, les trois frères entrepreneurs de pompes funèbres, le curé et des habitués parfois se retrouvent régulièrement dans sa cuisine et racontent des petits riens, des choses de la vie, des émotions. Elle écoute tous ses visiteurs, entretient son petit potager, change l'eau des fleurs et se rappelle son passé : sa rencontre avec Philippe Toussaint, devenu garde-barrière à ses côtés, son mariage, la naissance de sa petite Léonine, son soleil dans une vie difficile avec un mari inconsistant et infidèle...

         Née sous X, Violette est passée de famille d'accueil en famille d'accueil. Elle pense trouver un point d'ancrage quand elle rencontre le très beau et convoité Philippe Toussaint. Mais Philippe Toussaint ne cesse d'aller "faire un tour" et néglige sa jeune femme, qui reporte son affection sur sa petite fille. Elle aurait de quoi être amère, Violette, mais elle est au contraire d'une profonde humanité, malgré une vie bien dure. La rencontre avec Sacha, dont elle va prendre le poste au cimetière de Brancion-en-Châlon, est décisive et l'ancre dans une identité qu'elle ne quittera plus et lui donnera la force de continuer. Autour de ce personnage que j'ai envie de qualifier de résilient, qui aime tant l'odeur des roses, adopte chats errants et animaux orphelins après la mort de leur maître, et tient un registre détaillé des obsèques de chacun, gravite une galerie de portraits attachants – je pense notamment à Gaston, si maladroit qu'l lui est arrivé de tomber dans la fosse qu'il venait de creuser, ou évidemment à ce Julien Seul qui débarque un jour pour réaliser les dernières volontés de sa mère, qui a demandé à ce que ses cendres soient déposées sur la tombe de son amant – et se construit une histoire en patchwork dont l'unité se fait progressivement, avec même une touche de roman noir. C'est très réussi, et, ce qui ne gâche rien, écrit dans une langue fluide et élégante. On donnerait cher pour rendre visite à ses morts veillés par une telle gardienne.

 

Catégorie : Littérature française

famille / deuil / cimetière / amitié /


Posté le 12/02/2021 à 10:56

Over the rainbow, Constance Joly. Flammarion, 01/2021. 175 p. 17 € *****

Jacques et Lucie se rencontrent dans les années 60. Ils sont jeunes et beaux, cultivés, avides de voyages et de découvertes. Ils s'installent à Paris, se marient, puis ont une petite fille, Constance. Mais Jacques n'est pas heureux depuis longtemps, avant même l'arrivée de sa fille. Vivre à Paris lui permet de comprendre, puis d'accepter le fait qu'il aime les hommes. Il se décide enfin à vivre comme il l'entend, quitte Lucie et rencontre Ivan, avec lequel il va vivre durant de longues années. Le temps passe, la petite fille grandit et devient une femme. Les années 80 voient l'apparition du sida, qu'on appelait encore à l'époque le "cancer des homosexuels". Jacques n'échappe pas à la contamination et décède quelques années plus tard. Devenue cinquantenaire, l'auteur rend hommage, dans ce roman autobiographique, à un père parti trop tôt, elle raconte le manque et le deuil, la maladie et le chagrin.

Constance est toute jeune encore quand ses parents se séparent. Elle prend les choses comme elles viennent, sans porter de jugement ni de rancune envers son père alors même qu'elle voit sa mère plonger dans une profonde dépression ; elle s'attache au compagnon de son père avec un naturel assez déconcertant – il faut dire aussi qu'on ne lui explique pas grand-chose de la situation. Mais à l'adolescence, il est compliqué d'avouer à ses amis que son père est homosexuel, en témoigne la scène où c'est Ivan et non son géniteur qui vient la chercher à la fin d'une soirée, déclenchant chez la jeune fille une gêne dont elle va peiner à se remettre. Constance ne craint pas de l'avouer : si elle a accepté l'homosexualité de son père dans l'intimité avec une facilité apparente, c'est socialement plus difficile. Est-ce pour cette raison qu'elle fait preuve d'une sorte d'égoïsme quand elle s'occupe de son père malade et affaibli ? Elle raconte sans fard sa peur de la contamination, son refus d'évoquer la mort prochaine, son besoin parfois de s'éloigner de lui, son agacement quelquefois, et son regret d'avoir choisi sa jeunesse plutôt que de profiter des derniers moments. Malgré tout, une profonde tendresse émaille tout ce récit à la fois pudique et pourtant si intime, comme pour donner aux choses la possibilité d'être encore : "J'écris pour ne pas tourner la page. J'écris pour inverser le cours du temps. J'écris pour ne pas te perdre pour toujours. J'écris pour rester ton enfant."

 

Roman lu dans le cadre des "68 premières fois"

 

Catégorie : Littérature française

homosexualité / famille / père / maladie / mort / deuil / hommage /


Posté le 01/02/2021 à 17:57

Des diables et des saints, Jean-Baptiste Andréa. L'Iconoclaste, 01/2021. 364 p. 19 € *****

Un pianiste joue du Beethoven sur les pianos publics des halls de gare ou d'aéroport. Il joue divinement, dans l'indifférence des voyageurs. Que fait-il là et pourquoi ce concertiste gâche-t-il ainsi son talent ?, finit par lui demander un voyageur plus attentif que les autres. C'est alors que Joseph entreprend de raconter son histoire. A 15 ans, le voilà orphelin, et placé dans l'orphelinat des Confins, installé dans un ancien prieuré dans les Pyrénées... Il y a rencontré ceux qui sont devenus ses amis, la Fouine, Edison, Sinatra et Souzix. Et puis Rose. Cinquante ans après, s'il joue ainsi, dans l'indifférence des gens de passage, c'est pour elle…

Qu'il est horrible, cet orphelinat des Confins ! Y règnent la maltraitance, la malnutrition, le froid, et la cruauté de l'abbé Sénac qui n'a d'égale que la violence de son sbire, la Grenouille, lequel inflige aux malheureux garçons atteints d'énurésie la "cape de pisse", une punition qui oblige le coupable à faire le tour de la cour vêtu de ses draps souillés. Par réaction sans doute, on se serre les coudes, même si l'amitié n'est pas accordée d'office. Joseph parvient à se faire accepter avec son camarade Momo dans la société secrète de la Vigie, où ces garçons endurcis trouvent le moyen parfois d'aider les plus faibles, de faire rêver Souzix, le plus jeune, ou de protéger Momo, victime de graves crises d'épilepsie. Les pires épreuves donnent ainsi naissance à de formidables élans de fraternité – de rivalité aussi. Pour le coup, la présence de Rose serait presque secondaire, d'autant plus qu'elle est avortée sitôt commencée. Joseph cependant se montre d'une fidélité inébranlable envers sa seule aimée grâce à laquelle il a trouvé le rythme, ce rythme profond dont lui parlait M. Rothenberg, son vieux professeur de musique, irascible et exigeant, sans lequel Joseph n'aurait pas eu ce talent. Peu lui chaud, à Joseph enfin libre et devenu adulte, d'écumer les salles de concert et d'être applaudi ; il joue parce qu'enfin il a trouvé le rythme, cette magie dont Rothenberg lui avait parlé et que Rose avait entendue ; il joue pour qu'elle l'entende encore une fois, au hasard de l'arrivée d'un train ou d'un avion.

La plume de Jean-Baptiste Andréa, toujours si élégante et juste, fait surgir de multiples images, - on les voit, ces six garçons sous la voûte du ciel, à écouter la voix de Marie-Ange Roig dans Carrefour de nuit sur Sud Radio, on le voit, Joseph courbé sur la machine à écrire à taper les phrases de Sénac plutôt que des notes sur un clavier - ; elle fait surgir des rires et des larmes, avec la même justesse et la même force que dans Cent millions d'années et un jour. On en redemande.

