Ecorces vives, Alexandre Lenot. Actes Sud, 10/2018 (Actes Noirs). 204 p. 18,50 € ****

         Un vagabond prénommé Eli met le feu à la maison dans laquelle il a vécu des jours heureux avec une femme aimée, avant d'être recueilli par Louise. Laquelle a quitté les siens pour se consacrer aux chevaux qu'élève un couple d'Américains. Le capitaine de gendarmerie Laurentin, qui lui a fui quelque chose ou quelqu'un, est nommé depuis peu dans la région qu'il sillonne avec ses chiens, tentant sans conviction de mener l'enquête sur cet incendie. Autour d'eux gravitent d'autres personnages, Lison la veuve inconsolable qui peine à s'occuper de ses deux garçons, Céline la vacancière qui la console, Jean et Patrick, les deux frères sauvages et taiseux qui vont tourner la ferme familiale. Ce roman polyphonique dit les âmes cabossées, les écorchés vifs, les mal dégrossis ou les trop sensibles ; il fait la part belle à la nature de cette région du Massif Central et à ceux qui y vivent, comme ils peuvent plutôt que comme ils le voudraient. Certaines pages sont d'une grande poésie, d'autres d'une grande justesse comme cette description du bal (p.94) où la musique est assurée par un homme-orchestre qui "appauvrit tout à tour Tino Rossi et Edith Piaf, leur soustrait toute sève, leur enlève toute portée", et fait danser les vieux couples tandis que les jeunes n'ont que l'envie d'en découdre. A travers les bouches de chacun de ces personnages se dessine une histoire aux multiples méandres, jusqu'à un dénouement un peu onirique et, à mon avis, quelque peu décevant.

        

          Je ne résiste pas à l'envie de recopier l'extrait du bal :

"La nuit est tombée quand l'accordéoniste prend place sur son fauteuil. Il a un clavier à main droite qui lui permet de lancer des boucles d'orchestre préenregistrées. Il a des pédales à ses pieds qui commandent une boîte à rythme qui fera bien ce qu'elle peut pour donner naissance aux pulsations dont on a besoin ici pour triompher de la fatigue. L'homme-orchestre se présente en crachant dans le micro, comme s'il en était besoin, comme s'il n'écumait pas tous les bals de toutes les villes environnantes depuis plus de dix ans déjà, comme s'il n'avait jamais pris part à aucune des rixes qui y naissaient spontanément, inévitablement, comme si les monts environnants n'abritaient pas les foulées hasardeuses de deux ou trois rejetons élevés dans la haine de leur père oublieux. Il fait ce qu'il a toujours fait. D'abord pour les plus vieux, pour ceux d'entre eux qui piétinent doucement jusqu'au parquet-salon monté en plein milieu de la salle, sur lequel les souliers glissent et rappellent à ces corps sclérosés les danses d'antan, il appauvrit tout à tour Tino Rossi et Edith Piaf, leur soustrait toute sève, leur enlève toute portée, pendant qu'on se presse aux deux bars. C'est comme ça qu'on appelle les planches posées sur des tréteaux où on se sert canon sur canon et on s'enflamme le sang parce qu'on déborde d'envie de lancer les hostilités. Deux couples dansent serrés, oscillant doucement, joue fripée contre mâchoire ravinée, et leur musique est trouée, chaque fois que la porte se rouvre, par les coups de chevrotine du stand de tir." (p.94).

 

Roman lu dans le cadre des "68 premières fois"

 

Catégorie : Littérature française

grands espaces / deuil / famille / maladie /

Posté le 24/05/2019 à 11:02

Suiza, Bénédicte Belpois. Gallimard, 01/2019. 252 p. 20 €. *****

Au départ, c'est un désir brut, bestial, qui demande à être assouvi immédiatement. L'objet du désir, c'est Suiza, une étrangère quasi muette, aux "grands yeux vides de chien un peu con", qui fait depuis son arrivée office de serveuse dans le bar du village et suscite la convoitise de tous les mâles, Tomas compris. Ce dernier, qui vient d'apprendre qu'il souffre d'un cancer des poumons, en crève d'envie, de posséder cette femme idiote et passive. Eros et Thanatos. C'est tout naturellement qu'il se l'approprie et l'installe chez lui. On pourrait s'attendre à ce que son propriétaire s'en lasse rapidement : il n'en est rien. Suiza est une véritable fée du logis, transformant le bouge où vit Tomas en une maison accueillante, et s'avère ni attardée ni muette. Voilà Tomas qui emmène la jeune femme au bord de la mer, et lui clame la nuit durant son amour tout neuf et si fort, se trouvant "beau et bon", se prenant "pour le fils spirituel de Garcia Lorca et de Rosalia de Castro". La jeune femme s'est endormie et bave sur sa chemise.

         A peine le lyrisme a-t-il atteint son sommet que la réalité tout prosaïque l'en fait redescendre. Ce passage est tout à fait représentatif du style de Bénédicte Belpois, qui mêle, de façon parfois brutale, la beauté des choses et la cruauté du monde. Tomas n'a pas su aimer sa première femme et se rattrape avec la seconde, dont on se demande si elle est consciente de déchaîner une telle passion, s'y prend parfois mal mais se dépense sans compter, dans le peu de temps qu'il lui reste à vivre. Au moins, pense-t-on, il aura connu l'amour avant de crever.

         Dans son urgence à vivre, Tomas est-il formidablement égoïste ? Le dénouement, qui laisse le roman dans un inachevé volontaire et à mon avis un peu décevant, peut le laisser croire. Il n'y a ni bons ni mauvais dans les personnages de ce roman, tout juste des victimes du sort – si la vie était juste, cela se saurait – qui se débrouillent comme ils peuvent. On peut reprocher aux hommes du village leurs réflexions machistes, leurs préjugés, leur bestialité ; ils expriment une réalité que la candeur de Suiza vient désarçonner et, malgré elle, dénoncer.

 

Roman lu dans le cadre des "68 premières fois"

 

Catégorie : Littérature française

Espagne / passion / maladie /

Posté le 10/05/2019 à 13:28

Saltimbanques, François Pieretti. Viviane Hamy, 01/2019. 232 p. 18 € ***

         Gabriel, le jeune frère de Nathan, est décédé dans un accident de voiture. Le jeune homme n'a pas revu sa famille depuis de nombreuses années, si bien que Gabriel, qui n'avait que huit ans au départ de son frère, est un mystère pour Nathan, qui essaie de comprendre ce qu'il était devenu. Il se lie avec une troupe d'artistes entraînés dans le gymnase du coin, et tombe amoureux d'Appoline, la petite amie de Gabriel. Il suit la troupe dans un festival médiéval, partage les agapes d'alcool et de joints en se demandant par bouffées fugaces s'il est à sa place. Gabriel tente de rattraper le temps perdu et, par-delà la mort, de retrouver son petit frère, au point d'essayer de vivre comme lui. Peine perdue pense-t-on, tant Gabriel reste une énigme, et les regrets de Nathan poignants. La mélancolie est prégnante tout le long de cette sorte de quête qui est surtout une recherche de lui-même.

         Le départ en Bretagne de Nathan vient clore cette quête éperdue et vaine, et permet au protagoniste – et au lecteur ! – de sortir de cette mélancolie un peu pesante, heureusement. Mais on a le sentiment de passer à une toute autre histoire, jusqu'à la pirouette finale assez peu convaincante.

 

Roman lu dans le cadre des "68 premières fois"

 

Catégorie : Littérature française

deuil / mort / famille / cirque /

Posté le 10/05/2019 à 13:27

Les mains de Louis Braille, Hélène Jousse. JC Lattès, 02/2019. 380 p. 19 €. ****

         Louis a 3 ans quand il perd accidentellement la vue. Encouragé par ses parents, le garçon va continuer à aller à l'école, avant d'intégrer à 10 ans l'Institut des Aveugles à Paris. D'abord très déçu par la piètre qualité de l'enseignement qui y est dispensé, et choqué par les conditions de vie très difficiles des pensionnaires, il est malgré tout le meilleur élève. L'arrivée d'un nouveau directeur va adoucir le régime des élèves, et permettre à Louis de travailler sur ce qui sera le projet de toute sa vie : une méthode d'écriture permettant aux aveugles de lire et d'écrire.

