2022/2 Hors gel, Emmanuelle Salasc. P.O.L, 08/2021. 406 p. 21 € ****

Eté 2056. Le monde, soumis aux aléas du changement climatique, est désormais régi par de nombreuses lois restrictives. Dans une vallée d’altitude, pendant l’été 2056, une sirène sonne : au-dessus du village, dans le ventre du glacier, une poche d’eau sous pression menace de se rompre. L'alerte réactive une peur ancestrale, qui chez Lucie se double d'une autre crainte. En effet, elle vient de recueillir sa sœur, qui avait disparu depuis 30 ans, et qui a la police et son ancien compagnon, un trafiquant de drogues, à ses trousses. Une sœur toxique sous une menace écologique...

La peur de Lucie est un des fils conducteurs de ce récit composé de va-et-vient entre la situation présente et l'évacuation programmée du village situé sous le glacier, et le passé de Lucie. Petit-à-petit, on découvre les liens qui unissent les sœurs jumelles issues d'une fécondation in vitro, et la personnalité de la cadette, Clémence, dont le prénom lui va si mal. Parce que Clémence est en colère, contre sa mère, qui ne voulait pas d'elle et n'a sans doute pas su, pas pu l'aimer comme elle l'aurait voulu – il y a d'ailleurs, vers la fin, une scène très révélatrice de l'abandon ressenti par la petite fille -, contre son père, qui préférait ses bêtes à ses enfants, contre sa sœur, Lucie la discrète, la gentille, contre elle-même enfin, au point de se prostituer et de se livrer à des trafics que sa sœur appelle du "matériel", au point de fuguer sans cesse, de se blesser. Clémence la mal aimée, à la personnalité borderline et qui souffre d'hyper sensibilité et d'autres pathologies psychiatriques dont on ne donne pas le nom, rend folle sa famille, tyrannise sa mère, effraie sa sœur qui subit sans révolte. Lucie est son exact opposé, capable d'une empathie qui confine à la soumission.

Quand les jumelles se retrouvent, à cinquante ans, le rapport de force n'a pas changé. Ce qui a changé en revanche, c'est le regard de Lucie sur Clémence : devenue femme, elle est capable de comprendre les raisons de sa colère. Mais pas de fuir son emprise. Le roman oscille donc entre les réflexions et les souvenirs de Lucie, et la description des règles draconiennes imposées par un gouvernement qui a mis en place une écologie radicale : interdiction d'autres funérailles que l'humusation, interdiction d'avoir des véhicules personnels sauf dérogation, suppression de l'avortement, interdiction de se promener sans balisage, alimentation végétarienne, retour d'une agriculture sans moteur ni engrais… Cette vision d'un futur écologique fait froid dans le dos mais parait tout à fait plausible. C'est à mon sens ce qui fait l'intérêt de ce roman qui met en lumière les dangers liés au réchauffement climatique et révèle une grande connaissance du milieu montagnard, plus que la question du rapport entre les deux sœurs qui m'a paru parfois traitée de façon répétitive et un peu longue. 

 

Catégorie : Littérature française

climat / écologie / haute montagne / jumelles / famille /


Posté le 13/01/2022 à 15:34

Mohican, Eric Fottorino. Gallimard, 08/2021. 276 p. ****

         Brun et son fils sont paysans depuis des générations. Brun a connu le développement de l'agriculture dite intensive, l'utilisation des engrais et des pesticides, qui lui ont coûté sa santé. Alors qu'il est en train de mourir, il accepte de signer un contrat qui prévoit l'installation de trois gigantesques éoliennes sur ses terres. Il espère ainsi pouvoir renflouer son exploitation et céder à son fils de quoi vivre décemment. Mais Mo, lui, militant écologique et partisan de la permaculture, est en désaccord profond avec la décision de son père et ne supporte pas de voir défigurés les paysages de son enfance sous les coups des bulldozers et des pelleteuses.

         Il y a du David contre Goliath chez Mo, qui lutte sur plusieurs fronts : contre la décision de son père, qui malgré la maladie tient encore à régenter son domaine et se méfie des idées écologiques de son fils, contre la productivité à outrance et la rentabilité, et contre les responsables du projet, dont la puissance est incarnée par la largueur des pistes d'accès destinées au passage des engins de chantier. Un combat perdu d'avance, se dit-on au long du fil de ce roman, voyant avec le même sentiment d'horreur et d'impuissance que Mo les engins abattre les arbres et défigurer les collines et les champs. Mais outre l'illustration concrète des difficultés dans lequel se débattent les agriculteurs conduits à de telles extrémités et le saccage des paysages centenaires, Éric Fottorino nous convie à la table même de ces paysans, tous deux solitaires, l'un parce que veuf inconsolable de Suzanne, l'autre parce que trop engagé dans ses batailles pour avoir pu laisser place à l'amour. Une histoire de transmission et d'amour de la terre et des bêtes au sein des montagnes jurassiennes, mais aussi histoire d'une relation entre un fils et son père où l'amour n'a jamais osé se dire.

 

Catégorie : Littérature française

Jura / agriculture / faillite / écologie / famille / révolte /


Posté le 13/01/2022 à 15:30

La carte postale, Anne Berest. Grasset, 08/2021. 502 p. *****

Un jour de janvier 2003, une étrange carte postale arrive dans la boîte aux lettres de la mère de l'auteure : l’Opéra Garnier d’un côté, et de l’autre, les prénoms des grands-parents de sa mère, de sa tante et son oncle, morts à Auschwitz en 1942. Pas de signature. Vingt ans plus tard, Anne Berest décide de savoir qui en est l'expéditeur et se lance dans une enquête avec l'aide de sa mère, d'un détective privé et d'un criminologue. Ses recherches l'amènent dans le village où sa famille a été arrêtée, et cent ans en arrière, sur les traces des Rabinovitch, leur fuite de Russie, leur voyage en Lettonie puis en Palestine. Et enfin, leur arrivée à Paris, avec la guerre et son désastre.

Anna Berest veut comprendre. D'où elle vient, qui elle est. Ces quatre prénoms sur la carte postale vont la plonger dans une quête, à l'instar de sa propre mère, qui a mené ses recherches vingt ans plus tôt. Parfois aidée par celel-ci, souvent seule, l'auteure découvre avec émotion l'histoire de sa famille, ce que sont devenus les lieux de vie et les biens de la famille Rabinovitch, mais aussi le terrible déni du gouvernement français face aux horreurs du génocide, à commencer par le retour à Paris des rescapés des camps, ombres hâves et malades qui hantaient les rues, et dont les Parisiens trouvaient qu'ils sentaient bien mauvais et qu'ils ne savaient guère se tenir. Anne Berest remplit les blancs, et se découvre elle-même. Enquêter sur ce qu'a été la vie d'Ephraïm, Emma, Noémie et Jacques, c'est bien évidemment enquêter sur elle-même, sur ses rapports à mère, à sa sœur, sur l'influence du passé dans sa personnalité. C'est aussi se questionner sur sa culture. Avec la question qu'Anne se pose un soir où elle est invitée à dîner pour une cérémonie traditionnelle juive, alors que, élevée dans une tradition laïque, elle ne connaît rien au judaïsme. Qu'est-ce donc qu'être juif ? Avoir eu ses arrière-grands-parents, son grand-oncle et sa grand-tante morts à Auschwitz fait-il d'elle une juive ? Cette quête, dans ses hésitations, ses retours en arrière, ses fausses pistes, est bouleversante d'authenticité et d'honnêteté.