 

Catégorie : Littérature française

orphelin / famille / enfance / maltraitance / amitié / amour / musique /


Posté le 01/02/2021 à 17:55

Le bonheur est au fond du couloir à gauche, J.M. Erre. Buchet-Chastel, 04/2020. 182 p. 15 € ***

         Michel H. s'est fait larguer abruptement. En guise de cadeau de départ, Bérénice lui laisse un tas de livres sur le développement personnel et la quête du bonheur, et un ouvrage sur la mycose de l'ongle. Qu'à cela ne tienne, Michel est prêt à tout pour retrouver l'être aimé, à mettre en pratique les conseils dispensés par ces ouvrages, devenir végan sans gluten, pratiquer le feng-shui et jeter toutes ses affaires, attraper une mycose à l'ongle, faire appel à un marabout, tandis que son voisin de palier ne cesse de lui faire remarquer qu'il déroge au règlement de copropriété et que celui du dessous continue à lui casser les oreilles avec sa musique…

         Michel H. est un admirateur de Michel Houellebeq dont il porte presque le même nom. Il est aussi hypocondriaque, profondément dépressif, maniaque, paranoïaque, obsessionnel compulsif, et se languit d'amour pour une femme qu'il a côtoyée pendant à peine trois semaines et qui ne semble guère, c'est le moins que l'on puisse dire, lui vouer les mêmes sentiments. Mais notre (anti)héros est persuadé que Bérénice, dûment maraboutée, va revenir d'ici quelques heures sur le pas de sa porte. Voilà toute l'histoire de ce nouveau roman de J.M. Erre, émaillée de gags loufoques et de situations où l'absurde se mêle au pathétique. Pour un peu on le prendrait en pitié, ce Michel parfaitement inadapté au monde, au point d'en devenir caricatural. Ce pourrait être drôle, mais l'humour tombe un peu à plat alors que se succèdent les échecs du protagoniste pour accéder au bonheur dans un comique de répétition un peu longuet. Certes, il y a la langue subtile et précise de J.M. Erre, son talent pour convoquer de multiples références, littéraires ou non, et de s'en amuser, mais je n'ai pas retrouvé le plaisir de lecture que j'avais eu à lire Qui a tué l'homme homard ?, qui était, lui, particulièrement réussi, dans les situations et dans les personnages parfaitement campés et d'une drôlerie irrésistible.

 

Catégorie : Littérature française

rupture / solitude / dépression / quête du bonheur / fantasme /


Posté le 22/01/2021 à 15:28

Ce qu'il faut de nuit, Laurent Petitmangin. La Manufacture de livres, 08/2020. 188 p. 16,90 € *****

         Une petite ville de Lorraine. Le père, technicien à la SNCF, est un socialiste convaincu, qui continue de retrouver régulièrement ses camarades de la section, même si la foi a déserté les rangs. Il élève seul ses deux enfants depuis la mort de la môman : l'aîné, Fus, a préféré le foot à des études assez médiocres, tandis Gillou nourrit de plus grandes espérances. Les enfants grandissent, Fus se met à fréquenter des gars de l'extrême-droite, tandis que Gillou se prépare à des études à Sciences Po. Le père et le fils ne se parlent plus qu'à peine, tandis que le benjamin part étudier à Paris…

         Une vie modeste, simple, des copains, le bistrot, le foot du dimanche. Et les enfants qu'on élève seul, en faisant comme on peut, qui s'éloignent. Le deuxième, par la force des choses, l'éducation nécessaire, l'ascenseur social peut-être. Mais pour le premier, c'est plus compliqué. Les engagements politiques et idéologiques qui vont séparer le père du fils sont tels que, forcément, vient un moment où l'on ne peut plus accepter tout ça, quand la ligne rouge est franchie. A travers ce récit, tout en finesse et sensibilité, qui sonne comme une confession que ferait un type entre deux âges au coin d'un zinc à un auditeur qui serait nous, lecteur, sans s'épancher, sans auto apitoiement ni complaisance, se pose la question de l'amour entre un parent et son enfant : est-il, doit-il être aussi inconditionnel qu'on le croit ? A-t-on le droit de ne plus aimer son enfant ? De se sentir trahi ? A-t-on le droit de mépriser son père ? Et malgré tout, si l'important était d'aimer quand même, même trop, même mal ?

 

Catégorie : Littérature française

Lorraine / famille / extrême-droite / relation parent-enfant /


Posté le 22/01/2021 à 15:26

Ces orages-là, Sandrine Collette. JC Lattès, 01/2021. 280 p. 20 € *****

         Clémence, 30 ans, est parvenue à rompre avec son compagnon avec lequel elle a connu trois ans d'une relation toxique. Elle vient de s'installer dans une petite maison où elle vit recluse, et n'a pour seules relations sociales que son travail à la boulangerie. Elle essaie de se défaire de sa peur de l'obscurité en allant explorer son jardin minuscule, et espère guérir, comme l'un des cinq poissons rouges du bassin, mutilé mais bien vivant. Mais combien il est difficile de se défaire de l'emprise que Thomas a exercée sur elle, et combien elle peine à retrouver force et confiance en elle, pour n'avoir plus peur de le voir surgir et la reprendre dans ses rets…

         Clémence lutte contre elle-même, contre ses doutes, contre ses angoisses. Son combat est celui d'une droguée en manque : parfaitement lucide sur la dangerosité de ce qu'elle a vécu et sur la malfaisance de son ancien compagnon, elle n'en est pas encore tout à fait guérie. Alors qu'elle essaie de s'installer dans sa nouvelle vie, de se reconstruire, elle se rappelle par bribes ce que Thomas lui a fait subir. Thomas, c'est l'homme séduisant, affable, intelligent, qui est devenu, dans l'intimité du couple, un véritable monstre. Qui lui a fait connaitre l'enfer, en témoignent les scènes de course poursuite dans les bois, jusqu'à la punition épouvantable, extrême – Clémence manque de mourir par la faute de Thomas, et c'est dans ses bras qu'elle se jette lorsqu'il la sauve du piège dans lequel il l'a précipitée. C'est cette scène-là qui raconte à mon sens parfaitement les mécanismes à l'œuvre dans une relation avec un partenaire que l'on nomme, peut-être abusivement parfois, un pervers narcissique. Du "PN", Thomas en a tous les traits, y compris celui d'avoir tellement manipulé sa victime qu'elle aime encore son bourreau. Clémence a eu le courage de partir, mais il lui faudra du temps, et l'aide de tiers, pour parvenir à se défaire tout à fait de l'emprise. Avec, au final, un dénouement qu'on ne peut s'empêcher de trouver jouissif.

Dans une langue parfois crue, souvent travaillée, où elle use des tirets pour évoquer l'indicible, pour dire ce que Clémence soudain réalise, Sandrine Collette nous offre là un récit bien différent de ses romans habituels où la nature avait une grande place, même abimée – je pense notamment à son avant-dernier opus,  Et toujours les forêts - ; cette fois la nature est une forêt hostile, et ce récit davantage tourné vers des paysages intérieurs que son héroïne va devoir reconquérir, comme elle parvient tout doucement à conquérir son petit jardin et ses habitants.

 

Catégorie : Littérature française

couple / pervers / manipulation / rupture / vengeance /


Posté le 18/01/2021 à 17:28

Rose Royal, Nicolas Mathieu. In8, 09/2019 (Polaroïd). 77 p. 8,90 € ****

Rose, bientôt 50 ans, a pris l'habitude après le travail de passer au Royal, un bar où elle boit et retrouve parfois sa grande copine Marie-Jeanne qui coupe les cheveux des clients à la demande. Un soir débarque Luc et son chien blessé, que Rose doit achever avec son revolver qui ne la quitte jamais. Luc et Rose se revoient, malgré la méfiance que nourrit cette dernière envers les hommes, qui l'ont déjà fait suffisamment souffrir.