         Au-delà de la volonté de rendre hommage à Louis Braille, le roman met en scène Constance, dramaturge, qui est chargée d'écrire le scénario d'un biopic consacré à Braille. Ce n'est pas vraiment une écriture scénaristique d'ailleurs, mais un roman où le lecteur entre dans la tête des personnages. Constance tient un journal dans un carnet rouge, dans lequel on suit l'avancée de sa rédaction, et les interrogations de son auteur sur les scènes à construire, sur les faits à mettre en lumière. Elle se prend d'affection pour celui qu'elle appelle par son prénom, et lui donne corps et âme. Et comme il s'agit d'un journal, nous pénétrons dans la vie privée de Constance, qui souffre encore de la disparition de son mari. Cette mise en abyme donne une dimension très humaine au récit. Elle avait pensé arrêter sa biographie aux 18 ans de Braille ; un événement plus qu'imprévu lui fait ajouter une dernière scène, qui confirme, s'il n'était besoin, la nature profondément humaine de Louis Braille.

 

Roman lu dans le cadre des "68 premières fois"

Catégorie : Littérature française

handicap / 19ème siècle /

Posté le 02/05/2019 à 09:11

Les enténébrés, Sarah Chiche. Le Seuil, 01/2019. 362 p. 21 € ****

Une autofiction comme une thérapie : l'auteur nous narre son double amour, l'un avec Paul dont elle a eu une fille, avec qui elle vit à Paris, l'autre avec Richard K., violoncelliste autrichien de renommée internationale, lui-même marié. Elle vit avec lui une passion incoercible, qui va durer plusieurs années, jusqu'à ce qu'elle soit découverte par Paul – il faudra bien ensuite décider de quoi faire. En parallèle, Sarah Chiche entreprend une quête dans son passé : un grand-père déporté, revenu de son séjour dans les camps plein d'une violence qui va faire son malheur et celui de sa femme, et une malédiction qui semble frapper toutes les femmes de la famille, coupables de maltraitance sur leurs filles. Dans cette quête, elle dit l'amour qu'elle porte à sa propre mère, tout à tour violente et aimante, et dit l'affection qu'elle porte à sa propre fille.

L'auteur est psychologue et clinicienne, est-il écrit sur la quatrième de couverture. Le fait est que son roman a les errements d'un travail sur soi, avec ses écueils, ses impasses, ses découvertes, ses révolutions. Il donne voix à toutes ces femmes, sur quatre générations, qui ont porté cette violence et cette folie dont Sarah Chiche se demande si elle est en est exempte. Il donne voix aux deux hommes qu'elle aime et dont elle n'a pas envie de se séparer. C'est une lecture dérangeante et difficile : ce récit est une sorte de "purge" dont son auteur ne ressort pas indemne, et il y a une certaine gêne à lire des passages d'une crudité qui frôle parfois l'obscénité, où à plonger dans les tréfonds d'un être profondément meurtri. Sans doute fallait-il beaucoup de courage pour se dévoiler ainsi, peut-être était-ce salutaire.

 

Catégorie : Littérature française

pyschologie / autofiction /


Posté le 11/04/2019 à 10:40

San Perdido, David Zukerman. Calmann-Lévy, 01/2019. 411 p. 19,90 € *****

Panama, décharge de San Perdido, 1946. Un étrange enfant noir arrive un jour de la forêt pour s'installer en face de chez la vieille Felicia qui se prend d'affection pour ce jeune garçon muet au regard si bleu, doté de pouvoirs étranges : une force prodigieuse dans des mains trop grandes pour son corps malingre, et capable de lire dans les esprits.

Ce roman raconte l'histoire de Yerbo Kwinton, présenté dans les premières pages comme un personnage légendaire sur lequel on raconte tout et n'importe quoi, qui incarne à la fois l'instrument de la vengeance des Cimarrons, ces anciens esclaves sous le joug des Espagnols, dont leurs descendants vivent dans la forêt des abords de San Perdido ; il devient également, grâce à ses dons, un justicier qui défend le peuple et se bat contre la corruption. Kwinton n'est cependant pas un "héros au cœur pur", une figure totalement positive : s'il défend la veuve et l'opprimé, il fait également preuve de cruauté quand il tue. On est loin d'un simple manichéisme, en témoignent les nombreux personnages qui croisent la route de Kwinton : certes, les gouverneurs sont mauvais, égoïstes, corrompus jusqu'à la moelle, mais Madame qui dirige sa maison close et le médecin qui va soigner ses filles ne sont pas dépourvus d'un certain arrivisme, tout comme d'autres personnages qui hantent les bas-fonds de San Perdido, tâchant surtout de survivre comme ils le peuvent. Ils sont nombreux, on pourrait se perdre dans cette fresque de violence, mais le récit est remarquablement construit et concourt très logiquement au dénouement qui donne à Kwinton sa dimension épique.

 

Catégorie : Littérature française

Panama / pauvreté / corruption / meurtre / initiation /


Posté le 11/04/2019 à 10:39

L'appel, Fanny Wallendorf. Finitude, 01/2019. 346 p. 22 € *****

         Portland, 1957. Richard, 14 ans, pratique le saut en hauteur, mais ne parvient pas à dépasser 1,62 mètres, au grand dam de son entraîneur. Pourtant, il ne cesse de courir, de parfaire sa courbe avant le saut, dans un stade désaffecté promis à la démolition. Un jour, il cède à une envie instinctive et passe la barre en la prenant de dos. Ca marche. Sa technique, que tout le monde tient pour peu orthodoxe, ne convainc pas immédiatement son entraîneur. Cependant, Richard va l'améliorer, malgré les critiques et les quolibets, et l'utiliser lors des championnats, malgré le risque d'être disqualifié. Peu-à-peu, il prend de la hauteur, "efface" 1,92 mètres, puis 1,97 mètres, et finit par franchir les deux mètres…

         L'appel, c'est l'histoire de celui qui a donné son nom à la technique qui a révolutionné ce sport. A mon adolescence, nous apprenions le saut en hauteur "en Fosbury", que j'entendais comme "fosse Bury", sans rien savoir de son origine, et ignorant la polémique que son inventeur avait engendrée. Le roman rend hommage à son créateur, capable de prouesses grâce à une faculté de concentration qu'il a mise au point, qui le met dans un état proche de la transe, et le rend capable de tels exploits. C'est aussi le portrait d'une jeunesse américaine des années 60, qui se révolte à l'idée d'aller crever dans la jungle du Vietnam. Fanny Wallendorf s'est, dit-elle dans sa courte préface, inspirée d'une photo du champion et de quelques faits réels relatés par la presse ; elle s'est pour le reste fiée à son imagination pour donner vie à un personnage à la fois réel et fictif, et relater l'ascension du sportif jusqu'aux JO et son rôle déterminant dans la pratique du saut en hauteur. C'est réussi.

 

Catégorie : Littérature française

sport / Etats-Unis /

Posté le 11/04/2019 à 10:37

Les heures solaires, Caroline Caugant. Stock, 01/2019 (Arpège). 284 p. 18 € ****

         La mort brutale de Louise, la mère de Billie, l'amène à replonger dans son passé. Elle doit revenir à V., le village de son enfance, et affronter ses souvenirs, notamment celui, entêtant, obsédant, de son amie Lila.

         Résumée de cette façon, l'intrigue paraît simple et même plate. Mais ce n'est qu'apparence : très vite, le malaise perce avec les non-dits, amenant le lecteur à deviner que la vie de Billie n'a rien eu de très tranquille. Pourquoi a-t-elle cessé de voir sa mère depuis plusieurs années ? Qui est cet oncle qui venait souvent les voir quand elle était petite ? Et surtout, qu'est devenue Lila, dont on perçoit très vite qu'il lui est arrivé quelque chose que Billie refuse de nommer. Petit-à-petit, les éléments se mettent en place, tandis que Billie retrouve la maison familiale et peine à terminer ses œuvres pour sa prochaine exposition. Et en bruit de fond, cette rivière, lieu de tous les dangers. Un roman écrit dans une langue juste, efficace, sans fioritures, qui traite des secrets toxiques qui se transmettent d'une génération à l'autre sans que les héritiers n'en soupçonnent même l'existence. Mais il suffit à Billie de lever un coin du voile pour que tout s'enchaîne, ne lui laissant d'autre choix que d'accepter ses découvertes et, enfin, trouver l'apaisement.