 

Catégorie : Littérature française

seconde guerre mondiale / déportation / famille / secret / quête /



Posté le 13/01/2022 à 15:28

Trois, Valérie Perrin. Albin Michel, 04/2021. 665 p. 21,90 € ****

Nina, Adrien et Etienne se sont rencontrés en CM2, en 1986. Une amitié à la vie à la mort, à l'épreuve de tout. L'année du bac, ils se promettent d'aller tous les trois à Paris pour y faire leurs études. Leurs destins finissent par diverger : malentendus, trahisons, les inséparables se perdent de vue. Mais voilà que l'épave d'une voiture est retrouvée dans le lac. Virginie, une journaliste pigiste, est chargé de couvrir ce fait divers. Elle a bien connu les trois : sous sa plume se raconte une amitié que le temps ne parvient pas à détruire…

Difficile de raconter efficacement ce roman qui se joue de la chronologie et multiplie les aller-retour des années 90 à 2017, sans d'ailleurs que le lecteur s'y perde. Il joue aussi des points de vue, et se focalise tour à tour sur chacun des quatre personnages. Car, comme chez Dumas, les trois mousquetaires sont bien quatre, et c'est bien ce quatrième qui a les clés d'une histoire qui se déroule sur une bonne trentaine d'années et fait la part belle à une bande son qui sonnera très familièrement aux lecteurs nés entre 1970 et 1980 – Indochine, U2, Depeche Mode, The Cure, Mylène Farmer, Etienne Daho ou encore INXS. Une petite tendance à la nostalgie peut-être, à la longueur aussi, mais largement contrebalancée par une construction de l'intrigue fort habile – un de ces retournements de situation où le lecteur se dit "Ca y est, j'ai compris !" avant de s'apercevoir que c'est pile le moment que l'auteur a choisi pour mettre en œuvre le rebondissement préparé depuis bien des chapitres. On s'est bien fait avoir, comme on se fait avoir par ces mousquetaires insupportablement attachants et l'art de Valérie Perrin de mettre en scène la vie qui va.

 

Catégorie : Littérature française

amitié / trahison / passé / identité /


Posté le 01/12/2021 à 17:18

Artifices, Claire Berest. Stock, 08/2021. 430 p. 21,50 € ****

Abel Bac, flic solitaire et bourru, a été mis à pied dans en connaître la raison. Insomniaque, victime d'un cauchemar récurrent, il a coutume d'arpenter les rues parisiennes en espérant s'y perdre. Une nuit, il est réveillé par sa voisine Elsa qui se tient ivre morte devant sa porte. La jeune femme ne cesse ensuite d'essayer de se rapprocher de lui, en vain. Abel, qui attend sa convocation devant IGPN, s'enferme chez lui en compagnie de ses 93 orchidées, au grand dam de sa collègue Camille qui tente vainement de le joindre. Abel, lui, est préoccupé par l'intrusion, au musée Beaubourg, d'un grand cheval blanc. Une performance artistique à laquelle l'artiste sulfureuse et très célèbre Mila pourrait être liée…

Contrairement à ce que ce résumé pourrait laisser croire, ce roman n'est pas un polar. Un roman noir, certainement, à tendance psychologique. Ce qui n'entache en rien ses qualités, à commencer par la très bonne caractérisation du protagoniste. Abel, célibataire endurci, qui donne du doliprane pilé à ses fleurs et tient Tinder pour un bar parisien, est un modèle du genre. Pas tout net, ce flic suspendu pour une obscure raison de délation, qui ne peut s'empêcher de mener une enquête officieuse sur ce grand cheval blanc qui l'obsède. Autour de lui, trois femmes : sa voisine Elsa, un peu envahissante, un peu insistante ; sa collègue Camille Pierrat, bien décidée à sortir Abel de son trou ; enfin Mila, cette artiste contemporaine à l'anonymat savamment protégé, dont les œuvres se chiffrent en centaines de milliers d'euros. Trois femmes satellites dont l'épaisseur est bien moins rendue que pour Abel, notamment Mila, malgré toute sa stature d'artiste contemporaine célèbre et profondément marquée par les performances extrêmes de Marina Abramovic. L'histoire quant à elle est plutôt bien menée en dépit de quelques invraisemblances sur l'identité réelle de Mila ou le traumatisme initial d'Abel.

Catégorie : Littérature française

art contemporain / traumatisme / famille / deuil / vengeance /


Posté le 01/12/2021 à 17:15

Soleil amer, Lilia Hassaine. Gallimard, 06/2021. 158 p. 16,90 € ****

Algérie, années 60. Naja élève seule ses trois filles pendant que son mari Saïd est parti en France pour travailler. Enfin, toute la famille parvient à le rejoindre à Paris. Le quotidien s'avère difficile, la famille est désargentée et Naja perd ses repères. Elle noue cependant amitié avec quelques voisines et avec Eve, la femme de son beau-frère Kader, une femme libérée et féministe. Naja tombe enceinte. Le couple n'a pas de revenus suffisants pour élever l'enfant. Naja décide alors de confier l'enfant à sa naissance à Eve et à Kader, qui n'en ont pas...

Naja est un peu perdue, écartelée entre les traditions familiales – ainsi ne va-t-elle pas s'opposer à la décision de son mari de renvoyer au pays leur fille aînée afin qu'elle s'y marie – et la société française de l'époque, et les revendications féministes, qu'incarne sa belle-sœur. C'est à travers elle et tous ses proches que se dessine l'histoire de cette famille emblématique poussée, à l'instar de nombreuses autres, à immigrer pour des raisons économiques. Les promesses d'embauche et d'abondance ont conduit nombre de chefs de famille à venir ainsi travailler dans les usines françaises, avant d'être rejoints par leurs femmes et enfants. Mais le rêve fait long feu : Naja découvre un logement vétuste et étriqué, et un mari précocement vieilli. Avec pour seul horizon les barres d'immeubles HLM, il faut continuer cependant, malgré les fins de mois difficiles et le chômage, le racisme et l'hécatombe du sida, le désenchantement et l'amertume.

 

Catégorie : Littérature française

Algérie / immigration / années 70 / racisme / famille /


Posté le 26/11/2021 à 09:34

Les enfants véritables, Thilbault Bérard. L'Observatoire, 04/2021. 278 p. 20 € ***

Dans son précédent opus, Il est juste que les forts soient frappés, Théo accompagne sa femme mourante et s'occupe de leurs deux enfants, encore tout jeunes. Alors qu'elle agonise à l'hôpital, il rencontre Cléo dont il tombe amoureux. Malgré la perte et le chagrin. Ce nouveau roman met en scène Cléo et Théo, qui sont en couple, les relations familiales, l'histoire de Cléo dont la mère actrice n'était pas présente et le père toujours là, mais qui meurt dans un accident de montagne. Le récit interroge sur les liens qu'on noue avec des enfants qui ne sont pas les siens, et les difficultés à trouver sa place au sein d'une famille recomposée, qu'on soit enfant ou parent.

L'histoire est attachante certes, centrée autour du personnage de Cléo pour lequel on ne peut qu'éprouver une forte empathie pour le personnage de Cléo, qui porte le deuil d'un père aimant et dévoué disparu trop tôt, et les séquelles d'un désintérêt maternel – bien qu'elle soit tellement humaine, Cléo, qu'elle n'en veuille pas à sa mère. Elle parvient même à se faire aimer par les enfants de Théo sans prendre la place de leur mère. Laquelle, tardivement, renonce à sa carrière pour s'occuper enfin de ses enfants. Ce récit parle de maternité – ratée ou réussie -, de paternité aussi, à travers la figure idéalisée du père et la façon dont Théo se débrouille pour élever ses propres enfants dans le souvenir de leur mère tout en menant sa vie d'homme amoureux. Si les thèmes sont graves, puisqu'il est tout de même question de deuil et de désamour, Cléo et Théo semblent capables d'un amour infini capable d'affronter tous les obstacles que la vie s'ingénie à mettre en travers de leur route.

Cette jolie histoire a un côté un peu conte de fées, pas toujours crédible, et malgré le caractère attachant des personnages, le fil narratif est quelque peu décousu, et surtout, il comporte de nombreuses parties explicatives, dont le lecteur n'a nul besoin – il est assez grand pour comprendre tout seul : "Ce que je ne vois pas [c'est Cléo qui parle], c'est la mort que Théo traîne toujours sous ses paupières quand il met Louise au lit ; ce que je ne vois pas, c'est cette chose en lui qui le maintient éloigné de notre bébé […]. Ce que je ne vois pas, c'est que Théo reste à distance prudente de Luise tout simplement parce qu'elle est la vie même, à ses yeux […]." (p.228). Ou encore : "A cette seconde je comprends qu'il est en train de faire la même chose que moi, d'une manière différente : piquer là où ça fait mal. […] Je ne sais pas pourquoi il fait ça, mais là aussi, ça marche." On a l'impression que Thilbault Bérard a voulu bien faire, trop bien faire.

 

Catégorie : Littérature française

famille /  deuil / enfant /


Posté le 26/11/2021 à 09:33

Popcorn Melody, Amilie de Turckheim. Le Livre de Poche, 11/2018. 247 p. 6,90 € ***

Shellawick, une petite ville perdue dans le désert, au fin fond du Midwest. Les commerces, les restaurants et même le bowling ont fermé leurs portes, la plupart des habitants sont partis à Cornado, à une trentaine de miles. Ne reste que Tom, propriétaire d'une supérette, qui voit encore défiler des clients qui prennent place sur le fauteuil de barbier qu'il a hérité de son père. Ils livrent leurs petites histoires tandis que Tom, ancien étudiant en littérature, les observe et écrit des haïkus.