Rose a vieilli, mais elle a pour atout ses très belles jambes, qui lui ont permis de temps en temps d'avoir des aventures. Mais désormais c'est anecdotique, elle s'est installée dans une vie solitaire et tranquille, sans trop de surprises. Voilà que Luc, un taiseux rassurant, vient remettre en cause les convictions qu'elle a lentement étayées au fil des années, et son équilibre. Rose ne se méfie plus assez, et la voilà à la merci d'un homme… tout ce qu'elle s'était promis de ne pas faire. Dans cette longue nouvelle, l'auteur, lauréat rappelons-le du prix Goncourt pour Leurs enfants après eux en 2018, campe parfaitement bien une femme entre deux âges, que la vie a amenée à cultiver l'indépendance comme une seconde nature, et qui pensait ne plus tomber amoureuse. Dans sa concision, le récit sonne très juste, à l'exception de son final très abrupt et auquel à mon sens il manque quelque chose qui le prépare.

 

Catégorie : Littérature française

solitude / femme / liberté / indépendance / couple /


Posté le 11/01/2021 à 17:58

Broadway, Fabrice Caro. Gallimard, 12/2020 (Sygne). 194 p. 16 € ****

         Axel, marié et père de deux enfants, reçoit un jour une lettre bleu grisâtre pour le dépistage du cancer colorectal. Las, ce dispositif concerne les hommes de 50 ans et plus, et Axel n'en a que 46. C'est le début pour lui d'une lassitude et d'une angoisse progressives, qui lui donnent envie de tout plaquer, et de partir à Buenos Aires, où il jouerait de la guitare et boirait des bières avec Benjamin Biolay, loin de toutes ses préoccupations, des apéritifs trimestriels avec le couple de voisins maniaques, des vacances à Biarritz pour faire du paddle, du sermon à tenir à son fils Tristan à cause de son dessin obscène, des cierges à faire brûler que pour le petit copain de sa fille Jade la re aime. Mais n'est pas crooner qui veut, et Axel s'interroge sur son potentiel de séduction quand il prend pour la troisième fois rendez-vous avec la professeur d'anglais de Tristan et culpabilise d'avoir prié pour que la rivale de Jade devienne borgne. Un simple courrier administratif dû à une erreur de logiciel, et c'est toute la vie d'un homme ordinaire qui est remise en question. Un récit bourré d'humour qui n'exclut pas la mélancolie – à ce titre je l'ai préféré à l'opus précédent, Le discours -, dans lequel on compatit pour ce pauvre Axel qui se rêve à Broadway quand il doit acheter des pizzas pour l'apéro des voisins.

 

Catégorie : Littérature française

famille / rêve / insatisfaction / angoisse /


Posté le 04/01/2021 à 17:21

Le discours, Fabrice Caro. Gallimard, 06/2020 (Sygne). 198 p. 16 € ****

         Adrien est chargé lors d'un diner familial de rédiger le discours du mariage de sa sœur. Il passe la soirée à se demander ce qu'il va bien pouvoir écrire tandis qu'il attend désespérément que Sonia, qui l'a quitté 36 jours plus tôt, prétextant avoir besoin d'une pause, daigne répondre à ses SMS. Entre sa sœur qui lui offre comme chaque année une encyclopédie, sa mère qui répond à tout son mal être en lui conseillant de boire du jus d'orange, et son père et son futur beau-frère qui discutent des avantages du chauffage au sol, Adrien fait le tour de ses mésaventures affectives et dresse le portrait d'un quarantenaire perdu et déprimé, qui sous une apparente nonchalance se pose maintes questions et peine à trouver sens à son existence.

L'auteur de BD Fabcaro met son humour au service d'une fable désenchantée et grinçante qui dénonce avec finesse, férocité aussi, les compromis auxquels la famille et l'amour nous plient.

 

Catégorie : Littérature française

rupture / famille / solitude / désenchantement /


Posté le 04/01/2021 à 17:19

L'anomalie, Hervé Le Tellier. Gallimard, 06/2020. 327 p. 20 € *****

Mars 2021, vol AF006 Paris-New York. Le Boeing 787 s'apprête à entamer sa descente quand il retrouve pris dans de très fortes turbulences. Quand l'avion sort de la tempête et se signale auprès des autorités, les contrôleurs sont stupéfaits : cet avion a atterri sans encombre avec ses passagers et son équipage, mais 106 jours plus tôt. Nous sommes le 24 juin, et voilà qu'un double parfaitement exact a surgi du néant… Les autorités américaine s'empressent de dissimuler le fait et tentent par tous les moyens de comprendre cette anomalie.

L'espace s'est-il replié sur lui-même pour donner naissance à un clone de l'avion ? Ne serions-nous finalement que les parties d'un gigantesque programme informatique qui présenterait un bug ? Les théories les plus folles sont émises pour expliquer l'inexplicable – à noter d'ailleurs le tandem drôlissime des mathématiciens inventeurs du protocole 42 destiné à prendre en main cet événement inédit. En attendant, et à défaut de trouver une  raison, il va falloir gérer ces doubles humains, puisque chaque passager du mois de juin a son double, arrivé à l'aéroport de JFK au mois de mars. Le tueur à gages, l'écrivain dépressif, l'architecte largué, le musicien nigérien, l'avocate aux crocs acérés, ou encore la petite fille à la grenouille, c'est le sort de chacun d'entre eux qui fait tout le sel de la deuxième partie du récit. Evidemment, les personnages n'ont pas été choisis au hasard, et la vie de chacun d'entre eux pourrait être le sujet d'un roman. En tout cas, ce récit inclassable, qui touche à l'anticipation, à l'espionnage, au roman d'amour et au polar, bourré d'humour, est tout simplement génial. Avec le prix décerné à Jean-Paul Dubois il y a deux ans, le Goncourt redeviendrait-il une référence ?

 

Catégorie : Littérature française

avion / tempête / clone /


Posté le 27/12/2020 à 18:39

Thésée, sa vie nouvelle, Camille de Toledo. Verdier, 08/2020. 252 p. 18,50 € ****

         Un homme quitte sa région d'origine avec ses enfants pour partir vers une ville de l'Est, espérant s'y construire une nouvelle vie. Il fuit, Thésée, il fuit la mort de ses parents, et surtout celle de son frère, qui s'est pendu à une conduite de gaz. Mais il n'est pas entièrement libéré : il a pris avec lui des cartons d'archives qu'il répugne à ouvrir. Ceux-ci contiennent l'histoire de son arrière-grand-père. Dans ce deuil qu'il n'arrive pas à faire, et dans la peur qui le hante au point de le rendre littéralement malade, Thésée est hanté par une interrogation maîtresse : "Qui commet le meurtre de celui qui se tue ?". A laquelle s'ajoute une deuxième question, alors qu'il a commencé d'ouvrir les cartons et de se plonger dans la mythologie familiale : " Celui qui survit, c'est pour raconter quelle histoire ?". Il exhume alors la lignée des hommes qui meurent, l'arrière-grand-père suicidé d'une balle en 1939, son frère mort très jeune d'une maladie sans nom, ces morts qu'il met en lien avec celle de son propre frère ; il raconte les photos, nombreuses, et retranscrit les pages du cahier de l'arrière-grand-père, en une lente exploration et une réflexion profonde et douloureuse sur le poids d'un héritage qu'on connaît mal et qui nous hante.

         C'est un roman déconcertant que celui-là, écrit sans majuscule en début de phrase ni point à leur fin, constitué de réflexions, de poèmes, d'extraits d'un journal intime ; curieux objet narratif dans lequel le narrateur s'adresse tantôt à ses parents, tantôt à son frère, et passe de la première à la troisième personne. Comme si son identité fluctuait au fur et à mesure de la découverte de ce passé resurgi. Que doit raconter celui qui a survécu ? Que doit-il comprendre de ces parallèles – qu'il appelle des synchronies – qui se dessinent devant lui, des dates qui mettent en regard des événements, des morts ou des naissances par exemple ? Ces signes, qui prouvent qu'on fait bien partie d'une lignée, quitte à ce qu'elle soit de celles des hommes qui meurent, et qu'on n'y échappe pas, même en partant loin à l'Est. La nouvelle vie de Thésée, c'est sans doute de faire avec le poids du passé familial, de parvenir à conjurer sa peur pour ne pas, finalement, oublier de continuer à vivre.