 

Catégorie : Littérature française

famille / secret /


Posté le 04/04/2019 à 16:43

Des hommes couleur de ciel, Anaïs Llobet. Les éditions de l'Observatoire, 11/2018. 210 p. 17 € *****

Alissa enseigne le russe dans un lycée de La Haye. Afin de parfaire son intégration, elle a tu ses origines tchétchènes. Un attentat a lieu dans son établissement, qui fait 24 victimes : Kirem, l'un de ses élèves, Tchétchène lui aussi, un adolescent renfermé et hostile, est suspecté, ainsi que son frère Oumar.

Le roman alterne les chapitres mettant en scène Alice-Alissa, qui porte ses origines comme un fardeau dont elle voudrait tant se défaire, Oumar qui sous le nom d'Adam parvient à vivre son homosexualité, malgré le risque d'être découvert, banni et probablement tué par les siens qui ne lui pardonneraient pas d'avoir ainsi sali la famille. Il donne aussi voix à Alex, qui a rencontré si brièvement Adam, et ne peut croire que le beau jeune homme au regard doux soit le responsable de la barbarie dont on l'accuse, et à Kirem, à travers les rédactions écrites en tchétchènes qu'il rend à sa professeure.

Ce roman polyphonique, d'un réalisme glaçant, évoque le problème du déracinement, et la difficile intégration dans la société occidentale. S'intégrer, est-ce renoncer à son identité ? Renier son passé ? A travers le personnage d'Adam-Oumar, il traite aussi de la force des préjugés : si l'homophobie n'est pas de mise en Hollande, elle sévit encore durement dans la communauté d'Oumar, considérée comme une perversion occidentale passible de mort, au point qu'il doive leur sacrifier sa liberté. Ces problématiques, ainsi que celle de la guerre et de l'endoctrinement, font de ce roman un reflet très juste et inquiétant de notre société multiculturelle contemporaine.

 

Roman lu dans le cadre des "68 premières fois"

 

Catégorie : Littérature française

Homophobie / immigration / famille / terrorisme /


Posté le 27/03/2019 à 10:02

On n'efface pas les souvenirs, Sophie Renouard. Albin Michel, [épreuves non corrigées]. 263 p. **

Annabelle Montjalin a tout pour être heureuse : un mari aimant, et deux petites filles, Zélie, 4 ans, et Violette, six semaines. Le récit commence à la fin du baptême de ce bébé : Annabelle décide de partir avec ses deux filles en Normandie, dans la maison de ses parents où son mari Gaspard la rejoindra dans la soirée. Au cours d'une halte sur la route, elle est enlevée, non sans violence.

Le récit alterne alors les parties consacrées à Annabelle, que ses ravisseurs laissent pour morte en pleine montagne pyrénéenne et qui est recueillie par un ermite, et les chapitres racontant l'enquête et le deuil impossible de la famille d'Annabelle. L'histoire tourne à la fois autour de l'amnésie d'Annabelle, blessée à la tête par une balle, et des motivations des ravisseurs. Que l'on va découvrir à la moitié de l'ouvrage, si bien qu'on ne sait plus très bien où se situe alors l'intérêt de l'histoire : voir se confirmer ses soupçons, ou savoir comment Annabelle va pouvoir retrouver les siens. Car, à la façon dont sont présentés les personnages, tous très gentils et humains, à l'exception évidemment des criminels, on ne peut douter d'un happy end. Ce qui revient à dire que le roman pêche par grosses ficelles et excès de bons sentiments, une combinaison qui fait rarement de la bonne littérature.

Sur la forme : j'ai beau savoir qu'il s'agit d'épreuves non corrigées, je n'ai tout de même pas pu m'empêcher de relever des erreurs ou maladresses. Une confusion dans le vocabulaire : "le profond désintéressement que sa femme portait à son fils" ; une syntaxe défaillante : "Mais de toutes petites mèches blondes s'accommodaient joliment avec son visage aux pommettes larges et aux joues creuses, que sa première certitude vola en éclats." Et, surtout, les anacoluthes qui, à moins de s'appeler Baudelaire, sont vraiment très maladroites : "En pédalant jusqu'à Sare sur son vélo, par le chemin de terre et la petite route qui le menait à son village, Annabelle ne quittait plus ses pensées" - si c'est lui qui pédale, il ne s'appelle pas Annabelle -, ou encore : "Allongé dans son lit, les symptômes s'aggravaient." - à ce que je sache, ce ne sont pas les symptômes mais le pauvre vieux qui est allongé…

Et puis, il y a d'étranges variations de points de vue. Un exemple : Annabelle quitte la maison, songeant au trajet qu'il lui reste à faire - focalisation interne. Au paragraphe suivant, on cite une vieille Mercedes verte qui se met à la suivre, avant de revenir sur notre héroïne. On dirait un cartouche dans une BD, au mépris des conventions romanesques.

Pas très convaincant, donc.

 

Roman lu dans le cadre d'une opération Masse Critique (Babelio).

 

Catégorie : Littérature française

famille / amnésie / vengeance /

Posté le 27/03/2019 à 09:55

Le matin est un tigre, Constance Joly. Flammarion, 01/2019. 154 p. 16 € *****

                Beaucoup d'émotions dans ce court roman à l'intrigue très courte qui n'ôte rien de ses qualités narratives et stylistiques. Billie, 14 ans et demi, est atteinte d'une mystérieuse maladie que les médecins peinent à identifier. Ses parents sont évidemment désespérés et, de périodes de rémission en rechutes, s'attendent au pire et acceptent l'opération qui devrait libérer Billie de sa tumeur pulmonaire. Pour Alma, la mère, c'est un chardon qui pousse dans le corps de sa fille. L'allusion au nénuphar de L'Ecume des jours est claire et assumée, mais Alma, contrairement à Colin, ne se résout pas à perdre sa Billie.

                L'histoire pourrait être pathétique, d'autant plus qu'elle n'est racontée que par les yeux d'Alma. Elle ne l'est pas du tout. Le récit est parsemé de pépites poétiques, de métaphores qui n'excluent pas l'humour aussi : "Ensuite, l'hôpital émerge comme une molaire dans une bouche édentée, plantée dans la gencive saumon du parking. L'image la fait sourire, elle se dit chaque jour qu'elle a une dent contre l'hôpital." (p.35-36). Constance Joly manie la langue avec aisance, justesse, mélange ce qu'il faut les registres de langue, réinvente l'usage du double point : "La glycine est en boutons : des insectes poilus comme des bourdons, dont on devine déjà le mauve." (p.38). C'est un chemin initiatique parsemé d'embûches que suit Alma, où "Le matin est un tigre qui rampe doucement, en attendant de vous sauter à la gorge". Alors que Billie est à l'hôpital, attendant son opération, elle part en Bretagne, vers une Alma plus ancienne et un chat roux à la queue tronquée, et c'est une expérience salvatrice. Au bout, la lumière. Un très beau premier roman.

 

Roman lu dans le cadre des "68 premières fois"

 

Catégorie : Littérature française

Famille / maladie / initiation /

Posté le 04/03/2019 à 18:16

Né d'aucune femme, Franck Bouysse. La Manufacture de Livres, 11/2018. 334 p. 20,90 € *****

         Quelque part en France, au début du 20ème siècle. Le curé Gabriel reçoit la confession d'une femme qui l'exhorte, lorsqu'il ira bénir le corps d'une femme décédée à l'asile, de récupérer les deux cahiers dissimulés sous ses jupes. Gabriel découvre alors le journal de Rose. A 14 ans, cette jeune fille a été vendue par son père pour travailler au service du Maître et de sa mère. Elle se retrouve prisonnière et esclave, mais, ne sachant où aller, refuse de s'enfuir malgré les exhortations d'Edmond, le palefrenier. Le comble de l'horreur est atteint lorsque le père de Rose, pris de remords tente de récupérer sa fille et se fait tuer par le Maître, qui viole ensuite la jeune fille…

         Un milieu rural, un secret de famille, une montée en puissance de l'action sous les yeux d'un prêtre médusé, on retrouve les ingrédients qui ont fait le succès de Grossir le ciel. Avec cette fois une alternance de points de vue, les faits racontés par Rose, qui témoignent d'une intelligence rare, le regard de Gabriel bien sûr, mais aussi les remords d'Onésime le père, et d'Edmond. En contrepoint, la présence de la nature et des chevaux, indifférents au sort des hommes.