Difficile de vivre dans ce Perrier où rien ne pousse, à part les cailloux. Les gens travaillent à la chaîne à l'usine de popcorn, et boivent de grands verres de Dry Corny, le tord-boyau local fabriqué comme son nom l'indique à base de maïs fermenté. Autant dire que hors le popcorn, l'horizon est réduit à pas grand-chose. Tom, lui, subit la concurrence du gigantesque supermarché climatisé qui vient d'être construit sur les ruines du bowling, juste en face de son petit commerce. Trop peu garni, "Le bonheur" n'attire plus le client. Il faudra à Tom un étrange coup du sort pour que l'on pousse à nouveau les portes de son magasin, et qu'on emporte des articles bradés bien moins chers qu'en face. Ce récit un peu déjanté, au fil narratif un peu décousu, aborde les thématiques de la société de consommation et de la place des Indiens dans la société américaine. Il pose aussi la question du bonheur, à travers l'histoire de Tom : être heureux, n'est-ce pas se contenter de la simple joie d'écrire un haïku sur un vieil annuaire téléphonique ?

 

Catégorie : Littérature française

Etats-Unis / pauvreté / consommation / alcool / marginal / poésie /


Posté le 26/11/2021 à 09:32

Sur les toits, Frédéric Verger. Gallimard, 06/2021. 388 p. 21 € ***

Marseille, 1942. Helen, une chanteuse anglaise désargentée, vit seule avec ses deux enfants. Installée dans une mansarde lors de la débâcle de 1940, elle doit être hospitalisée. Ses enfants risquent d'être séparés et placés dans des familles d'accueil. Elle demande alors à son fils de construire un abri secret sur les toits, où il pourra se réfugier avec sa sœur. Les deux enfants sont livrés à eux-mêmes et doivent survivre, confrontés à une population marginale et hostile...

Il s'en passe des choses sur les toits du Panier ! Après avoir vécu seuls pendant quelques semaines, sans accès au petit appartement désormais inaccessible, et sans nouvelles de leur mère, avec pour seuls bagage un phono et Lielo, un oiseau chanteur en cage, les deux enfants vont faire de surprenantes rencontres et trouver leur place dans cette communauté de marginaux. Des enfants et des adolescents survivent de rapines et d'expédients et prennent les surnoms que leur valent les sauts par dessus les ruelles. Sales, puants, déguenillés, ils obéissent à quelques meneurs et deviennent les rois des toits. Parmi eux, le narrateur tombe amoureux, fait la promotion d'un joueur de billard, devient un as des glissades sur les tuiles, tandis que sa benjamine, avantagée par sa petite taille, se glisse dans les cheminées pour aller cambrioler les appartements désertés par leurs propriétaires, et que les autorités détruisent petit à petit les immeubles du Panier… Ce roman d'aventures et initiatique, qui présente une belle galerie de personnages, est élégamment écrit et se lit avec plaisir malgré une action parfois répétitive et certaines longueurs.

 

Catégorie : Littérature française

Marseille / deuxième guerre mondiale / marginaux / famille /


Posté le 26/11/2021 à 09:30

Un tesson d'éternité, Valérie Tong-Cuong. JC Lattès, 08/2021. 269 p. 20 € ****

Anna Gauthier, pharmacienne, mène une existence tranquille et idéale, qui lui permet d'oublier ses origines modestes et son enfance malheureuse. Elle forme avec son mari Hughes un couple solide dans sa maison en bord de mer. Tout bascule le jour où son fils Léo, 18 ans, est arrêté puis incarcéré. Anna voit son monde s'écrouler et resurgir les démons de son enfance...

Anna a construit sa vie dans le déni d'un passé traumatique. Et elle y est parvenue : elle a appris à se contrôler, à modifier ses attitudes, ses inflexions de voix, elle est désormais une femme soignée et élégante – devenue une autre et pas celle qui a subi, jadis. Avec le risque, évidemment, que rien n'ait été résolu ni guéri. L'arrestation de son fils, accusé de violence délibérée contre les forces de l'ordre, va raviver les blessures et menacer inexorablement le fragile édifice qu'elle a patiemment construit. Comme si, malgré tous ses efforts, on ne pouvait jamais s'affranchir complètement de son passé. Avec un soin méticuleux, sans pathos, d'une écriture précise et avec une efficacité redoutable, Valérie Tong-Cuong raconte ce progressif éboulement du monde d'Anna. Avec un dénouement qui vient clore implacablement la ruine de cette vie qu'on croyait réussie.

 

Catégorie : Littérature française

famille / harcèlement / trauma / enfance / prison /


Posté le 25/11/2021 à 17:39

La fille qu'on appelle, Tanguy Viel. Minuit, 09/2021. 174 p. 16 € ****

Laura, 20 ans, ancien mannequin, est face à deux policiers auxquels elle raconte son histoire. Elle a décidé de revenir vivre avec son père. Celui-ci, Max Le Corre, un ancien boxeur qui après une passe difficile a repris les combats, est le chauffeur de Quentin Le Bars, maire de la ville. Max se tourne alors vers son patron pour lui demander de recevoir sa fille. C'est alors que les mâchoires du piège vont se refermer sur la jeune femme et sur son père…

         Dans ce roman aux thématiques sociales, Tanguy Viel met en scène, de façon assez visuelle, les rapports de domination qui s'exercent dans deux relations : entre Max et son patron, et entre Laura et le Bars. Le Bars est un dominateur, un homme de pouvoir, qui use d'une véritable emprise de laquelle la jeune femme ne parvient pas à se défaire. Elle n'a pas envie, mais elle répond à l'impérieux désir du mâle dominant. C'est toute la délicate question du consentement, cette fameuse zone grise entre refus et résignation, où le refus n'est pas clairement dit. Le roman prend véritablement un tour social avec l'apparition du personnage du directeur de casino, véritable maffioso, qui recrute des serveuses dont on imagine très bien que leur travail ne se limite pas au bar. Entre ces deux hommes d'influence, il y a de ces petits arrangements avec la morale et la loi, au sein de réseaux d'affaires qui se tissent à coups de renvois d'ascenseur et de "services" réciproques. Des réseaux puissants, surtout quand se mêle la politique : dans ce combat de David contre Goliath, on devine sans peine qui va en sortir gagnant. Un dénouement un peu attendu d'un roman qui par ailleurs aborde avec finesse la relation père-fille et surtout la question du corps, qui vient en contrepoint du discours social : le corps du sportif, musclé, surentraîné ; le corps des jeunes femmes dont on ne voit que ça justement, la perfection ; et le corps de l'homo politicus, un peu empâté sous le costume, ni beau ni moche, mais un corps de pouvoir et de représentation.

 

Catégorie : Littérature française

abus / pouvoir / consentement / vengeance / politique / mœurs /


Posté le 21/10/2021 à 17:33

Seule en sa demeure, Cécile Coulon. L'Iconoclaste, 08/2021.334 p. 19 € *****

Quelque part dans le Jura, à la fin du 19ème siècle. Aimée épouse Candre Marchère, un riche propriétaire terrien, veuf d'un précédent mariage. Candre est plutôt attentionné, mais distant. Elle se sent seule, désœuvrée dans cette grande demeure environnée par la forêt d'Or et régentée par la servante Henria. Sa mélancolie apitoie son mari, qui lui propose de reprendre des cours de flûte qu'elle jouait enfant. Il fait appel à Emeline Lhéritier, professeure au Conservatoire de Genève, qui se rend dans la propriété une fois par semaine. Les deux femmes commencent à se lier, et Aimée reprend un peu goût à la vie, jusqu'au jour où Angelin, le fils d'Henria, provoque un accident.