 

Catégorie : Littérature française

deuil / famille / transmission / 



Posté le 10/12/2020 à 17:11

L'abandon du mâle en milieu hostile, Erwan Larher. J'ai Lu, 07/2019. 251 p. 7,10 € *****

         Dijon, 1977. Le narrateur, lycéen bien comme il faut, raie sur le côté, lunettes et boutons d'acné, tombe en amour pour une jeune femme aux cheveux verts et aux épingles à nourrice, qui hélas ne s'intéresse guère à lui. N'importe, il est opiniâtre et prêt à tout pour la remettre dans le droit chemin et qu'elle lui accorde son attention, y compris à aller pogoter à un concert des Béru ou l'accompagner fidèlement dans des rades dijonnais dont il n'avait jusqu'alors jamais soupçonné l'existence. La persévérance s'avère payante puisque la punkette finit par lui proposer une colocation pendant leurs études, de lettres pour qu'elle mène brillamment tout en écrivant un roman, et de droit pour lui, qui finit tout de même par abandonner le groupe des Jeunes Libéraux dont il faisait partie depuis des années. Le couple tient bon, malgré des absences de plus en plus fréquentes de la jeune femme qui se rend régulièrement à Paris où elle travaille pour un éditeur. Il faudra bien que j'en parle, répète le narrateur dont on sent qu'il veut encore rester dans la chaleur de ces quelques années partagées, il faudra bien que j'en parle répète-t-il tout en continuant d'évoquer ses souvenirs, non sans humour et tendresse. Il faut bien qu'il en parle et quand il se décide, le récit bascule alors dans une toute autre ambiance. Adieu concerts et musique punk, plats maison et séances érotiques, ne restent plus que la surprise, le choc, le chagrin et la perte de tous les repères. Qui était-elle ? Qu'était-il pour elle ? L'a-t-elle vraiment aimé ou manipulé ? Connait-on vraiment la personne qu'on aime ? Les questions restent sans réponse dans une deuxième partie sombre, bien loin de l'insouciance et de la drôlerie des débuts, et le portrait d'une génération qui aimait Sid Vicious et David Lynch, vivait sans portable et avait fêté la victoire de Mitterrand contre VGE. C'est là un des points forts de ce roman, outre sa qualité littéraire indéniable : ce contraste entre des deux périodes, l'avant et l'après, et la question du droit à continuer à vivre, ensuite, quitte à se sentir un peu lâche, "accepter de continuer en se rendant compte que finalement, ce n'est pas si insurmontable, que nul n'est irremplaçable.". Un excellent roman offert par Manue Rêva, mon binôme des 68 premières fois, que je remercie vivement pour cette découverte.

 

Catégorie : Littérature française

punk / amour / couple / deuil /


Posté le 30/11/2020 à 11:39

Histoires de la nuit, Laurent Mauvignier. Minuit, 09/2020. 635 p. 24 € ****

         Aux Trois Filles Seules, hameau de La Bassée, vit la famille Bergogne : Patrice, agriculteur, sa femme Marion et leur fille Ida, ainsi que Christine leur voisine, artiste peintre. On s'apprête à fêter les 40 ans de Marion. Tout le monde est mis à contribution : Ida a fait des dessins, conseillée par Christine qui s'attelle aux gâteaux, tandis que Patrice s'est chargé de la décoration et de la préparation du repas. Mais d'étranges individus s'invitent à la fête et menacent tout le monde…

         Malaise et non-dits règnent dans le hameau. On sent chez Christine une réelle hostilité envers Marion, et si elle lui cuisine trois gâteaux, c'est moins en son honneur que pour faire plaisir à la petite Ida qu'elle adore. Et puis il y a ce couple un peu bancal, rencontré via les réseaux sociaux, mal assorti, Patrice qui se trouve gros et se demande ce qui a pu décider la belle et séduisante Marion à accepter de l'épouser, Patrice qui voudrait lui dire sa tendresse mais doit taire son désir pour le satisfaire de temps à autre dans des relations tarifées. Quant à Marion, elle reste insaisissable et mystérieuse, comme venue de nulle part avec le secret de sa vie d'avant. Arrivent alors les frères, Christophe, puis Bègue, et enfin Denis. Se met en place un huis clos étouffant dans un coin perdu de campagne où personne n'arrive par hasard, dans une tension qui va crescendo, à mesure des longues phrases de Laurent Mauvinier qu'on serait tenté de lire d'une traite, comme en apnée, avant d'arriver au point pour pouvoir reprendre son souffle. Il faut prendre le temps et laisser faire pour s'habituer à ces phrases qui semblent suivre le cours de la pensée de chacun des sept personnages et nous faire connaître leurs désirs contrariés, leurs traumatismes et leurs ressentiments. Ces 635 pages et les méandres de leurs mots racontent quelques heures d'une tension grandissante, savamment orchestrée, jusqu'à un dénouement tragique et implacable.

 

Catégorie : Littérature française

campagne / huis clos / famille / vengeance /


Posté le 30/11/2020 à 11:38

Le monde du vivant, Florent Marchet. Stock, 08/2020. 283 p. ****

Jérôme, ingénieur agronome, a tout plaqué pour se lancer dans l'agriculture bio. Mais c'est difficile, les dettes s'accumulent comme le nombre de travaux à faire et de tâches à effectuer chaque jour. Et voilà que Marion, sa femme, est victime d'un accident qui l'empêche de seconder Jérôme. Solène, bientôt 15 ans, doit pallier l'invalidité de sa mère, sans aucun enthousiasme. Elle déteste les travaux de la ferme et ne pense qu'à Baptiste, avec qui elle commence à sortir. Et voilà que son père recrute un jeune woofer qui va venir aider pendant quelques semaines…

Ce roman donne voix à Solène évidemment, qui exprime ses désirs, ses colères et toutes les contradictions de l'adolescence. Mais il laisse aussi parler Jérôme qui, submergé par ses propres soucis, en oublie d'aimer sa fille et lui crie dessus toute la journée, quitte à s'en vouloir ensuite, à Marion, qui fait souvent office de médiateur entre son mari et sa fille, et s'efforce de supporter vaillamment le climat de tension et de ne pas sombrer dans le découragement. Le monde du vivant, c'est celui de la vie : celle des néo-ruraux dont les rêves d'une agriculture raisonnée et biologique se heurtent à la cruauté de la réalité, via les discours écologiques de Jérôme et de Théo le woofer. Celle de Solène qui éprouve les premiers émois amoureux et le désir dont elle ne sait pas toujours trop quoi faire. Florent Marchet excelle dans la description du désir adolescent : à 14 ou 15 ans, on est partagé la fascination et le dégoût, on veut et on ne veut pas tout à la fois. Solène fait l'amour avec Baptiste parce qu'il lui a demandé, par curiosité, et parce qu'il faut bien se décider un jour. Elle n'en attend rien, n'a pas fantasmé là-dessus. "Une forte appréhension se mêle à une envie de transgresser. Il y a le mystère aussi, l'envie d'arracher l'écorce, de grandir d'un seul coup. Il faut bien en passer par là […]." Et évidemment c'est raté. Et puis il y a son attirance pour Théo, lequel finit par faire paraître bien fades les provocations de Baptiste. Enfin c'est la vie de la terre, cette campagne dont Jérôme regrette qu'elle ne soit pas davantage respectée, et que sa fille, malgré toute son agressivité envers son père, aime aussi : "Quelques gouttes de pluie tombaient mollement, libérant cette odeur de terre, de pétrichor qui se combine avec l'ozone. Elle a appris ça en sciences nat. C'est la même odeur, partout dans le monde, dès qu'une goutte de pluie tombe sur un sol sec." Se dit Solène lorsque tombe l'averse d'été. Lire ces lignes et découvrir le pétrichor, se rappeler cette odeur si particulière et volatile de terre mouillée, synonyme d'une fraîcheur bienvenue après la chaleur c'est se souvenir des beaux jours en cette automne morose et se dire qu'un jour, bientôt, tout ira mieux.