Catégorie : Littérature française

20ème siècle / campagne / secret / famille /

Posté le 26/02/2019 à 17:34

Battements de cœur, Cécile Pivot. Calmann-Lévy, 01/2019. 269 p. 17,90 € **

Anna et Paul se rencontrent à un dîner. En raison de leurs expériences sentimentales antérieures, ils ne cherchent pas de relation stable auxquelles ils préfèrent des liaisons sans lendemain. Ils se fréquentent, découvrent toutes leurs différences, qui ne les empêchent nullement de se revoir et de s'aimer, au point d'emménager ensemble. Leur relation va durer douze ans, jusqu'au jour où Anna se met à reprocher à Paul de ne plus lui témoigner la tendresse qu'il lui prodiguait au début de leur relation. Elle souffre, insiste : et s'il ne l'aimait plus ? Paul a de plus en plus de mal à endurer ses reproches...

La quatrième de couverture met l'accent sur les différences au sein du couple, et la façon de les appréhender, de les tolérer et de composer avec elles pour former une relation stable et solide. La chose s'avère anecdotique, le récit est la chronique une relation, de la rencontre à la rupture et à la longue convalescence de l'être quitté. Le point de vue est, à l'exception de quelques chapitres, celui d'Anna. On aurait aimé avoir la vision de Paul, dont on connaît simplement l'agacement et la lassitude, par petites touches, face aux demandes de plus en plus fréquentes d'Anna de preuves d'amour. Il la quitte non parce qu'il ne l'aime plus mais parce qu'il ne la supporte plus. Ce roman est le constat amer d'une pérennité impossible, quand bien  même l'amour est aussi fulgurant que celui d'Anna et de Paul. Une sorte de désespérance, apparentée à celle d'Albert Cohen dans Belle du Seigneur. Quant au dénouement, sur l'île de Teshima où se trouvent les "Archives du cœur" fondées par Christian Boltanski, il m'a paru cousu un peu évident.

Catégorie : Littérature française

amour / rupture /

Posté le 23/02/2019 à 16:07

Peine perdue, Kent. Le Dilettante, 01/2019. 191 p. 17 € ***

         Vincent, musicien professionnel, perd sa femme Karen dans un accident de voiture. Le chagrin devrait l'anéantir : ce n'est pas le cas. La peine n'arrive pas, et Vincent se rend compte que, sans doute, il ne l'aimait plus. Il vide la maison de tous les objets lui appartenant, et se plonge dans son travail, tout en retraçant l'historire de leur relation pour tenter de comprendre ce qui a pu le mener à cette absence de sentiment. Tout en participant à la tournée d'un jeune chanteur, Vincent continue son introspection : il se rend compte qu'il vivait dans l'ombre de celle qui était une artiste reconnue dans le street art, et se met à lui vouer une rancune posthume quant à sa dépendance envers elle. Leur union relevait d'une sorte de mariage de raison, qui leur permettait à tous deux se s'associer pour des raisons professionnelles. "Il ne fut pas question d'amour entre eux", écrit le narrateur. Pourtant, l'amour était là, dans leur complicité artistique puisque Vincent avait composé des musiques illustrant les expositions de Karen, et que le couple avait des relations intimes semble-t-il satisfaisantes.

         Oui mais voilà, Karen était connue, bien plus que son mari, qui se rend compte avec un certain effarement que sans elle, il n'est plus grand-chose, qu'il s'agisse du public, et de ses relations d'amitié bien maigres. La solution se dit-il, s'est de reprendre la route, de profiter des opportunités de rencontre lors des tournées. Mais Vincent n'est plus ce jeune homme fringuant qui emballait des filles à la sortie des concerts : c'est un rockeur vieilli que les jeunes femmes repoussent en se demandant ce qu'il leur veut. Cette double prise de conscience va conduire Vincent à un retournement de situation salvateur. Par ailleurs on ne peut s'empêcher de penser que, sous la plume de l'ancien Starshooter qui a dépassé la soixantaine, elle revêt une portée autobiographique. S'y mêlent des réflexions sur le milieu et la scène musicaux, sur les compromis nécessaires et les renoncements, que Kent a dû forcément connaître. L'ensemble n'est pas désagréable, si ce n'est sur le fond que le renversement de situation me paraît un peu précipité et moyennement plausible – mais il faut bien terminer l'histoire !

         Quant à la forme, si je goûte les talents de Kent en tant que parolier, dont les chansons revêtent une qualité poétique indéniable (Je suis un kilomètre, La montée Bonafoux, et bien d'autres), je suis plus dubitative sur ses aptitudes que tant que romancier : il n'échappe pas à la facilité de certains aphorismes ("L'homme est un loup pour l'homme et la musique n'adoucit pas les lycanthropes", p.24), à la métaphore ménagère ("La vie était une savonnette qui lui glissait des mains", p.119), voire à la maladresse ou à la grandiloquence quand il écrit : "Le veuvage est un régime sec qui ternit le poil et ne ressuscite pas les morts" (p.47). Et puis, Kent est fâché avec l'emploi des temps : il a fait le choix d'écrire au passé. Soit. Le roman est pour l'essentiel rédigé à l'imparfait, ce qui donne au récit une impression de lourdeur, de répétition et de monotonie ; enfin et surtout, il mélange fréquemment passé-simple et passé-composé : "Les gens se sont mépris sur son chagrin. Ils vinrent le consoler et lui apporter leur soutien." (p.20) ; "Vincent s'est astreint à potasser des dossiers soporifiques en jargon administratif abscons. Il en profita pour mettre un terme à divers abonnements […]" (p.53). Il semble parfois oublier la concordance des temps et l'usage du plus-que-parfait : "Vincent ignorait ce qu'Ad pensait de Karen, tout comme Ad ignorait ce que Vincent a pu penser de Manon en son temps" (p.87).

         Pourtant, il a parfois le verbe élégant : "Il n'avait même pas la satisfaction orgueilleuse du dandy baudelairien de ne jamais être étonné tout en éprouvant le plaisir de surprendre. Il était un blasé sans panache." (p.13). Je suis sûre qu'il gagnerait à écrire des nouvelles. Ou d'autres chansons.

Catégorie : Littérature française

deuil / amour / musique /

Posté le 23/02/2019 à 16:04

L'Or du chemin, Pauline de Préval. Albin Michel, 01/2019 [épreuves non corrigées]. 140 p. ***

         Giovanni, fils d'un maître teinturier, voit le jour en 1383. Dès l'âge de 9 ans, il révèle un don pour les couleurs, qu'il exploite en s'essayant à la peinture sur pierre avec les teintes de son père. Il entre en apprentissage chez Starnina, dont il devient premier assistant à 16 ans. Brunellischi lui apprend à "voir" les œuvres et, tandis que le jeune Giovanni critique l'hypocrisie des dévots et s'interroge sur le sens de son travail, lui répond que "tout artisan qui se pose des questions sur la nécessité de son art au lieu de le perfectionner est un artisan mort ou qui s'est trompé de métier." Giovanni retient la leçon et s'attache à développer l'impression de réel qu'il a trouvée chez Ghiberti. Commence alors une longue quête vers la lumière. Ses recherches esthétiques et ses doutes, il les vit en parallèle avec son amour pour Léonora, dont la perte l'oblige à plonger dans son art, puis à fuir. Ses errements durent plusieurs années, avant qu'il ne revienne sur son lieu d'origine, enfin apaisé.