Comme dans la plupart des romans de Cécile Coulon, la nature est un personnage à part entière. Ici, elle est incarnée par la forêt qui cerne la maison de toutes parts, foisonnante, sombre, impénétrable et, ne peut-on s'empêcher de se demander, probablement hostile. D'ailleurs, Aimée ne s'y aventure pas, et préfère restée cloîtrée dans une demeure où elle peine à trouver ses marques. Tout dans ce récit, d'ailleurs, concourt à rendre la vie difficile pour la jeune mariée, à commencer par son mari, personnage impénétrable et ambigu. Aimée est une sorte d'oie blanche dont les yeux et le corps vont s'ouvrir grâce à Emeline : il fallait bien ça, la complicité qui va rapidement unir les deux femmes, et la liberté que donne la musique, pour que le récit bascule et que tombent les masques… Si l'ambiance, gothique et sombre à souhait, est parfaitement soignée et efficace, les conséquences de l'enquête menée par Aimée puis par Emeline sur la mystérieuse première épouse sont relativement prévisibles. Mais ne boudons pas notre plaisir, le roman est prenant malgré tout et la plume de l'auteur toujours aussi juste, à la fois efficace et poétique.

 

Catégorie : Littérature française

forêt / 19ème siècle / famille / mariage /


Posté le 11/10/2021 à 16:06

Les contreforts, Guillaume Sire. Calmann-Lévy, 08/2021. 345 p. 19,90 € ****

Dans les Corbières, non loin de Carcassonne, la famille de Testasecca habite le château fort de Montrafet. C'est un château extraordinaire, composé de multitudes de tourelles, de coursives, mâchicoulis, chemins de ronde et passages dérobés. Le père, violent et bagarreur, essaie de produire du vin de ses vignes, sa femme tente tant bien que mal de gérer la propriété tandis que leurs deux enfants adolescents, déscolarisés, se livrent aux activités de leur choix. Clémence, 17 ans, est une bricoleuse hors pair et étaie, répare, maçonne les murs qui s'écroulent. Pierre, de deux ans son cadet, bat la campagne où il pose des collets à lapins. Le château est en très mauvais état, voilà ses propriétaires menacés d'expulsion. La famille se lance alors dans la bataille pour sauver son bien, tandis qu'autour d'eux, les chevreuils ravagent les cultures.

Quel lieu extraordinaire que ce château fort, témoin de splendeurs passées, héritage d'une famille aux ancêtres baroques et hauts en couleurs ! Coursives et chemins de ronde, salon du Cerf, chambres décorées, pigeonnier et tours branlantes, Montrafet domine ses hectares de terrain mais menace de s'écrouler de partout. Clémence, capable de ressusciter Hyperélectryon, un antique tracteur impressionnant, achète une bétonnière et fait ce qu'elle peut pour empêcher les murailles de verser, tandis que Diane, tombée en amour pour Léon, négocie des prêts à la consommation et réclame des impayés de bois de chauffage. Pendant ce temps, son mari joue du coup de poing au conseil municipal et Pierre, que le village soupçonne d'avoir des accointances avec Loghauss, une créature légendaire qui l'aurait sauvé lors d'un incendie, erre dans la campagne et braconne. C'est grâce aux femmes que le lieu tient encore debout, et c'est sous l'égide du père, qui répète à l'envi qu'après tout qu'est-ce qui n'est pas impossible ? que la famille décide de se révolter et de refuser l'arrêt de mise en péril de la demeure. Haro et sus à l'envahisseur ! Les de Testasecca montent au créneau et luttent, à coups de cartouches de germes de blé, contre la gendarmerie mandatée pour les déloger. C'est drôle parfois, dramatique souvent. A travers le combat de la famille pour sauver son patrimoine, c'est toute l'histoire d'un pays et de ses légendes que présente avec talent l'auteur toulousain, qui donne à voir la splendeur de ces châteaux témoins d'un passé mouvementé, que les années n'épargnent pas.

 

Catégorie : Littérature française

Ariège / Toulouse / château fort / famille / expulsion / révolte /


Posté le 04/10/2021 à 18:23

Revenir fils, Christophe Perruchas. La Brune au Rouergue, 08/2021. 279 p. 20 € ***

Depuis la mort de son père dans un accident de voiture, le narrateur, collégien de 14 ans, vit seul avec sa mère. Atteinte du syndrome de Diogène, elle développe des manies, ne jette rien et accumule de multiples objets dans la maison. Elle se replie dans un monde imaginaire où son premier enfant, décédé tout petit, revient à la vie. Son fils, lui, grandit et essaie de vivre malgré la folie progressive de sa mère. Celle-ci doit être hospitalisée, tandis le jeune garçon est placé chez son oncle et sa tante. Vingt ans plus tard, marié, père de deux enfants, il retourne dans la maison maternelle…

Comment composer avec l'inéluctable, avec cette lente et fatale progression de la maladie mentale qui vient nier l'existence du fils au profit d'un fantôme ? Le narrateur assiste impuissant à cette inexorable déliquescence, tandis que s'amoncellent cartons, bouteilles vides, boîtes de Nesquick dans une maison où il n'a plus sa place. Il porte en lui cette blessure terrible, cet abandon, qui le conduit à revenir vers elle. Pour la mère, c'est son Jean qui est de retour, son bébé grandi, devenu homme. Aussi ne s'étonne-t-elle pas de ce qu'il s'installe chez elle, parmi l'amoncellement d'objets entassés, parmi la crasse, la poussière et la puanteur. Et lui, il jette, trie, casse, fouille, et se fait une place, enfin. Et puis, il se laisse peu à peu contaminer par la folie maternelle. Christophe Perruchas ne nous épargne rien, ni les questions du narrateur sur son couple, ses brusques envies sexuelles, ses cuites et ses épisodes masturbatoires ; il y a là dedans quelque chose de pervers, à ne rien nous cacher, quelque chose qui s'expose sans fard, et la revanche du fils. C'est parfois drôle, dérangeant, souvent cru, sans que l'on sente une once de compassion, ni du narrateur pour la vieille femme dépenaillée, ni de l'auteur pour son protagoniste. Après le harcèlement au sein de l'entreprise, Christophe Perruchas s'attaque à la thématique de la maltraitance familiale, et si l'écriture est ciselée et percutante, j'ai été gênée par la crudité des propos et le manque d'empathie pour les personnages.


Catégorie : Littérature française

famille / folie / maltraitance / vengeance /



 

"C'est quand le silence est devenu long qu'on a regardé à nouveau à la fenêtre. Le fils avec le sécateur, Marc, une grande faucille à la main et Abdel qui tirait une rallonge pour brancher le taille-haie.

Déjà les deux autres avaient commencé leur bataille, petits cris guerriers, contre la haie, l'ennemi ultime.

La faucille comme une machette, combat d'épée, fer contre vois, le sécateur, un gros, solide, qu'on tenait de papi, s'occupait des grosses branches. Menaces théâtrales, exécution sommaire.

Et l'appareil électrique entrait à son tour dans la danse, au bout de son fil, qui portait dans son grincement l'effrayante promesse des destructions à venir.

Sombre gigue." (p.70)

Posté le 04/10/2021 à 18:21

Règne animal, Jean-Baptiste Del Amo. Gallimard, 06/2016. 419 p. 21 € ****

         A la toute fin du 19ème siècle, dans le Sud-Ouest, Eléonore vit chichement avec ses parents dans la ferme familiale. Ils y élèvent notamment des cochons et se tuent au travail, sans grands égards pour leurs animaux destinés à la boucherie. Il n'y a pas de place pour les sentiments ou l'amour quand il s'agit simplement de survivre, les deux pieds dans la puanteur et la saleté. La première guerre mondiale rend les choses encore plus difficiles. Soixante ans plus tard, la porcherie existe toujours, transformée en entreprise moderne où les porcs vivent entassés dans des boxes, où les femelles allaitantes sont coincées dans des arceaux métalliques. Malgré la modernité, la pestilence, la crasse et la maltraitance animale sont toujours là.

Les mâles sont castrés sans aucune anesthésie, les animaux bourrés de pesticides et d'antibiotiques, on exécute sans état d'âme les prématurés ou les mal formés pour les jeter dans la fosse à purin. Et la merde qu'il faut nettoyer et qui revient sans cesse. Récit sordide où l'animal n'est qu'une denrée parmi d'autres, qu'on est libre d'exploiter tant qu'on le peut, l'important étant que ce soit rentable. Parce que les charges à payer excluent toute pitié. Ce roman âpre et sans concession renvoie, dans la violence qu'il raconte, aux vidéos d'abattage publiées par le collectif L214. On est loin des images bucoliques de jolis porcs folâtrant dans des enclos. On en prenait plus soin au début du siècle, où un gros verrat était synonyme de richesse. La rudesse des relations humaines de l'époque s'est cachée sous un vernis de sociabilité, qui ne fait pas illusion longtemps : la folie de Catherine, épouvantée par la réalité de ce qu'elle a découvert en épousant Serge, l'aîné des deux frères qui ont repris la ferme ; la trouble progressif de Joël, toujours le deuxième, toujours le mal aimé ; la colère sourde du père, impitoyable et tyrannique. Les hommes deviennent fous, contraints à surproduire dans un système qui les dépasse et les écrase. Jusqu'au drame.