 

Catégorie : Littérature française

campagne / bio / famille / désir / jalousie /


Posté le 30/11/2020 à 11:36

Nature humaine, Serge Joncour. Flammarion, 08/2020. 398 p. ****

         Une ferme du Lot, dans les années 80, où vit la famille Fabrier. Agriculteurs depuis trois générations. A 15 ans, Alexandre est le seul de la fratrie à envisager de prendre la succession des parents : tout repose sur ses épaules, puisqu'aucune de ses trois sœurs n'a envie de continuer à vivre à la ferme, dans un quotidien rythmé par les travaux agricoles et le JT du 20 heures ou les sorties du samedi au Mammouth. Alexandre suit des cours au lycée agricole, son avenir est tout tracé, ce qui lui importe surtout c'est de passer son permis et de pouvoir emprunter la voiture paternelle pour aller raccompagner sa sœur aînée, étudiante à Toulouse, pour revoir Constanze, sa colocataire. Au cours d'une soirée, il fait la connaissance d'activistes anti nucléaires, et découvre un engagement et un combat qu'il n'aurait jamais soupçonnés…

         Serge Joncour dépeint avec justesse le milieu rural de ces années 80, et l'évolution des modes de vie et de travail. Les présidents se succèdent, le téléphone met des mois à arriver pour prendre place dans le couloir des maisons, on continue d'utiliser engrais et pesticides, l'heure est à la production de masse. Agrandir, produire sont devenus les maîtres mots de l'agriculture moderne, tandis qu'on envisage de faire passer une autoroute tout près des terres de la famille. Il y a d'abord chez Alexandre une forme de résignation face à tout ce qui arrive, puis une lente prise de conscience de ce qu'il pourrait refuser. Comme une sorte d'affranchissement qui se fait petit-à-petit. Mais au-delà du parcours initiatique du protagoniste, c'est un portrait de la France qui nous est présenté, avec ses manifestations anti nucléaires, la transformation des paysages et la multiplication des hypermarchés et des ronds-points, l'élection de Mitterrand qui avait soulevé tant d'enthousiasme, la lutte acharnée du monde agricole pour survivre, à coups de subventions, les débuts de la mondialisation… Mon seul regret, les fautes d'orthographe trouvées dans le roman, "laisser le moteur allumer", ou " Il n'avait pas vue Constanze", un peu décevantes de la part d'un écrivain chevronné comme Serge Joncour, auteur d'un roman couronné par le Fémina, et publié par une grande maison d'édition qui doit bien avoir les moyens de faire appel à des relecteurs…

 

Catégorie : Littérature française

campagne / France / années 80 / militantisme / agriculture /


Posté le 13/11/2020 à 10:09

La fille du chasse-neige, Fabrice Capizzano. Le Diable vauvert, 09/2020. 526 p. 22 € ***

Tom Cianco, chanteur-auteur-compositeur un peu paumé, revient dans la maison familiale d'un petit village perdu. Cet hiver-là, il y fait la connaissance de Marie, apicultrice, qui conduit l'hiver un chasse-neige. C'est l'amour fou, le vrai, la symbiose parfaite, qui inspire Tom et lui fait composer onze chansons, lesquelles vont donner naissance à un album, sous l'égide d'un producteur qui va le propulser vers le succès. Tout irait bien si Tom n'était pas rattrapé par ses démons : hypersensible, il s'avère d'une jalousie dévorante et devient violent…

L'histoire de Tom serait banale si elle n'incluait pas une galerie de personnages hauts en couleurs : la famille de Tom d'abord, un père sanguin et violent qui fait voler quand il s'énerve tout ce qui lui tombe sous la main, une mère douce et aimante qui p.rd ses m.ts suite à u. AVC, un frère Antoine, cadre parisien au bord du burn-out, et Lucille, la sœur ainée infirmière, qui vont tous se réunir à Peyrade. Et puis, Franck le producteur aux dents gâtées comme des touches de piano, qui s'avère influent et le propulse vers le succès, avec les trois musiciens du coin recrutés par Tom, le guitariste anglais alcoolique, le batteur surdoué accro à la coke et le bassiste autiste qui refuse qu'on l'appelle par son nom. N'oublions pas Igor, le sculpteur chilien révolutionnaire, et évidemment Marie, la belle Marie, à la fois plantureuse et solide, capable de réparer n'importe quel moteur ou de porter à bout de bras des ruches pleines. Au milieu de tous, Tom, daltonien mais capable de voir des couleurs imperceptibles au commun des mortels, des couleurs qui caractérisent les personnes qui l'entourent ou leurs sentiments, Tom, sa guitare et sa voix, qui compose des odes à l'amour et trouve des notes à chaque bûche qu'il empile.

Fabrice Capizzano rend hommage à la nature du Vercors dont il et originaire, aux abeilles qu'il a élevées ; il doit probablement lui aussi jouer de la guitare et possède une grande culture musicale. Il y a de l'inspiration dans ce récit, des passages touchants, malgré certaines incohérences et certaines longueurs. Par ailleurs le roman a été mal relu, et comporte encore des fautes d'orthographe assez inadmissibles, des fautes d'accord ("une vie idéale qui n'aurait jamais existée"), des confusions de conjugaison (il écrit systématiquement "fût" pour "fut", "que je vois", etc…) et le style est sincère mais parfois maladroit.

 

Catégorie : Littérature française

musique / amour / famille / violence /


Posté le 30/10/2020 à 17:53

Mon père, ma mère, mes tremblements de terre, Julien Dufresne-Lamy. Belfond, 08/2020. 249 p. 17 € *****

         Charlie et sa mère sont dans la salle d'attente d'un hôpital. Le père de Charlie est au bloc opératoire, où il subit une lourde opération visant à le faire changer de sexe. En effet, Aurélien a décidé de devenir Alice. Pendant ces quatre heures interminables, Charlie se rappelle ces deux dernières années qui ont chamboulé sa famille.

         Pas facile, à 14 ans, d'entendre son père annoncer une telle nouvelle. Il faut accepter sans forcément comprendre, il faut endurer les moqueries au collège, quand le père de Charlie se met à sortir de la maison vêtu en femme, il faut faire avec ses sentiments de honte et de rejet. Mais Charlie et Aurélien sont complices, unis par un attrait pour la chimie et les phénomènes sismologiques. Face à un tel tremblement de terre, c'est toute l'unité de la famille qui est menacée, et il faut tout l'amour entre ses trois membres pour tenir, face à la double adversité de la condamnation sociale et du long parcours semé d'épreuves qu'est un changement de sexe. Charlie tient un journal de bord où il consigne tout : les conséquences des prises d'hormones, les périodes d'enthousiasme et de découragement, les rendez-vous médicaux, les chats des forums sur lesquels son père passe ses soirées, ses propres interrogations. Il lui faudra parcourir un long chemin pour passer du rejet à l'acceptation et au soutien. De la mère, il est peu question au début : Charlie raconte bien quelques disputes, mais elle paraît tout de même soutenir inconditionnellement son mari. Certes, l'histoire est racontée par l'adolescent, qui ne peut avoir entière conscience des conséquences pour le couple d'une telle décision, mais Charlie semble accorder peu de cas finalement à sa mère, présente tout du long en filigrane, et c'est peut-être le seul bémol à trouver dans ce récit bien mené, qui ne cache rien des difficultés rencontrées aujourd'hui par les personnes transgenres, et par leur entourage.