         Giovanni s'adresse à un destinataire inconnu, et lui raconte sa quête, dans le but évident de transmettre son expérience. A travers son récit, surgissent les grandes figures de la peinture de l'époque, Brunellischi, ou Massacio qui invente la notion de perspective. Ce court roman est écrit dans une langue somptueuse, comme un tableau, qui abonde en descriptions des paysages splendides de la Toscane, et fait la part belle à la lumière omniprésente - cette lumière qui obsédait les artistes du Quattrocento débutant, celle de l'aube ou celle qui illumine et transfigure les saints de l'intérieur, au point que l'artiste pourra enfin sortir des conventions et se passer de leur dessiner des auréoles. C'est aussi un roman d'apprentissage dans lequel ce jeune homme plein de fougue trouve dans son art le seul moyen de survivre à la douleur de la perte, pour en sortir grandi.

Catégorie : Littérature française

Italie / 15ème siècle / peinture /

Posté le 23/02/2019 à 10:25

Pactum Salis, Olivier Bourdeaut. Finitude, 2018. 253 p. 18,50 €

         Les marais salants de Batz-sur-Mer, dans la région bauloise. Les œillets que recouvre peu à peu une pellicule fragile et cassante – la fleur de sel, que récoltent les palétuviers, qui zigzaguent avec leurs brouettes entre chaque bassin. Au bout de l'un d'eux, une paire de pieds nus émergent, dont, à l'issue de la lecture de ce roman, je ne suis pas parvenue à identifier le propriétaire. Entre temps, le lecteur fait connaissance avec Michel, agent immobilier férocement enrichi, et Jean, palétuvier de son état. Ces deux-là se rencontrent au matin d'une nuit éthylique, le premier ayant complaisamment pissé sur la récolte du deuxième, lequel se venge en l'emballant encore endormi dans une bâche où il va cuire au soleil.

         Ces deux personnages vont nouer une amitié improbable, faite de cuites sévères et de duels verbaux, dans laquelle ils tentent surtout d'oublier leur solitude. L'humour est au rendez-vous, l'auteur met en scène, comme dans En attendant Bojangles, des personnages hors normes ou excessifs, comme Henry, le compagnon de chambrée de Jean pendant ses études vite avortées en droit, Henry issu de la noblesse déchue, qui cultive son inadaptation à la société et son alcoolisme avec une constance infaillible, mais je n'ai pas retrouvé la magie qui m'avait tant plu dans le précédent opus d'Olivier Bourbeaut. Les dialogues, pour parfois très drôles qu'ils puissent être, m'ont parfois paru artificiels – quel agent immobilier, tout fraîchement promu ouvrier palétuvier, dit à son nouveau patron : "Bien évidemment, je vous accompagne ! J'ai tant de péchés à expier. Je vais laver mon âme en transpirant et mon corps en le maltraitant. Si nous travaillons durement les dix prochaines heures, je pourrais peut-être gagner l'équivalent des hors d'œuvre d'hier soir." De même, la description des paysages – qu'on imagine sans peine superbes – m'a-t-elle semblé un peu ampoulée.

         Il est question d'alcool (beaucoup), de filles que l'on drague avec un succès relatif, d'amitié virile, d'efforts physique, d'argent aussi, dont Michel dispose visiblement sans compter, quand chaque brouettée pour Jean lui rapporte un salaire dérisoire, de bagarre, de disputes et de réconciliations, d'accident de voiture, d'un cadavre dans les marais et j'ai refermé ce roman plaisant mais un peu foutraque avec l'impression de n'avoir pas tout compris.

 

 

Catégorie : Littérature française

amitié /

Posté le 18/01/2019 à 14:25

La chance de leur vie, Agnès Desarthe. L'Olivier, 08/2018. 297 p. 19 €

         Hector vient d'être nommé professeur dans une université de Caroline du Nord. Il s'y installe avec sa femme Sylvie et leur fils Lester. Une nouvelle vie qui commence. Sylvie a suivi son mari, elle est femme au foyer, et ne déteste pas dire d'elle, lors de dîners organisés avec les collègues d'Hector, qu'elle n'est rien. Elle se met à la poterie tout de même, tâchant d'oublier le fait que son mari se soit découvert une vocation de séducteur : de grisonnant et vieillissant en France, il a acquis auprès de ses collègues féminines à l'université une aura dont il profite. Pendant ce temps, Lester, qui a pris le nom d'Absalom Ansalom – en double - rassemble autour de lui des adolescents un peu perdus auxquels il tâche de transmettre sa ferveur religieuse.

         La famille passe une année ou presque dans une maison où règne le crème, moquette crème, murs crème, rideaux de même couleur, objets de décoration savamment distillés, du crème jusqu'à la nausée comme on pourrait l'avoir à manger un cheese-cake à la vanille trop sucré  ; Hector est charmant mais d'un égoïsme confondant, Sylvie d'une passivité qui confinerait à la bêtise si elle n'avait lu, un par un et dans l'ordre du classement, tous les livres de la bibliothèque de son mari ; quant à Lester-Absalom, il prie pour ses parents tout en les plaignant secrètement. Trois êtres qui donnent l'impression de vivre en passant à côté les uns des autres, dans une comédie qui griffe le milieu universitaire américain, et nous donne à voir les ambitions déçues.

 

 
Catégorie : Littérature française
moeurs / Etats-Unis / social / milieu universitaire /

Posté le 18/01/2019 à 14:19

Sciences de la vie, Joy Sorman. Points, 08/2018. 235 p. 7 € et Douce, Sylvia Rozelier. Le Passage, 05/2018. 213 p. 18 €

         Une fois n'est pas coutume, je mêle le compte-rendu de deux ouvrages, dont l'histoire n'a pourtant rien de commun. Joy Sorman nous campe l'histoire de Ninon Moïse, issue d'une lignée de femmes victimes d'une sorte de malédiction familiale puisque chaque fille aînée souffre d'une pathologie mystérieuse qui varie selon les époques : maladies de peau, hystérie, syndrome de la Tourette, douleurs dorsales, surdité ou cécité… Les cas sont recensés depuis le 15ème siècle, et petit à petit racontés par sa mère Esther à Ninon au moment du coucher, une mère elle-même victime d'une anomalie de la vision qui lui fait voir le monde en noir et blanc. Que va-t-il m'arriver à moi, se demande Ninon, quelle forme va prendre l'hérédité ? Voilà qu'un matin elle se réveille, les deux bras en proie à une douleur fulgurante, une sorte de brûlure insupportable, sans que rien de visible ne se manifeste. Ninon ne peut plus porter de vêtements avec des manches, ni prendre de douche, ne supporte plus le moindre contact, des épaules aux poignets, se retire petit à petit de toute vie sociale, tandis que les médecins se perdent en conjectures et que personne, ni spécialiste, ni ergothérapeute, rebouteux, ou chamane, ne parvient à la soulager de son "allodynie tactile dynamique".

         Sylvia Rozelier, elle, nous livre un roman dont on peut supposer qu'il soit autobiographique, puisqu'elle fait allusion au Z commun de son patronyme et de celui de son amant. Elle nous raconte l'histoire d'un amour fou, passionnel, où les corps se consument tout autant que les esprits se perdent. Elle devient petit-à-petit hors d'elle-même, à fréquenter épisodiquement cet homme de vingt ans son aîné, qui lui ment sans vergogne, lui racontant par exemple qu'il doit passer plusieurs mois auprès de son ex femme qui souffre d'un cancer, jusqu'à ce qu'elle découvre que la maladie n'était que pure invention et moyen pratique pour justifier son absence. Pourtant, elle y retourne, le revoit, officialise sa relation avec cet homme qui sait user des mots pour mieux la manipuler, et il lui faudra huit ans pour parvenir à sortir de cette relation toxique. Le récit, rédigé sous un mode vocatif adressé à l'homme en question, revêt l'allure d'une sorte de règlement de comptes : elle en a bavé, et tient à le lui écrire.