 

Catégorie : Littérature française

agriculture / élevage intensif / maltraitance animale / famille /


Posté le 04/10/2021 à 18:19

Réelle, Guillaume Sire. L'Observatoire, 08/2018. 306 p. 20 € ****

         Une petite ville de France, dans les années 90. Au sein de la famille Tapiro la télé règne en maître absolu et gouverne la vie des parents de Johanna qui rêve d'ailleurs. Pour s'occuper, elle chante sur Ophélie Winter (Dieu m'a donné la foi…), auditionne pour Graines de star et aime les garçons, sans doute un peu trop, un peu mal, acceptant tout ce qu'ils demandent. Et tant pis si le tombeur du lycée lui impose des retrouvailles dégradantes dans les toilettes. Au moins, elle existe. Elle enchaîne ensuite les petits boulots et s'apprête à mener une existence sans envergure, quand elle est recrutée par le producteur d'une émission de télé réalité pour intégrer l'équipe du Loft. La voilà plongée dans une aventure médiatique et une histoire d'amour naissante…

Peut-on survivre après une telle expérience ? Après avoir vécu des semaines sans intimité aucune, dans une compétition permanente, sous le feu des projecteurs, on doute que le retour à une vie normale ne sera pas simple. Derrière les paillettes d'une célébrité facile à laquelle on n'accède sans avoir rien fait d'autre qu'être télégénique, Guillaume Sire dresse le portrait d'une industrie sans pitié où tout est bon tant qu'on fait de l'audience. C'était les années 90 et l'époque préhistorique d'avant les réseaux sociaux, celle de Loanna qui d'ailleurs n'est pas sortie indemne de cette notoriété artificielle. Johanna, elle, s'en sortira un peu mieux. Un récit bien mené sur les coulisses pas très reluisantes de la télé réalité.

 

Catégorie : Littérature française

télévision / célébrité / téléréalité / médiatisation / milieu populaire /


Posté le 04/10/2021 à 18:16

Le cerf-volant, Laetitia Colombani. Grasset, 06/2021. 205 p. 18,50 € ****

         Léna a quitté la France pour passer quelques mois en Inde, dans le golfe du Bengale, loin du drame dont elle peine à se remettre. Alors qu'elle manque se noyer, elle est sauvée par l'intervention d'une petite fille et d'une troupe de jeunes femmes qui pratiquent l'autodéfense et luttent contre les violences faites aux femmes, dans un pays où l'égalité est un concept que les traditions ignorent. Grâce Preeti, la cheffe de la troupe, elle parvient à retrouver la petite fille qui travaille dans le restaurant où son oncle et sa tante l'exploitent comme main d'œuvre gratuite. Latifa est analphabète, comme la plupart des filles. Léna sent sa vocation d'enseignante, mise à mal par la mort de son compagnon, refaire surface. Elle décide alors de se lancer dans un projet fou : créer une école, ici, pour apprendre à lire et à écrire aux enfants du village.

         Parce que l'éducation, c'est la première arme contre la violence. C'est ce dont elle parvient à convaincre Preeti et ses compagnes, qui ont fait de la lutte pour les droits des femmes le combat de toute leur vie. Dans ce pays où l'on marie les jeunes filles à douze ans pour les envoyer dans leur belle-famille dont elles seront les esclaves, dans un pays où l'on n'hésite pas à asperger d'acide le visage de celles qui refusent de se plier à un mariage arrangé, savoir lire, connaître l'anglais, les mathématiques ou l'histoire, c'est au mieux une perte de temps et de main d'œuvre, et un début d'émancipation qui n'a aucune valeur face à la famine et à la pauvreté. Léna se heurte à la méfiance des habitants, et à une bureaucratie qui la paralyse. Mais elle est pugnace et entêtée, malgré l'abattement et le découragement qui la menacent. Ce récit, qui nous fait découvrir de l'intérieur les conditions de vie terribles de la population rurale indienne, le système des castes, et le sort misérable qui attend celles qui ont le double handicap d'être née femmes et intouchables, est aussi un beau portrait de femme qui retrouve peu-à-peu, dans son combat pour l'éducation, le goût de vivre.

 

Catégorie : Littérature française

Inde / femme / éducation / école / droits / égalité /


Posté le 30/08/2021 à 19:24

Mise à feu, Clara Ysé. Grasset, 08/2021. 192 p. 18 € *****

         Un soir de Nouvel An, un incendie ravage la maison où vivent Nine et Gaspard, avec leur mère l'Amazone et la pie apprivoisée Nouchka. L'Amazone dépose les enfants et la pie chez son frère, un homme peu amène surnommé le Lord, tandis qu'elle va restaurer, quelque part dans le Sud, la maison où elle les accueillera. Le frère et la sœur grandissent et lient amitié avec Quentin, le fils du Lord, tandis que leur mère leur raconte les longs travaux de la maison. Les années passent…

         Quelle est donc cette mère, qui écrit régulièrement à ses enfants, pendant si longtemps, sans que jamais elle ne propose de date de retrouvailles ? Malgré le manque qu'ils ont d'elle, la question ne semble pas hanter Nine et Gaspard – contrairement au lecteur -, qui veillent surtout, avec leur cousin, à contrer la malveillance du Lord. De lui, on saura peu de choses, si ce n'est qu'il incarne le mal. Face à lui, la candeur de l'enfance, puis la révolte de l'adolescence, et la présence tutélaire d'un oiseau capable de communiquer avec Gaspard. Servi par une belle plume, ce récit distille quelques éléments de merveilleux et fait la part belle à la musique, comme pour illustrer l'absence de cette mère fantasque que Nine espère tant retrouver. Un très beau roman initiatique qui traite avec délicatesse de la perte et des relations fraternelles.

         Roman lu dans le cadre d'une "Masse critique" de Babelio.

 

Catégorie : Littérature française

famille / abandon / relations frère-sœur /

 

"Le père crispait les poings. Obsédé par la conduite de son fils, il oubliait la posture qu'il adoptait d'habitude pour montrer patte blanche, celle où son corps se repliait sur lui-même pour donner une sensation de fragilité qui sonnait faux. C'était comme si, assis devant un chiot, on entendait résonner une quarte augmentée, le triton, l'accord du diable qui frotte dans l'ouverture de Don Giovanni, et le chiot se transformait alors en chien, en cheval, en hyène, en homme blessé et violent. Le père et le fils, aux traits apparemment semblables, étaient mus par des cours si différents que l'un me coupait le souffle que l'autre l'élargissait." (p.111).


Posté le 30/08/2021 à 19:21

De silence et de loup, Patrice Gain. Albin Michel, 09/2021. 261 p. 17,90 € ****

         Anna Liakhovic, journaliste, a rejoint une équipe de scientifiques et de marins chargés de relever les conséquences du réchauffement climatique sur la banquise de l'Arctique. Russophone, elle est chargée de relater le quotidien de l'équipe et prend place sur le Yupik avec toute l'équipe surveillée par un militaire russe. Suite à une tempête, le bateau doit amarrer et se retrouve prisonnier des glaces à Tiksi, au nord-est de la Sibérie. L'ambiance devient oppressante, la tension monte parmi les membres du groupe, Anna est envahie par les souvenirs qu'elle croyait avoir laissés derrière elle de la mort de sa fille et de sa compagne. A la mort de deux de ses membres l'équipe se scinde en deux. Anna doit quitter le bateau et se retrouve coincée à Tiksi. Son aventure est lue deux ans plus tard par Dom Joseph, moine chartreux qui a reçu le carnet de notes d'Anna, et qui n'est autre que son frère Sacha.

         Les deux intrigues montent en tension en parallèle : plus Anna se trouve prise dans les gangues glacées et aux mains des autorités russes, plus Dom Joseph vit un calvaire silencieux au sein du monastère. La construction de ces deux récits est habile, qui fait la part belle aux ambiances délétères. Le frère et la sœur sont le jouet d'intérêts qui les dépassent, au sein d'une nature féroce et glaciale ou dans le cadre silencieusement hostile du monastère. On retrouve dans ce roman le talent de Patrice Gain à camper des ambiances et des décors parlants, en lien avec les sentiments de ses personnages. Lesquels poursuivent une quête de pureté que leur environnement s'acharne à les empêcher d'atteindre. J'ai été plus sensible à la beauté et à la grandeur des paysages américains de Dinali qu'au silence glacial de l'hiver sibérien, mais ce nouveau roman est parfaitement réussi.