 

Catégorie : Littérature française

genre /  changement de sexe / opération / famille /


Posté le 30/10/2020 à 17:51

Elle a menti pour les ailes, Francesca Serra. Anne Carrière, 08/2020. 470 p. 21 € *****

         Ilarène, petite ville de Méditerranée, 2015-2016. Garance Sollogoub est élève de seconde, et prend des cours de danse dans l'école de sa mère, ancienne danseuse étoile. Une très jolie jeune fille, qui prépare la variation de Gamzatti avec sa meilleure amie Souad. Mais voilà qu'elle se rapproche d'un groupe d'élèves de terminale, des amis d'un certain Vincent Dagorn, dont elle est tombée amoureuse avant qu'il ne parte faire ses études à Grenoble. Elle est peu-à-peu intronisée dans le groupe, et découvre l'alcool, la drogue, la séduction et l'éveil à la sexualité, dans un climat où l'amitié n'exclut pas une forme de rivalité et de compétition. Elle se met à perdre pied, et un beau jour, elle disparaît.

         Francesca Serra prend son temps. Elle plante le décor – l'école de danse, la compétition entre les jeunes filles, la beauté de Garance, l'univers des ados 2.0 et leurs échanges sur les réseaux sociaux, leur cruauté et leurs enthousiasmes. Elle nous plonge dans l'univers des millenials à qui confisquer le portable équivaut à une mise au trou, et campe parfaitement différents personnages, entre les populaires qui fascinent les plus jeunes, et les mal aimés, gros, ou bons élèves, qui se réfugient au CDI. Les différentes parties du roman oscillent entre l'automne 2015 et l'été 2016, date de la disparition de Garance, et mettent en place, petit-à-petit, toutes les pièces de puzzle. L'écriture de Francesca Serra compose elle aussi une sorte de patchwork parfaitement réussi, entre les monologues intérieurs d'adolescents, les échanges sur Instagram ou Whatsapp d'une justesse confondante, et les passages narratifs. Elle a obtenu pour ce premier roman au titre intrigant le prix littéraire "Le Monde", amplement mérité.

 

Catégorie : Littérature française

adolescence / lycée / réseaux sociaux / influence / harcèlement /


Posté le 30/10/2020 à 17:50

Chavirer, Lola Lafon. Actes Sud, 08/2020. 345 p. 20,50 € *****

         Années 80. Cléo est en quatrième et rêve de devenir danseuse de modern jazz. Elle rencontre Cathy, qui la couvre de cadeaux et lui propose de postuler pour une bourse financée par une mystérieuse fondation nommée Galatée. Elle pourra réaliser son rêve et intégrer l'école d'une compagnie. Mais la bourse tarde à venir. En attendant, Cléo participe à un déjeuner avec des hommes plus âgés qu'elle, puis est chargée de repérer dans son collège d'autres jeunes filles qui pourraient elles aussi concourir pour obtenir la bourse. 25 ans plus tard, un appel à témoins est lancé pour retrouver les victimes de la fondation. Devenue danseuse pour la télévision, Cléo s'interroge sur son passé et sa part de responsabilité dans les méfaits accomplis par Galatée.

         Le récit est construit comme une sorte de puzzle qui mêle les époques - celle de l'adolescence de Cléo, ses débuts comme danseuse chez Drucker, sa vie de femme -, et les différentes personnes qu'elle a côtoyées. On ne s'y perd pas, tandis que se découvre, au fur et à mesure, le spectre de la pédophilie en cours dans les années 80, et qui laissait Matzneff et consorts donner libre cours à leur attirance pour les adolescents sans qu'à l'époque on n'en trouve grand-chose à redire ; s'y tissent aussi des réflexions sur le pardon et le poids des souvenirs. Comment oublier, comment vivre avec le remords d'avoir entraîné tant d'autres filles dans ce piège ? On découvre aussi le milieu de la danse et de la variété, ses coulisses, les faux-cils, et sous les plumes et les paillettes, les douleurs du corps et de l'âme, les salaires trop bas, les conditions de travail difficiles, dissimulées sous un sourire factice. Ce n'est sans doute pas un hasard si Lola Lafon a fait le lien entre les pratiques occultes de la pédophilie des années 80 et les dégâts qu'elle a causés chez leurs jeunes victimes, et la danse de cabaret : on sourit sous le fard, malgré l'armature en métal qui corsète le dos, malgré les courbatures et la fatigue, parce que c'est la loi du spectacle, the show must go on. Jusqu'à ce qu'enfin la parole se libère.

 

Catégorie : Littérature française

pédophilie / manipulation / consentement / danse / spectacle /


Posté le 30/10/2020 à 17:48

Sale bourge, Nicolas Rodier. Flammarion, 08/2020. 215 p. 17 € ****

Pierre vient d'être condamné à quatre mois de prison avec sursis pour violences conjugales. C'est l'occasion pour lui de réfléchir à ce qui l'a conduit à devenir violent, et de replonger dans son enfance. Issu d'une famille bourgeoise, catholique et versaillaise, il a grandi dans une véritable sécheresse affective et a été élevé à la dure, suivant une éducation qui n'excluait pas les coups et la violence...

La vie de Pierre nous est révélée en flash back. Né dans un milieu favorisé, avec son petit polo et sa raie sur le côté, il a tout pour être heureux. Mais derrière les tentures, bien à l'abri des murs de la maison bourgeoise, se développe la maltraitance. Le plus effrayant ce n'est pas les coups, c'est le comportement de la mère, qui contraint son fils à rester à table plusieurs durant parce qu'il n'a pas terminé sa salade de carottes, pour finir par lui mettre le nez dedans ; c'est une mère dure, implacable, dont la violence des mots est insupportable. Commet se construire après ? Comment éviter de reproduire à son tour la violence dont on a été victime ? Pierre porte les séquelles de cette éducation, et semble incapable de contenir la violence qu'on lui a inculquée. Est-il bourreau ou victime ? Le propos du roman n'est pas de répondre à cette question, mais de donner voix à un auteur de violences conjugales. Sans l'excuser, en exposant les faits.

 

Catégorie : Littérature française

violence / famille / bourgeoisie /


Posté le 30/10/2020 à 17:45

Un loup quelque part, Amélie Cordonnier. Flammarion, 03/2020. 270 p. 19 € ****

         Elle est mariée à Vincent, et maman d'une Esther de 8 ans. Arrive un nouveau bébé, Alban. Il a cinq mois quand sa mère découvre une tache noire dans le cou du nourrisson. D'autres taches suivent, de plus en plus nombreuses, qui se développent sur tout le corps. Puis c'est la peau tout entière qui peu à peu s'assombrit, Elle le mesure en comparant la pigmentation avec un nuancier de peinture. Le bébé est métis et va révéler la couleur définitive de sa peau au cours des prochains mois. Comment est-ce possible ? Elle ignore tout d'un possible ancêtre noir ! Face à l'inconcevable, la mère en proie à une panique grandissante va lever le voile sur un secret de famille qu'elle va avoir terriblement de mal à assumer.

         Voilà que la mère aimante se met à rejeter petit à petit son enfant pour lequel elle n'éprouve que du dégoût. Professeure de lettres de formation, elle se réfère à Samsa, le cafard de Kafka, auquel elle compare le nourrisson. Ne pourrait-elle pas l'écraser d'un coup de balai ? A la fois lucide sur sa possible violence, et atterrée par ce dont elle pourrait être capable envers son bébé, elle ne parvient tout de même pas à s'empêcher de sombrer dans une sorte de folie, qui la conduit à cacher la couleur de la peau de son enfant à tout le monde, y compris à sa fille, en l'engonçant sous des couches de vêtements et de fond de teint. Certaines scènes, qui relèvent d'une véritable maltraitance, font vraiment froid dans le dos, mais comment blâmer cette mère qui a subi un double traumatisme dans son enfance et qui se retrouve finalement bien seule pour affronter ce qu'elle vit comme une véritable catastrophe ? Certes, tout cela fait beaucoup pour une seule femme, mais ce récit aborde la question délicate de l'amour maternel dont on commence à comprendre qu'il peut ne pas être aussi instinct et évident qu'on le pensait.