         Deux romans assez courts, un peu plus de 200 pages, deux romans qui retracent le chemin long et douloureux vers une guérison, qu'elle soit physique ou psychologique. Non sans que l'expérience ait laissé des traces chez les deux protagonistes : Ninon use de l'encre du tatouage, tandis que Douce aime encore son salaud. Mais le point commun le plus évident entre les deux n'est pas là, mais réside dans le fait qu'ils sont basés sur un rien, un prétexte, et que leurs auteurs font la prouesse de tenir plus de deux cents pages sans grand-chose à se mettre sous la dent. Non que les récits soient ennuyeux, mais il y a de quoi être impressionné de voir comment on peut broder ainsi sur deux points de départ si maigres, sans être tentée par un rebondissement qui ferait sensation et fantaisie : nul chamane miraculeux pour Ninon, nul événement qui vient distraire Douce de son obsession. Seul le temps fait son œuvre. L'idée de prendre son mal en patience, d'attendre que le mal se guérisse de lui-même.  

 

  

Catégorie : Littérature française

autofiction / médecine / amour /

Posté le 18/01/2019 à 14:13

Leurs enfants après eux, Nicolas Mathieu. Actes Sud, 08/2018. 426 p. 21,80 € *****

         "Debout sur la berge, Anthony regardait droit devant lui.

A l'aplomb du soleil, les eaux du lac avaient des lourdeurs de pétrole. Par instant, ce velours se froissait au passage d'une carpe ou d'un brochet. Le garçon renifla. L'air était chargé de cette même odeur de vase, de terre plombée de chaleur. Dans son dos déjà large, juillet avait semé des taches de rousseur."

Ambiance campée en deux phrases : on y est. Une atmosphère justement restituée, qui sonne terriblement vrai : une région de l'Est économiquement sinistrée, des hauts fourneaux arrêtés.  où les jeunes s'ennuient et tuent le temps à coup de bière, de vodka tiède et de pétards. Nous sommes en 1992, un après-midi de canicule, Anthony, 14 ans, accompagné de son cousin, vole un canoë pour aller observer les naturistes. L'été s'étire en longueur, les jeunes s'ennuient et tuent le temps à coup de bière, de vodka tiède et de pétards. Ils se font aussi la promesse de ne pas devenir comme leurs parents, d'échapper à leur destin. Le long de quatre étés, jusqu'au soir de la finale de foot qui a promu les Bleus champions du monde du Mondial 1998, on suit Anthony, son cousin, Steph', Clem', Hacine, qui entrent progressivement dans l'âge adulte, vivent des désenchantements divers, partent ou au contraire restent prisonniers de leur destin tout tracé. Avec une question, en filigrane : serait-ce la désillusion qui rendrait qui ferait définitivement quitter les rivages de l'enfance ?

         Nicolas Mathieu a probablement puisé dans ses souvenirs personnels, qu'il s'agisse de raconter la glu de l'ennui estival ou le désir plus ou moins réalisable et fort de quitter la région. Il a trouvé un style, dont l'alliance du cru et du poétique fait parfois penser à Gavalda. Les dialogues sont criants de vérité. "Quel baltringue, Ayé, Azy…". Les personnages sont campés dans le réel, si proches aussi des ados de 2018, à l'exception des smartphones ; c'est l'ennui d'avant Internet, l'ennui des longs après-midi des samedis à traîner au centre des villages qu'on traverse avec sa mob trafiquée, des soirées autour des autos tamponneuses, qui finissent par des cuites…

A la fin, Anthony retourne au bord du lac des débuts. C'est le quatrième été, 8 ans ont passé. Devenu adulte et désormais employé, le jeune homme regarde un groupe de garçons et de filles "absolument jeunes", et finit par s'en aller, au guidon de sa moto. Il roule : "Dans ses mains, il retrouva la trépidation panique du moteur, le bruit infernal, le délicieux parfum des gaz d'échappement. Et une certaine qualité de lumière, onctueuse, quand juillet à Heillange retombait dans un soupir et qu'à la tombée du jour, le ciel prenait un aspect ouaté et rose. Ces mêmes impressions de soir d'été, l'ombre des bois, le vent sur son visage, l'exacte odeur de l'air, le grain de la route familier comme la peau d'une fille." Azy, c'est beau.

 

 
Catégorie : Littérature française
moeurs / social / famille / initiation /

Posté le 18/01/2019 à 14:10

Le grand jeu, Céline Minard. Rivages, 05/2016. 190 p. 18 € ****

Une jeune femme décide de s'isoler dans les montagnes, à la recherche de solitude, à 2500 mètres d'altitude. Elle a fait installer un refuge hyper moderne, une sorte de cocon complètement étanche accroché à la montagne, et crée un petit potager, comptant sur ses récoltes pour vivre en complète autarcie. Elle part en expédition à la découverte de son territoire, accomplit de longues randonnées, et passe des nuits à la belle étoile, comme pour se mettre à l'épreuve. C'est durant une de ces expéditions qu'elle découvre, au cœur de la montagne, la présence d'un ermite. Les deux personnages s'observent puis finissent par faire connaissance.

Drôle d'expérience que tente cette femme, avec son abri et son équipement hi-tech dernier cri, où se mélangent apport technique contemporain et techniques ancestrales de survie. Elle parvient à faire pousser des courgettes, des pommes de terre et des poireaux malgré une saison estivale très courte, s'avère d'une endurance hors du commun, et pleine de ressources : outre ses connaissances de la faune et de la flore – est-elle biologiste ? On l'ignore, mais on peut l'imaginer, pourquoi pas, professeur de SVT -, elle est dotée d'une résistance physique qui lui permet de nombreuses escalades et d'une technique qui relève d'un niveau d'alpinisme confirmé. Elle tient bien l'alcool aussi, qu'elle partage avec l'ermite, et semble d'une solidité morale à toute épreuve. A travers son expérience de la solitude, la jeune femme tente de répondre à de nombreuses questions existentielles ou métaphysiques. Se mettre à l'épreuve, endurer la solitude, le froid, les intempéries, lui apportent déjà des éléments de réponse.

Son séjour, qui ne s'arrête pas à la fin de l'ouvrage, est une quête d'elle-même. Elle va au bout des choses, à force d'ascèse et de solitude. Emmenée par l'ermite, elle est capable, au bout du bout, de tenir sur la slackline que son étrange acolyte a tendue entre deux rochers. Tout un symbole : la mise en danger, le défi fait à soi-même et à l'autre, le but à atteindre, le dépassement de soi et de ses propres peurs.


 

Catégorie : Littérature française

grands espaces / initiation /

Posté le 18/01/2019 à 14:10

Grossir le ciel, Franck Bouysse. Le Livre de Poche, 03/2017. 235 p. 6,90 € ****

Gus vit seul aux Doges, dans un coin reculé des Cévennes. Il habite une ferme qu'il a héritée de ses parents, et se contente d'une vie rude, liée aux saisons : s'occuper des bêtes, de la terre, couper du bois. Seul être humain à la ronde avec lequel il daigne échanger, Abel, son voisin. Les deux hommes n'ont pas d'affinités particulières mais s'entraident quand il le faut et ne dédaignent pas partager de temps en temps une bouteille. Les choses pourraient durer longtemps ainsi, n'étaient une tache de sang et des cris que Gus entend un soir. Plus tard, son chien se fait attaquer et il repère des traces de petits pieds nus dans la neige. Y a-t-il un lien avec Abel ?

Ce roman, publié dans la collection policier, est plutôt un roman noir. Il fait la part belle à la nature, et aux hommes taciturnes, solitaires et travailleurs qui en vivent. Gus et Abel se côtoient depuis dix ans, sans jamais vraiment se connaître, sans jamais avoir vraiment tenté de parler de ce qui a brouillé leurs familles. Ils partagent une éducation à la dure, portent des blessures mal guéries, et respectent tacitement le territoire de l'autre, sans chercher à nouer une véritable amitié. Un crescendo d'événements va rompre le cours de leur vie, et révéler sous l'apparente normalité de ces personnages un secret bien enfoui.