         Merci à Babelio et aux éditions Albin Michel pour cette découverte lue dans le cadre de "Masse critique".

 

"C'est dans le fracas de l'absence que l'on mesure les bonheurs de nos vies. C'est dans le silence des photographies que l'on puise nos plus beaux sourires." (p.71).

 

Littérature française

banquise / Russie / solitude / pardon / famille /


Posté le 26/08/2021 à 17:30

Liv Maria, Julia Kerninon. L'Iconoclaste, 08/2020. 271 p. 19 € ****

         Liv Maria grandit sur une île bretonne entre son père Norvégien artiste et sa mère tenancière de café. Victime d'une agression sexuelle, elle est envoyée chez une tante à Berlin où elle fait la connaissance d'un professeur d'anglais d'origine irlandaise avec lequel elle a une liaison, le temps de l'été. A l'automne, Fergus repart dans son pays, les parents de Liv Maria meurent dans un accident. Elle s'envole pour l'Amérique du Sud où elle vend des chevaux et collectionne les amants. Enfin, elle rencontre Flynn qu'elle épouse et avec lequel elle s'installe en Irlande. Devenue mère et femme mariée, elle peine à trouver son identité.

         Liv Maria se cherche. Elle a une vie d'héroïne de roman, endosse plusieurs costumes ; tour à tour tenancière de bar, étudiante, femme d'affaires, amante fatale, mère au foyer, libraire, épouse aimante, elle est chaque fois à sa place sans jamais l'être vraiment. Avec les non dits et les mensonges qui s'accumulent. Quand ceux-ci deviennent trop lourds, elle n'a d'autre choix que de partir. Julia Kerninon dresse le portrait d'une femme libre, pleine de contradictions, qui tâche d'assumer son besoin d'indépendance et la nécessité d'aimer et d'être aimée. Et qui garde tout son mystère. Un beau roman malgré quelques invraisemblances.

 

Catégorie : Littérature française

femme / liberté / mensonge / famille /



Posté le 20/08/2021 à 09:54

Le pouvoir des animaux, Didier Van Cauwelaert. Albin Michel, 05/2021. 210 p. 18,50 € ****

         Franck Debert, glacionaute et généticien, découvre dans une faille de glace un minuscule animal préhistorique âgé de 130000 ans. Il fait appel à Wendy Lane, biologiste britannique spécialisée dans l'étude du tardigrade. Un animal d'une résistance à toute épreuve, doté d'une protéine capable de réparer les cellules humaines. Un enjeu de taille qui va lui permettre de concourir dans une compétition internationale avec à la clé une donation somptuaire. Franck, lui, travaille à récréer le mammouth pour éviter la fonte du permafrost et la propagation de gaz délétères et de virus anciens. Le voilà également invité dans la compétition. Les deux chercheurs vont devoir concilier leur attirance réciproque et leur rivalité pour obtenir le prix…

         Et si l'animal était l'avenir de l'homme ? La survie de la Terre dépend d'une bestiole mesurant à peine un millimètre et d'un pachyderme de six tonnes qu'il faut ressusciter. Dans un roman court et enlevé, Didier Van Cauwelaert nous emmène dans un monde où les manipulations génétiques et la reproduction d'espèces éteintes sont un moyen de contrer la menace du changement climatique. Entre prélèvement d'ADN de mammouth fossilisé et ponte d'œufs de tardigrade, les deux jeunes gens s'affrontent, se désirent et se détestent. Il est aussi question d'un perroquet jaloux, d'un cheval empathique, d'une chatte télépathe, d'une vieille chienne qui rêve d'avalanche, d'un mari nobellisé et de son fils opportuniste. Une comédie un peu déjantée où la romance et le devenir de l'humanité se mêlent pour offrir un bon moment de lecture dont on pourra peut-être regretter qu'il ne soit pas un peu plus long.

 

Catégorie : Littérature française

recherche scientifique / génétique / climat / animal / 


Posté le 03/08/2021 à 18:25

Nous rêvions juste de liberté, Henri Loevenbruck. Flammarion, 04/2015. 421 p. 21 € *****

         Hugo, 16 ans, se fait renvoyer de son lycée. Ses parents, désespérés par son comportement, l'inscrivent dans un lycée privé. Il y fait la connaissance de Freddy Cereseto, un bad boy des quartiers pauvres de la petite ville de Providence, et de ses deux compères, Oscar surnommé le Chinois, et Alex, surnommé la Fouine. Il finit par être intronisé dans la bande qui va le baptiser Bohem, en référence à la caravane dans laquelle il vit, et se rapproche beaucoup de Freddy, qui l'initie à la mécanique. Les deux garçons parviennent à se fabriquer des motos. Un avant-goût de la liberté qui fascine Hugo, loin de Providence. Il parvient à convaincre la bande de partir sur la route, sans Freddy qui refuse de les suivre… Se crée la bande des Spitfires…

         Après Le Mystère de la Main rouge du même auteur, je me suis retrouvée plongée dans l'univers radicalement différent des motos clubs, de la route qu'on taille, des bières et des joints, et des nuits à la belle étoile. On est loin, dans ce road trip, des phrases longues à la syntaxe irréprochable de la saga de Gabriel Joly. C'est un tout jeune homme qui s'exprime, sans instruction, un peu roublard, mauvais élève malgré une intelligence vive, un bad boy qui ne veut qu'une chose, rouler sur sa moto et vivre de liberté, au jour au jour. Henri Loevenbruck prend son temps pour poser son personnage, l'ancrer dans un comportement parfois excessif, mais avec une empathie contagieuse. Comment ne pas s'attacher à Bohem qui profite du plaisir de s'affranchir des contraintes, mais qui fait aussi des expériences plus amères et découvre la trahison et la lâcheté ? A trop chercher la liberté, il va finir par se brûler les ailes. Ce roman s'achève sur un dénouement qui laisse le lecteur stupéfait, avec une grosse boule dans la gorge.

 

"Pourquoi t'es parti, mec ? il m'a demandé comme ça un soir avec une voix vachement plus triste que d'habitude.

         - Parti ?

         - De Fremont. Pourquoi t'as laissé tes frangins ?

         - Je pourrais très bien te répondre que ce sont eux qui m'ont laissé…

         - Trop facile.

         - Je suis parti, parce que j'aime pas trop les maisons.

         - Pourquoi ?

         - Parce qu'elles sont pleines de portes.

         Il a souri, et puis il m'a demandé encore :

         - Qu'est-ce que tu cherches, ici ?

         - Rien de spécial !

         - Mon œil !

- Tu m'emmerdes, avec tes questions.

- En prenant la route comme ça, c'est toi qui la poses, la question. Tu nous la poses à tous, mec, tu vois ?

- Je cherche la paix. La vraie. Faut être tout seul pour avoir la paix. Dès qu'on est deux, c'est déjà la guerre.

[…]

- Pourquoi tu pense tout le temps à Freddy ?

J'ai réfléchi un peu, pour lui donner une réponse définitive et qu'il arrête.

- Parce que Freddy, c'est le seul type avec lequel, même ensemble, j'avais l'impression d'être seul."

 

Catégorie : Littérature française

Etats-Unis / moto / aventure / liberté / amitié /


Posté le 16/07/2021 à 18:16

Malamute, Jean-Paul Didierlaurent. Au Diable Vauvert, 03/2021. 354 p. 18 € *****

Le vieux Germain vit seul dans une ferme au cœur des Vosges. A 80 ans passés, il commence  à être mal en point mais refuse d'aller en EPHAD, si bien que sa fille lui impose de passer l’hiver avec Basile, son neveu qui vient faire sa saison de conducteur d’engin de damage dans la station voisine. L'équipe d'ouvriers est rejointe par Emmanuelle, une jeune femme solitaire qui conduit les engins des neiges mieux que tous ses collègues masculins. Elle s'est installée dans la ferme voisine où quarante ans plus tôt vivaient ses parents venus de Slovaquie pour y élever une meute de chiens de traîneaux. Tandis qu'Emmanuelle et Basile sympathisent, le village est isolé par une terrible tempête de neige qui, de jours en semaines puis en mois, semble ne pas vouloir s’achever. Alors l’ombre des Malamutes ressurgit dans la petite communauté coupée du monde…

La neige tant désirée s'amoncelle jusqu'à dépasser le premier étage des maisons et que les touristes fuient la station, le ciel reste uniformément gris et les ouvriers de la station se retrouvent au chômage technique. Dans cette ambiance crépusculaire se révèlent les traumatismes des uns et des autres, Basile qui ne parvient pas à oublier l'accident de dameuse qui a coûté la vie à une petite fille, Germain qui n'est bien que dans la compagnie des arbres centenaires dont il conserve précieusement des tranches dans la sylvathèque qu'il a installée dans sa cave, tandis que se révèle le passé dramatique des parents d'Emmanuelle et que surgit le spectre de la Bête, accusée de dévorer des moutons. Le récit habilement construit est servi par une atmosphère angoissante à souhait, dans un endroit reculé où les superstitions et la peur de l'étranger sont encore prégnantes.