 

Catégorie : Littérature française

famille / maltraitance / secret / abandon /

 

Roman lu dans le cadre des 68 premières fois


Posté le 12/10/2020 à 17:07

Buveurs de vent, Franck Bouysse. Albin Michel, 08/2020. 392 p. 20,90 € ****

         Marc, Mathieu, Mabel et Luc sont frères et sœurs et se retrouvent fréquemment pour se suspendre par des cordes au viaduc qui enjambe la vallée. Ils vivent dans une vallée reculée dont la population vit sous le joug de Joyce, le propriétaire de la centrale électrique, qui assure toute la vie économique de la communauté, mégalomane au point d'avoir fait rebaptiser toutes les rues de la ville à son nom. Marc et Mathieu travaillent pour lui, ainsi que leur père. Personne n'ose se révolter, jusqu'au jour Mabel, chassée de la maison par sa mère, est convoitée par l'une des brutes à la solde de Joyce…

         Après un premier chapitre au ton légendaire, le récit se met lentement en place, pour mêler progressivement tous les ingrédients d'un drame à venir. On ne sait où se situe ce Gour Noir ni quand se passe l'histoire. Comme si Franck Bouysse avait voulu ainsi donner une portée universelle à un récit sombre, qui évoque de nombreux thèmes : l'émancipation féminine, les rapports familiaux, les premières amours, la toute-puissance du patronat… Ouvrir un nouveau roman de Franck Bouysse c'est retrouver sa patte qui campe parfaitement bien une atmosphère rurale et des personnages typiques : le tyran Joyce, qui a enfermé sa femme, les brutes qui l'entourent, la mère des enfants confite dans une religion qui l'empêche d'aimer, le père à qui un marin rencontré dans un bar va ouvrir les yeux… Cependant, le roman m'a paru receler quelques écueils : malgré ses qualités indéniables et la plume si juste de son auteur, il souffre de longueurs et son intrigue manque de cohésion. Et puis, que tout est noir…

 

Catégorie : Littérature française

campagne / famille / ouvriers / patron / pouvoir / injustice /


Posté le 12/10/2020 à 16:59

Fief, David Lopez. Points, 01/2019. 237 p. 7,10 € ****

         Dans une petite ville de grande banlieue, trop verte pour être un "quartier" et trop goudronnée pour ressembler à la campagne, Jonas, Poto, Ixe, Miskine, Untel, Habib et Lahuiss tuent le temps en fumant de gros spliffs et en jouant aux cartes. Jonas se sent bien avec sa bande de potes, même s'ils ne font pas grand-chose. Ce qu'il veut, lui, c'est être tranquille, pouvoir s'entraîner à la boxe et préparer son prochain combat. Et continuer de temps en temps à fréquenter Wanda.

         Un portrait de tout jeunes adultes un peu perdus, désœuvrés, qui cherchent un sens à une existence sans grande ambition. Le choix d'une langue très orale et actuelle – tchek de l'épaule, vas-y bien ou quoi, wesh gros on joue ou quoi ? – peut rebuter certains lecteurs, mais ce récit qui sonne fort juste est très bien construit. Et ce n'est pas parce que le récit est écrit dans l'argot des banlieues que l'auteur n'a pas de références littéraires, en témoigne un passage désopilant où Lahuiss, le seul à faire des études, entreprend de faire faire une dictée d'un extrait de Voyage au bout de la nuit à la bande. Un extrait : "Je lui demande s'il n'aurait pas l'extrait de Voltaire dont il nous avait parlé la dernière fois, avec des histoires de jardin et tout ça, mais il dit non, puis annonce qu'il va nous dicter trois extraits d'un livre écrit par une femme qui s'appelle Céline je crois, enfin c'est ce que j'ai cru comprendre parce que ce n'est pas facile de l'écouter avec tous les autres qui demandent quel jour on est, pour mettre la date en haut à gauche de la feuille, et ceux qui râlent parce que leur stylo n'écrit pas bien. Untel demande wech, c'est qui celle-là, et Lahuiss lui répond qu'il s'agit d'un homme, ce qui fait dire à Poto vas-y c'est quoi comme gars bizarre ça encore." L'ensemble est très réussi et vivant, et empreint, dans son dénouement, d'une jolie dimension poétique.

 

Roman lu dans le cadre des "68 premières fois".

 

Catégorie : Littérature française

adolescence / banlieue / ennui / bande / drogue /


Posté le 12/10/2020 à 16:58

Comme des frères, Claudine Desmarteau. L'Iconoclaste, 03/2020. 260 p. 18 € ***

       Ils sont sept, membres d'une bande soudés comme des frères : Kevin, Ryan, Idriss, Thomas, Lucas, Saïd et Raphaël, le narrateur. Ensemble au collège, ensemble pour zoner, pour fumer des pétards et boire des bières. Arrive un jour Quentin dont la coupe mulet va bientôt lui donner son surnom de Queue-de-rat. Queue-de-rat devient le souffre-douleur de la bande, notamment de Kevin. Ce qjui n'est pas sans gêner Raphaël, amoureux fou de la sœur jumelle de Quentin, qui enveloppe les garçons de son mépris le plus total. Mais Quentin finit par intégrer la bande, et par participer aux défis les plus stupides. Jusqu'au drame…

       Du drame, qui ouvre le roman et entraîne chez le narrateur un dégoût de soi absolu, on n'en saura la nature qu'au dénouement. Le récit met en place, de façon implacable, les différents éléments qui vont y mener. Claudine Desmarteau a fait le choix d'adopter la voix et le point de vue d'un des adolescents, dans une langue parfois crue, et dresse à travers cette confession désespérée un portrait cruel mais juste d'adolescents désœuvrés, obsédés par les filles, prêts à tout pour tuer l'ennui.

 

Catégorie : Littérature française

adolescence / bande / rivalité / jalousie / amitié /


Posté le 12/10/2020 à 16:56

Elise ou la vraie vie, Claire Etcherelli. Gallimard, 07/2017 (Folio). 276 p. ***

         Une ville de la région bordelaise, dans les années 50. Elise et son frère Lucien, orphelins, vivent chichement avec leur grand-mère. Lucien a des ambitions : après s'est marié et avoir eu une petite fille, il monte à Paris avec sa maîtresse. Sa sœur, qui adore son frère, finit par le suivre et se fait embaucher au contrôle dans une usine de voitures. Le travail se fait dans des conditions épuisantes et difficiles, par des ouvriers dont une grande partie est composée d'Algériens. Elise y fait la connaissance d'Arezki, ils deviennent amants, dans une France de 1957 où la guerre d'Algérie – qu'à l'époque on nomme pudiquement "les événements" – bat son plein, ainsi que le racisme qui dénonce la présence des sales bicots, des ratons, lesquels volent le travail des Français.

         Lire ce roman c'est replonger dans cette époque trouble où il ne fait pas bon être arabe, ni en fréquenter un. Ainsi Elise et Arezki sont-ils contraints à la discrétion, à des promenades interminables dans Paris ; ainsi Arezki craint-il le moindre agent de police et les arrestations nombreuses qu'il subit, relâché après une nuit passée au poste, à condition d'avoir une fiche de paie en bonne et due forme. Cinquante ans plus tard, la lecture de ce récit fait froid dans le dos, ainsi que la découverte des conditions de travail des ouvriers à la chaîne de l'industrie automobile. L'histoire d'amour entre Elise et Arezki vient heureusement mettre un peu de tendresse dans ce tableau féroce, racontée par une jeune femme qui vit enfin, et pour peu de temps, sa "vraie vie", même si elle reste tiraillée entre son amour naissant et l'attachement pour son frère.