 

Catégorie : Littérature française

grands espaces / famille / secret /

Posté le 18/01/2019 à 14:09

Fendre l'armure, Anna Gavalda. Le Dilettante, 04/2017. 285 p. 17 €                  ***

Sept nouvelles. Une jeune employée d'animalerie un peu paumée rencontre un jeune homme des beaux quartiers, poète à ses heures. Un routier amène son chien, fidèle compagnon de ses périples autoroutiers, chez le vétérinaire pour le faire euthanasier. Un père conduit sa petite fille à son restaurant préféré – le fast food. Un homme raconte sa drôle d'amitié avec son voisin de palier qui a fini par se suicider…

Des rencontres vraies, auxquelles Gavalda sait mettre juste ce qu'il faut d'émotion pour qu'elles soient touchantes, et une touche d'incroyable – de coïncidence, d'invraisemblable – pour qu'elles aient de la magie. Une mention particulière à la première nouvelle, qui allie langage familier et langue soutenue, comme l'auteur sait faire, et qui s'achève sur une incertitude si plausible.


 

Catégorie : Littérature française

nouvelles /

Posté le 18/01/2019 à 14:09

Lucie ou la vocation, Maëlle Guillaud. Eloïse d'Ormesson, 04/2016. 200 p. 17 €

         Etudiante en khâgne, Lucie a la foi fervente et cherche l'absolu. Sa quête l'amène à entrer dans les ordres, au grand dam de ses parents et de son amie Juliette, qui y voient un véritable suicide social. Mais Lucie est enthousiaste et entame son noviciat. Malgré un quotidien difficile et des règles arbitraires, dans une congrégation tenue d'une main de fer par la révérende mère, elle tient bon et finit par accéder à des responsabilités qui font lui fait découvrir un terrible secret…

          Un milieu clos entièrement féminin, une vie ascétique, une discipline parfois cruelle, on est loin de l'idéal d'humanité et de bienveillance et bien plus proche d'une secte. C'est ce à quoi se heurte la foi de Lucie qui vacille et cependant se maintient malgré les doutes. Le lecteur quant à lui ne peut qu'avoir le frisson à découvrir les dessous du couvent et ce que s'imposent les femmes et les hommes au nom de Dieu. Juliette partage la même méfiance, puis la même révolte, dans de courts passages qui viennent émailler le récit vu par les yeux de Lucie. Un roman court et percutant, au dénouement glaçant.


 

Catégorie : Littérature française

religion /

Posté le 12/09/2018 à 13:31

Ma reine, Jean-Baptiste Andréa. L'Iconoclaste, 08/2018. 222 p. 17 €

         Un garçon d'une douzaine d'années vit avec ses parents responsables de la station-service. Déscolarisé en raison d'un retard mental, il est chargé de menues tâches mais rêve d'ailleurs et de guerre, et de devenir un homme. Il finit par s'enfuir, vêtu d'un blouson de la marque Shell, qui lui vaudra le surnom dont va l'affubler Viviane, qu'il rencontre dans le maquis. C'est une amitié qui va durer le temps d'un été, entre deux adolescents que tout sépare mais que n'ont pas encore abandonnés les idéaux et la cruauté de l'enfance.

         Le récit est vu par les yeux de Shell, qui est d'une sensibilité et d'une naïveté touchantes. Sa candeur donne lieu à des passages d'une drôlerie irrésistible, mais elle nous laisse le cœur serré devant son incapacité à comprendre le monde des adultes auquel Viviane appartient déjà. Sous le soleil de la Provence, le drame est là, poignant.

 

 
Catégorie : Littérature française
enfance / famille /

Posté le 12/09/2018 à 13:28

Croire au merveilleux, Christophe Onot-Dit-Biot. Gallimard, 234 p. 20 €

La suite de Plonger. Maintenant que Paz est morte, César survit, plutôt mal que bien, grâce à la présence de son fils qui lui rappelle tant sa compagne. A bout, il décide d'en finir et d'avaler un cocktail de médicaments. Mais ce soir fatidique, quelqu'un sonne à sa porte : c'est une jeune femme d'origine grecque prénommée Nana, qui vient d'emménager dans l'appartement d'en face et a oublié ses clefs. Elle s'avère d'une érudition qui fascine le spécialiste de l'Antiquité qu'est César, et lui emprunte des ouvrages de sa copieuse bibliothèque. César n'oublie pas la femme qu'il a aimée, mais se laisse emmener dans l'enthousiasme de Nana qui le ramène à sa vie d'homme…

Nana est-elle réelle ? Ou le fantasme d'un veuf désespéré ? Le lecteur se laisse emporter dans le sillage de César, de la Côte amalfitaine à la Grèce, pour s'achever sur une pile japonaise ; dans sa quête resurgissent les souvenirs de Paz et l'incompréhension de sa disparition. Nana y tient le rôle d'une sorte entremetteuse qui va le conduire sur le long chemin du deuil. Roman sur la mort, mais aussi roman d'initiation, où le protagoniste renaît à lui-même, une fois qu'il a fait la paix avec son fantôme.

Le narrateur est lettré, qui truffe son récit de références littéraires, dont il lui arrive de se moquer : "On riait sur Hésiode" (p.95)" pense César en conversant avec Nana, et ajoute, quelques pages plus loin : " La lassitude de moi-même et de mes références revient pointer le bout de son nez" (p.99). Il pourrait être pédant, ou snob, à user du néologisme d'"ordiphone" afin d'éviter l'anglicisme devenu commun ; de fait, l'humour fait passer la pilule, même si le roman s'avère un peu bavard.

         On y trouve même l'histoire du symbole : "Dans l'Antiquité, on appelait "symbole" un fragment de poterie qui liait deux êtres humains. Lors d'un serment d'amitié ou de la conclusion d'un contrat, on brisait le fragment en deux et chacune des parties en prenait un morceau, précieusement transmis de génération en génération, et voué à réuni à l'autre moitié quand les aléas de la vie - revers de fortune ou besoin d'assistance - l'imposeraient. Leur emboîtement parfait attestait d'une origine commune. On ne voulait rien savoir d'autre. Avec les dieux pour témoins, personne n'aurait osé mettre en doute le symbolon."

 

 
Catégorie : Littérature française
amour / initiation /

Posté le 12/09/2018 à 13:19

Le retour de Gustav Flötberg, Catherine Vigourt. Gallimard, 01/2018. 138 p. 13,50 €

         Gustave Flaubert réincarné un bon siècle plus tard dans le personnage d’un auteur suédois de polars à succès. L’auteur sait ne pas se contenter des incontournables scènes d’anachronismes, et met en scène un romancier en proie à de nombreuses questions sur son travail et sur l’existence, qui tombe amoureux et tout de go se remet à écrire. Ajoutons à cela une belle langue, inspirée de notre romancier du 19ème, et le compte y est. Un bon roman – à la condition d’avoir un peu lu Flaubert.

 

 

Catégorie : Littérature française

humour / littérature /

Posté le 12/09/2018 à 13:10

Continuer, Laurent Mauvignier. Minuit, 09/2017. 239 p. 17 €

Samuel, le fils de Sibylle, est un adolescent tourmenté, déscolarisé, qui s'est retrouvé mêlé à un viol. Désespérer, sa mère, qui fait alors le bilan d'une vie qu'elle estime ratée, est bien décidée à empêcher son fils de sombrer sans avoir rien tenté pour l'arracher à sa longue descente aux enfers. Elle vend sa maison de la région bordelaise pour réaliser le projet fou de partir plusieurs mois avec lui à cheval dans les montagnes du Kirghizistan.

L'auteur nous emmène dans une nature somptueuse, au milieu des chevaux, à rebours dans la vie de Sibylle, pour comprendre comment elle en est arrivée là.

Samuel et Sibylle accomplissent un voyage initiatique dont les épreuves les mènent à frôler la mort. Tout au bout, c'est eux-mêmes. Ils sont arrivés à l'essentiel.

 

 

Catégorie : Littérature française

famille / initiation /

Posté le 12/09/2018 à 11:42

Les loyautés, Delphine de Vigan. JC Lattès, 01/2018. 206 p. 17 €.

         Hélène est professeur de sciences dans un collège. Elle a comme élève dans sa classe de quatrième Théo Lubin, un garçon très introverti, pour lequel elle s'inquiète beaucoup, pendant qu'il est maltraité. On découvre bientôt, par la voix de Théo lui-même, qu'il est écartelé entre ses deux parents séparés, et que son père, au chômage et dépressif, est incapable de s'occuper de lui. Sa mère l'ignore, il n'en parle à personne, et trouve refuge dans l'alcool. Il entraîne son copain Mathis et tous deux, à l'abri dans une cachette au collège, boivent entre deux cours. Mais Mathis commence à prendre peur devant les proportions que ce jeu prend...