 

Catégorie : Littérature française

montagne / hiver / neige / huis clos / intolérance /


Posté le 16/07/2021 à 18:11

Des kilomètres à la ronde, Vinca Van Eecke. Le Seuil, 05/2020.231 p. 18 € ****

         Chaque été, la narratrice, âgée de 14 ans au début de l'histoire, va passer ses vacances avec ses parents dans leur résidence secondaire du petit bourg de L., dans le Morvan. Elle lie amitié avec la bande de jeunes du village, malgré leur différence. Elle est d'un milieu social plutôt aisé, et se fait surnommer la Bourge par José, Franz, Buddy, Phil, Chuck, Reno, Mallow et Jimmy. On s'ennuie un peu, dans cette petite ville, on fume de l'herbe, on boit des bières, on fait des tours de mobylette, on va se baigner dans la rivière. On n'a pas grand-chose à se dire, c'est juste le fait d'être ensemble, de partager le temps qui s'écoule un peu lentement dans la chaleur de l'été. La jeune fille tombe amoureuse de Jimmy, leur relation dure plusieurs années. Et puis tous grandissent, les mobylettes sont remplacées par des motos, on abandonne le nid familial, la narratrice entame des études littéraires mais continue de fréquenter la bande, malgré le fossé qui se creuse progressivement entre eux et les destins qui les sépare.

         Il y a quelque chose de Nicolas Mathieu dans ce récit : on y retrouve l'adolescence au début des années 90, la question du déterminisme social, et l'ennui abyssal dans ces milieux ruraux, qu'ils soient lorrains ou bourguignons. Un ennui qui pousse à boire en écoutant les Doors où à s'amuser avec les moyens dont on dispose, comme dévaler la pente du village sur des caddies pour défoncer la vitrine du fleuriste. C'est lent parfois, aussi long qu'une journée d'été où l'on n'a pas grand-chose à faire ; l'intrigue coule sans rebondissement notoire, mais au fond, c'est un récit initiatique qui se déroule sur le rythme dolent des grandes vacances. On partage avec la narratrice cette fascination mêlée de lassitude parfois à suivre les aventures de ce petit groupe avec lequel elle va partager toutes les étapes de l'adolescence, amitié, déceptions, transgression, premiers émois amoureux. Dans une langue fluide et élégante, et très imagée, presque cinématographique, Vinca Van Eecke dresse le portrait d'une jeunesse rurale désœuvrée qui, contrairement à elle, va rester dans le coin pour suivre le chemin tout tracé des parents. Un premier roman très prometteur.

 

Catégorie : Littérature française

milieu rural / adolescence / été / ennui /


Posté le 16/07/2021 à 18:05

Tant qu'il reste des îles, Martin Dumont. Les Avrils, 05/2020. 233 p. 18 € *****

         Léni répare des bateaux sur un petit chantier naval et s'occupe de sa petite fille Agathe, quand sa mère accepte de la lui confier. Le soir, il retrouve ses copains pour jouer à la coinche au café de Christine. Le principal sujet de conversation, c'est le pont. Celui qu'on est en train de construire, gigantesque infrastructure de câbles et de métal qui reliera l'île au continent, rendant obsolètes les liaisons par ferry. Un immense progrès affirment les partisans du maire, une source de rentabilité et d'attrait touristique en plus d'être pratique. Mais les joueurs de cartes ne sont pas de cet avis, et envisagent de monter un mouvement de protestation : faire construire le pont, c'est tuer l'identité de leur île. Léni, lui, ne prend guère part aux débats. C'est qu'il a d'autres préoccupations : la méfiance de Maëlis, la mère d'Agathe, et les difficultés économiques du chantier naval. Il semble un peu désabusé, ce Léni si taiseux, et peu enclin à s'investir dans un combat qu'il pense perdu d'avance, ou dans une nouvelle relation amoureuse. Un peu attentiste, aussi. Incapable de prendre de vraies décisions, de se battre, qu'il s'agisse de l'identité insulaire ou de sa fille, il pourrait être agaçant s'il n'était pas si touchant. Mais au fur et à mesure de la construction du pont, que les fondations accueillent les piles, que le tablier va être posé, et tandis que l'équipe du petit chantier naval tâche de répondre à une commande difficile, il devient de plus en plus difficile de ne pas agir. Et quand une convergence d'événements l'amène enfin à agir, c'est toute sa vie qui va s'en trouver modifiée.

         Dans cette histoire on se dispute en jouant aux cartes, on fait griller des sardines, on va pêcher, la patronne du bar chante du Brassens en s'accompagnant à l'accordéon, c'est un récit écrit à hauteur d'hommes où perce beaucoup de tendresse. La plume de Martin Dumont y est très juste, avec ce qu'il faut de poésie désabusée ; il campe en quelques phrases l'ambiance d'un bar ou l'adrénaline d'une sortie dans une mer agitée. Alors, pris sous le charme, on se dit que malgré le pont, une île sera toujours une île et qu'on irait bien y faire un tour.

 

Roman lu dans le cadre des 68 premières fois

 

Catégorie : Littérature française

île / mer / pont / manifestation /


Posté le 02/06/2021 à 15:27

Le dernier enfant, Philippe Besson. Julliard, 01/2021. 206 p. 19 € ***

Théo, le fils d'Anne-Marie et de Patrick, le petit dernier, s'apprête à quitter le nid familial, pour aller faire ses études dans la grande ville située à une trentaine de kilomètres de leur pavillon. Pour sa mère, c'est un véritable déchirement, bien plus que lors du départ des deux aînés, un bouleversement complet de sa vie. Le temps d'un déménagement et d'un emménagement, nous suivons les émotions contradictoires et la mélancolie de cette mère, et le deuil qu'elle va avoir à faire.

Il y a le dernier matin, au petit déjeuner ; les cartons que Théo n'a pas fini d'emballer ; le trajet dans le Kangoo bourré jusqu'à la gueule où, faute de place, la mère et le fils sont contraints de partager le siège passager, offrant à Anne-Marie le plaisir si rare de se blottir contre son petit – qui n'apprécie guère le contact - ; il y a la découverte du studio, et le déballage d'une partie des effets de Théo ; le déjeuner au diner. Enfin le retour, sans le fils. A chaque étape, Anne-Marie se remémore des instants de vie avec son fils, comme pour retenir celui qui s'en va, comme pour meubler le vide à venir, dont elle pressent l'immensité. Comment faire, quand le dernier enfant a fini par grandir et par prendre son envol ? Comment parvenir à se contenter des seuls week-ends où le fils viendra manger des repas équilibrés et laver son linge ? Quoi faire de ces heures devenues vacance, qu'il faudra apprendre à remplir ? Comment, de mère, redevient-on une femme ? Philippe Besson a su se glisser dans la peau d'une mère, avec sensibilité et justesse, sans avoir la prétention de répondre à ces questions.

 

Catégorie : Littérature française

famille / mère / enfant / émancipation / deuil /


Posté le 02/06/2021 à 13:36

L'inconnu de la poste, Florence Aubenas. L'Olivier, 02/2021. 237 p. 19 € ****

Catherine Burgod, employée de la Poste à Montréal-la-Cluse, a été assassinée de 28 coups de couteau sur son lieu de travail. On a soupçonné son ancien compagnon, avant de se tourner vers Gérald Thomassin, un acteur découvert par Jacques Doillon qui en a fait le héros de son film "Le petit criminel". Thomassin était un marginal qui vivait plus ou moins à la rue en dehors des tournages. Il disparaît lors de la dernière comparution des trois derniers suspects. La journaliste Florence Aubenas se livre à une enquête approfondie et minutieuse pour reconstituer toute l'affaire et en rencontrer tous les acteurs, sans prétendre trouver le coupable que la police n'a jamais réussi à identifier. Et qui reste l'inconnu de la poste.