 

Roman lu dans le cadre des "68 premières fois"

 

Catégorie : Littérature française

France / Algérie / guerre / usine / condition ouvrière / amour / famille /


Posté le 16/09/2020 à 17:23

Une fille de passage, Cécile Balavoine. Mercure de France, 2020. 232 p. 19,50 € *****

         Il est des romans qui semblent écrits pour vous. Non pas que l'intrigue ressemble à votre vie, ou que l'un des personnages vous ressemble, mais ce qui est raconté, exposé – dans cette autofiction qui se livre sans fard – vous touche, par sa justesse, et par ce qu'elle résonne en vous. Pour ce qui me concerne, par ce rapport qu'entretient l'auteur avec ses personnages fictifs certes, mais inspirés de personnes réelles, et par sa façon de se mettre proprement en scène, dans une "expérience intime". Ainsi l'auteure évoque-t-elle son manque d'imagination, qu'elle compense par une sensibilité exacerbée, matière brute pour le romanesque : "C'est en tout cas à cette période que j'avais pris conscience du fait que je vivais le plus souvent sur le mode romanesque. Tel mouvement, tel instant, futile en apparence, prenait pour moi valeur de scène. Il m'arrivait d'ailleurs de provoquer volontairement certaines situations, afin de modifier le cours banal des jours. Ma rencontre avec Serge en était un exemple, ce qui n'atténuait pas l'élan que j'éprouvais pour lui." S'agit-il de bovarysme ? L'auteure a-t-elle lu trop de livres, ce qui la pousse à s'imaginer personnage de roman ? J'imagine que nombreux sont les grands lecteurs, amateurs de littérature, qui font de même – j'en suis, raison pour laquelle, entre autres, ce roman m'a touchée.

         Cécile Balavoine raconte sa rencontre à New-York, dans les années 90, avec le grand critique, le grand professeur Serge Doubrovsky, avec lequel elle va nouer une "amitié amoureuse". Quarante-cinq ans les séparent, mais l'homme reste homme, au point d'oser, un soir, l'embrasser au coin de la bouche. Ce qui choque la narratrice, qui cependant, inconsciemment, maintient dans leur relation une ambiguïté, à s'assoir sur ses genoux, à respirer son après-rasage, au point que, quelques mois plus tard, le "chair Serge" va la demander en mariage. Cécile Balavoine ne cache rien de ses désirs et de ses contradictions, de ses élans de tendresse envers cet homme qu'elle trouve trop vieux, qui a les dents jaunies, les mains tavelées, et dont elle se refuse à imagine le sexe sous le slip de bain sur la plage où il propose de l'emmener ; elle rend aussi un bel hommage à celui qui fut son mentor et avec lequel elle a entretenu, au fil des années, une amitié tissée de complicité et d'estime réciproques. En écrivant Une fille de passage, dont le titre fait écho au dernier opus de Doubrovsky, Un homme de passage, elle entre elle aussi dans l'autofiction où le maître devient le protagoniste de l'histoire écrite par son disciple. C'est courageux, ce travail de l'exposition de l'intime, et c'est aussi brillamment réussi.

 

Roman lu dans le cadre des "68 premières fois"

 

Catégorie : Littérature française

New-York / Paris / littérature / écrivain / amitié / amour / autofiction / âge /


Posté le 28/07/2020 à 17:14

Grand frère, Mahir Guven. Le Livre de poche, 02/2019. 318 p. 7,90 € ****

         Costard, cravate, chaussures cirées et cheveux lissés, Grand Frère, syrien par son père et breton par sa mère, est devenu chauffeur de VTC après des années de galère à vivoter en fumant du cannabis. Chaque vendredi, il va dîner chez son père qui n'évoque jamais le sujet tabou : la disparition de Petit Frère, infirmier parti faire de l'humanitaire au Mali, dont la famille est sans nouvelles depuis trois ans. Mais voilà qu'un soir, l'aîné croit l'apercevoir aux abords de la gare. Est-il enfin rentré en France ? Qu'est-il allé faire à l'étranger ?

         Rédigé dans une langue contemporaine mâtinée de termes arabes, de verlan et d'argot – glossaire à la fin pour les novices -, ce roman fait parler Grand Frère qui, entre deux bouffées de joints, s'interroge sur sa vie, le devenir des chauffeurs Uber et des indépendants, et le destin de son frère ; il laisse aussi la parole à Petit Frère, qui raconte son engagement pour une ONG musulmane en pleine Syrie en guerre, ses idéaux, et son désarroi face à l'intransigeance des intégristes. A travers ce récit croisé et la question de l'intégrisme religieux, c'est aussi la vie de quartier qui s'exprime, l'ascenseur social en panne, l'argent facile de la drogue et les trafics, le statut d'indic, le pouvoir des mots et de la pensée – avec un joli clin d'œil à Romain Gary - la fraternité et la question de l'identité. De nombreux thèmes qui n'entachent en rien une intrigue plutôt bien construite.

 

Roman lu dans le cadre des "68 premières fois"

 

Catégorie : Littérature française

Islam / intégrisme / Djihad / fraternité / banlieue / taxi /


Posté le 27/07/2020 à 16:39

Glaise, Franck Bouysse. Le Livre de Poche, 10/2018. 436 p. 7,90 € *****

         Un petit village au pied du mont Violent, Cantal, 1914. Les hommes sont envoyés au front, dont le père de Joseph. A 15 ans, le jeune homme doit entretenir la ferme avec sa mère et sa grand-mère. De l'autre côté, Valette, qui n'a pas été mobilisé à cause d'une main atrophiée, rumine son aigreur avec une femme tout aussi pleine de rancœur que lui. Arrivent chez lui sa belle-sœur et sa fille Anna suite à la mobilisation du mari.  Anna et Joseph se rencontrent, se plaisent, et s'attirent très vite la jalousie de Valette qui révèle sa nature profondément malveillante.

         Dans ce coin reculé de l'Auvergne, au début du siècle, la vie est rude, les étés caniculaires et les hivers féroces. On travaille la terre, on tue le cochon sans s'émouvoir de ses cris, on pratique le fatalisme comme une religion et le désir, bestial, anime les hommes. Avec son écriture sobre et juste, Franck Bouysse campe à merveille cet univers rural impitoyable surplombé par une montagne qui porte bien son nom.

 

Catégorie : Littérature française

Cantal / Première Guerre mondiale / vie rurale / jalousie / amour /


Posté le 21/07/2020 à 10:06

La route du lilas, Eric Dupont. Harper Collins Poche, 02/2020. 506 p.****

Shelly et Laura sont passionnées par le lilas, dont elles suivent la floraison chaque printemps en parcourant les Etats-Unis à bord de leur camping-car, remontant vers le nord au fur et à mesure que les boutons éclosent. C'est aussi l'occasion d'emmener discrètement avec elles des femmes auxquelles elles vont faire traverser la frontière avec le Canada. Cette fois, c'est Maria Pia, une sexagénaire d'origine mexicaine qui les accompagne, et qui va dévoiler à chaque étape du périple l'histoire de sa vie.

Dans ce long roman amplement documenté, qui fait la part belle aux figures féminines, l'auteur aime à prendre son temps et ne craint pas les digressions. A travers la bouche de Maria, lors de ces séances d'écriture imposées par Shelly et Laura, sous l'odeur entêtante et envoûtante du lilas, il raconte notamment le destin de Léopoldine, archiduchesse autrichienne mariée au roi du Portugal et exilée au Brésil, où elle est publiquement bafouée par un mari devenu empereur, volage et cruel, et où elle s'éteindra à 29 ans. Il narre aussi celui de Thérèse, l'amoureuse que Maria va suivre à Paris, celui de leurs filles, Rose et Simone. Alors oui, il arrive que l'on perde de vue le propos initial, le fait que Maria est sans papiers et projette de refaire sa vie dans un pays dont elle va franchir la frontière en toute illégalité – et c'est le but de son voyage, et elle se fout du lilas. Mais tous ces destins croisés, au Brésil au 19ème siècle, à Paris dans les années 50, dans les Etats-Unis de 2011, racontent à leur façon la lutte des femmes pour leurs droits et leur émancipation. Au printemps, l'odeur des lilas donne à chacune une envie de liberté.

 

Catégorie : Littérature française

périple / Etats-Unis / destin / femme /

 

Roman lu dans le cadre de Masse Critique Babelio


Posté le 06/07/2020 à 18:23

En moins bien, Arnaud Le Guilcher. Pocket, 05/2011. 276 p. **