Roman polyphonique raconté à quatre voix : outre celles d'Hélène et de Théo, il y a celle de Mathis, et celle de sa mère, embourbée dans une relation de couple qui ne lui convient plus.

         La loyauté est une belle chose, c'est aussi un terrible piège. C'est ce qu'écrit l'auteur dans une très belle introduction. Les loyautés, "Ce sont les lois de l'enfance qui sommeillent à l'intérieur de nos corps, les valeurs au nom desquelles nous nous tenons droits, les fondements qui nous permettent de résister, les principes illisibles qui nous rongent et nous enferment. Nos ailes et nos carcans." Dans ce roman, c'est la loyauté d'Hélène à ses souvenirs d'enfant battue qui va l'amener à se préoccuper de Théo, c'est la loyauté de Mathis à son copain qui va – peut-être – éviter le drame, c'est la loyauté de Cécile à ses valeurs morales qui va la pousser à se libérer de son couple, et surtout, c'est la loyauté de Théo, son amour inconditionnel à son père à la dérive, qui va l'amener à se mettre en danger.

 

 

Catégorie : Littérature française

moeurs / social / famille /

Posté le 12/09/2018 à 11:39

Les rêveurs, Isabelle Carré. Grasset, 01/2018. 300 p. 20 €

         La comédienne née en 1971 raconte son enfance et son adolescence entre une mère issue de bonne famille et un père graphiste, employé chez Cardin, qui découvre son homosexualité en pleine débâcle de couple. A 3 ans, elle passe par la fenêtre, persuadée qu'elle peut voler. A 15 ans, elle quitte le foyer maternel pour s'installer seule dans un appartement financé par son père. Elle s'essaie à la danse, tente d'assouplir son coup de pied avec de barbares bottes en plâtre, y renonce et comprend, lors du spectacle auquel elle participe au Palais des Glaces que les lumières de la scène et la légèreté des ballerines ne sont pas pour elle. A sa sortie de l'hôpital, après sa tentative de suicide, elle découvre le théâtre, et l'envie de vivre.

Avec une plume sensible, Isabelle Carré raconte ses souvenirs, au fil capricieux de sa mémoire, de ses blessures ou de ses enthousiasmes. Les sensations priment, ce sont elles qui mènent le récit, qui s'agisse de l'odeur d'un parfum, de l'inquiétude qui la prend aux soirs solitaires dans son appartement, de son choc quand elle voit Mauvais sang de Carax ou de son enthousiasme à danser sur Police ou Oberkampf à l'Hôpital des enfants malades… Ce récit correspond à l'image que l'actrice donne d'elle-même, à la fois forte et fragile, d'un passé qui lui a donné la grâce lumineuse qu'on lui voit dans le film de Zabou Breitmann, Se souvenir des belles choses.

 

Roman lu dans le cadre du Prix des Lectrices de Elle

 

 

Catégorie : Littérature française

famille / initiation / autobiographie /

Posté le 29/01/2018 à 16:43

Fugitive Parce Que Reine, Violaine Huisman. Gallimard, 12/2017. 246 p. 19 €

Rouler sur les trottoirs pour éviter les embouteillages, fumer à en faire déborder les cendriers, s'habiller de Dior dans les diners et jurer comme un charretier, traiter ses filles de salopes après tout le mal que je me suis donné pour vous pour l'instant d'après les embrasser en leur jurant un amour éternel, tandis que le père se contente d'un rôle à éclipses, voilà ce qu'est Catherine, la mère de Violaine, dix ans, et de sa sœur de deux ans son aînée. On suit donc l'enfance chaotique des deux sœurs élevées par une mère qualifiée de "maniacodépressive", une enfance brutale où l'amour maternel est aussi passionnel que celui qu'elle a voué à ses maris successifs, puis, dans une deuxième partie, la vie de Catherine racontée par Violaine. Issue d'un milieu populaire, victime d'une grave maladie et hospitalisée jusqu'à ses cinq ans, Catherine est devenue danseuse malgré sa jambe plus courte que l'autre, capable malgré sa patte folle d'exécuter parfaitement les 32 tours fouettés du Lac des Cygnes au milieu du salon, et doit à sa beauté d'avoir pu pénétrer le monde des affaires et de l'argent, dont elle a adopté une partie des codes sans jamais oublier ses jurons.

         Ce récit, que l’on suppose amplement autobiographique, fait le portrait d’une femme excessive dans tous les sens, dans sa beauté, dans son comportement, borderline, psychologiquement fragile et ensuite perturbée. Il est également un hommage d’une fille à sa mère, dont elle ne condamne jamais les excès, une mère qui a aimé ses filles, parfois trop, parfois mal, "cet amour qui la faisait nous appeler, quand nous n’étions pas des petites connes ou des salopes ou des pétasses, mes chéries adorées que j’aime à la folie, cet amour la fit vivre autant qu’elle le put.", capable de donner du Lexomil ou du Stilnox à ses filles de dix et douze ans et de les couvrir de baisers.

En retour, ses filles lui vouent un amour absolu et ce sont elles qui font la ramener à la vie. Jamais de ressentiment, en témoigne leur tristesse à sa mort. Et même une forte empathie. Dans le pathétique des obsèques, auxquelles n’assiste aucun des amis de Catherine, ni le père, et la cérémonie de dispersion des cendres - qu'elles ont dissimulées dans des boîtes à thé Kusmi -, au large de Dakar, on sent là encore cette volonté des deux sœurs de rendre hommage jusqu’au bout à leur mère.

Enfin, à travers ce récit, se pose une question sur l'identité féminine : peut-on être femme et mère en même temps, où faut-il choisir ? L’une n’exclut-elle pas l’autre ? La question est là à travers trois générations : Jacqueline, la mère de Catherine, une femme plutôt passive, gagne-petit, devenue mère bien trop tôt ; Catherine, dont l’enfance traumatisante a dû contribuer à sa folie, femme fatale éprise de liberté mais aussi soumise aux fantasmes de son mari, mère aimante et dépassée, parfois violente ; enfin Violaine, émancipée, grandie à la fin du récit mais meurtrie et sans enfant, qui à la mort de sa mère a l'âge de celle-ci lorsqu'elle est devenue mère…

Une citation qui je pense résume bien le personnage : "Maman était une des plus belles femmes que la Terre ait portées, disaient tous ceux qui l’avaient connue au paroxysme de sa splendeur, et sa beauté lui fut au moins aussi fatale qu’elle le fut aux hommes et aux femmes qui succombèrent à sa séduction."

Un roman magnifique et riche, porté par une langue somptueuse, aux phrases longues et balancées, aux alexandrins en prose ("Nous étions consciencieuses, nous étions travailleuses" p.33), qui sait sur la même page faire la place à une certaine drôlerie, par exemple lors des disputes entre les parents, lorsque le père lui dit : "Tu me pourris la vie ! Il fallait entendre son gémissement torturé, son couinement supplicié. On aurait dit un violon tzigane sur ampli électrique. Le lendemain, il revenait se faire pourrir la vie encore un coup.", et laisser s'exprimer le franc parler de Catherine ou de son père, lorsqu'il raconte à ses deux petites filles médusées qu'à son retour de prison "il lui fallait de la chatte" (p.94).  

         Le père n'est pas venu aux obsèques. Violaine fait part de sa tristesse : "Juste cette fois, je voulais qu'il reprenne sa place auprès d'elle, juste une dernière fois, qu'il redevienne le roi auprès de notre reine. Mais sa reine lui avait échappé depuis longtemps déjà. Et la fugitive ne reviendrait pas." Une reine à la couronne trop lourde et à la patte folle, fugitive parce reine. Dire que c'est un premier roman !

 

 

Catégorie : Littérature française

autobiographie / famille / folie /

Posté le 25/01/2018 à 09:56

Margot Gioia, Joan Ott. Editions Cokritures, 07/2017. 228 p. 14 €