C'est un travail de fond que nous propose l'auteur, une enquête journalistique fouillée, dont le résultat se lit comme un roman. C'est sans doute là la grande qualité de ce récit, qui donne corps à des personnages modestes, dont la figure centrale est celui qui va devenir au fil des ans et des témoignages le principal suspect, Gérald Thomassin. Drôle de type que celui-là, acteur césarisé très jeune, brut de décoffrage, une pierre brute dont la qualité transparaît parfois, capable de dépenser en quelques semaines le cachet d'un tournage pour vivre ensuite d'expédients. Autour de lui, la figure du père de la victime, secrétaire de mairie, homme influent, désespéré par la mort de sa fille adorée, qui se livre de son côté à une enquête minutieuse – car il lui faut un coupable, Thomassin ou un autre. Et puis, les copines de la poste, les copains de déboire de Thomassin, les habitants du village, les avocats, tout un monde parfaitement campé avec humanité, justesse et sans aucun jugement. Les faits, rien que les faits.

 

Catégorie : Littérature française

crime / village / acteur / drogue /


Posté le 02/06/2021 à 13:34

Les après-midi d'hiver, Anna Zerbib. Gallimard, 02/2020. 168 p. 16,50 € ***

         Une jeune femme quitte le Sud de la France pour s'installer à Montreal, rejointe quelques mois plus tard par son compagnon Samuel. Elle fait la connaissance de Noah, un artiste dont elle tombe amoureuse, et cache à Samuel sa relation avec lui. Elle raconte les deux ans passés là-bas, le lent délitement de sa vie de couple, les heures passées les après-midi d'hiver dans les bras de son amant avec lequel, elle le sait, rien d'officiel ou de durable ne se fera. Au-delà de la thématique somme toute assez banale de l'adultère se tisse la figure de la mère décédée juste avant son départ pour le Québec, et dont elle n'a pas encore fait le deuil.

         Le récit à la chronologie bouleversée par des épisodes du retour en France de la narratrice est empreint de poésie et de sensations remarquablement bien racontées. Mais l'indécision de l'héroïne, son égocentrisme et sa passivité m'ont agacée. Elle attend, souvent, longtemps. Elle semble laisser passer sa vie comme on regarde la neige tomber et blanchir les trottoirs, comme on regarde les traces des passants bientôt recouvertes par de nouveaux flocons, encore et encore, sans qu'on ait bougé de sa fenêtre. 

 

Roman lu dans le cadre des 68 premières fois.

 

Catégorie : Littérature française

Canada / hiver / adultère / attente / passion /


Posté le 21/05/2021 à 14:34

L'ami, Tiffany Tavernier. Sabine Wespieser, 01/2021. 259 p. 21 € *****

Un beau matin, Thierry assiste à l'arrestation de son voisin par une escouade de forces de l'ordre digne d'une série policière. On ne lui dit d'ailleurs pas grand-chose sur le moment, mais l'importance des moyens déployés lui font soupçonner quelque chose de grave. Il apprend que Guy est suspecté d’avoir enlevé, violé et tué plusieurs jeunes filles, notamment dans sa maison. Thierry n’a rien vu. Et Guy était si sympathique... Un voisin avec lequel il bricolait et partageait régulièrement apéros et barbecues. C'était son seul ami aussi…

Alors il voudrait que cela change, qu'on puisse rembobiner le fil des événements pour que Guy ne soit pas le monstre que les corps découverts dans le jardin de la maison accusent formellement ; il voudrait pouvoir à nouveau l'aider à réparer une fenêtre ou à bricoler dans sa cabane au fin fond de la forêt. Conseillé par le responsable de l'enquête il se met à relire son journal, cherchant et craignant tout à la fois d'y trouver des indices qui révèleraient la véritable nature de Guy. Pourquoi n'a-t-il rien vu, rien senti ? Etait-il à ce point aveuglé par son amitié ?

A travers l'introspection à laquelle se livre Thierry, c'est un homme introverti, solitaire, peu liant qui se révèle. Au point que son assistant à l'usine démissionne. Au point que sa femme s'en va. Alors Thierry comprend qu'il faut aller chercher plus loin, dans le monde perdu de son enfance, dans les souvenirs de ces étés passés dans la ferme de son grand-père. Ce terrible fait divers est le déclic qui amène ce taiseux, d'apparence si froide, qui ne sait pas exprimer les sentiments qui l'animent, à mener une quête à la recherche de lui-même. Ce voyage à l'intérieur de soi est bien mené et touchant ; il aurait été particulièrement réussi sans l'intervention, à la toute fin du récit, d'un personnage venu de nulle part qui, tel un deus ex machina, provoque la seule décision que Thierry devait prendre. C'est dommage, sa quête touchait à sa fin et il n'était à mon sens pas besoin de faire intervenir ce fantôme surgi du passé. Voilà le seul bémol à un récit intelligent dans lequel l'auteur déploie avec talent l'art de planter un décor, une atmosphère dans ce coin perdu de campagne.

 

Littérature française

voisinage / amitié / trahison / silence / déni /


Posté le 19/05/2021 à 16:49

Les enfants sont rois, Delphine de Vigan. Gallimard, 02/2021. 348 p. 20 € ****

         Kimmy Diore a disparu. Agée de 6 ans, la petite fille et son frère aîné sont les héros d'Happy Récré, une chaîne You Tube suivi par plusieurs millions d'abonnés. Clara Roussel fait partie de l'équipe chargée de l'enquête. Elle se plonge dans l'univers des chaînes familiales où les parents partagent avec les spectateurs les multiples aventures de leurs rejetons, à coup de défis divers et parfois absurdes, dans des mises en scène artificielles financées par des marques. Happy Récré n'échappe pas à la règle, menée par Mélanie Claux, candidate malheureuse à un jeu de téléréalité diffusé dans les années 2010. Nul doute que Mélanie trouve là un parfait exutoire pour ses ambitions déçues, persuadée qu'elle fait du même coup le bonheur de ses enfants. Mais Clara n'en est pas aussi sûre : sur les vidéos, Kimmy paraît de moins en moins coopérative.

         Delphine de Vigan nous entraîne dans un monde de paillettes, de bisous d'étoiles et de trucs de fou, où les enfants déballent de multiples cadeaux, où pendant 24 heures les parents disent oui à tout. Les enfants sont rois, jusqu'à l'écœurement, dans une surenchère permanente dont l'enjeu rapporte de juteux bénéfices pour les parents. C'est ce qui saute aux yeux de l'enquêtrice, de certains internautes et du lecteur. Aux profits dégagés par ces vidéos se pose le double problème de l'exploitation de ces enfants, plus ou moins complices de ce système qui bénéficie encore d'un certain vide juridique, et de l'ambition des parents qui comme Mélanie y trouvent là un moyen d'accéder à la célébrité. Après une première partie un peu longuette, le récit prend sa vitesse de croisière pour nous faire découvrir, de façon assez réussie, l'envers du décor. J'ai envie de faire le parallèle avec Florida, le dernier roman d'Olivier Bourdeaut où il est question des concours de mini miss. Dans les deux cas, il y a cette mère abusive et avide de gloire, qui n'hésite pas pour les réaliser à user de ses enfants sans aucune vergogne ; qu'on participe à des concours de beauté ou qu'on soit filmé du matin au soir, il y a cette terrible pression du regard de l'autre sans lequel on croit n'être rien, au prix de dégâts terribles quand ces enfants rois sont devenus adultes.

 

Catégorie : Littérature française

réseaux sociaux /  enfance / famille / maltraitance / estime de soi /


Posté le 10/05/2021 à 15:56

Le Doorman, Madeleine Assas. Actes Sud, 02/2021. 384 p. 22 € ****

         Il marche. Raymond est originaire d'Oran qu'il a quitté au moment des "événements" comme on nommait alors la guerre d'indépendance de l'Algérie. Il est devenu Ray depuis son arrivée aux Etats-Unis, et il marche donc, tous les jours ou presque, et parcourt sans relâche les rues de New-York, d'abord accompagné par son ami Salah, puis seul, après le départ de celui-ci. D'abord employé au marché aux poissons, il a obtenu un poste de portier dans une résidence de luxe au 10, Park Avenue. Tout en restant professionnel dans son uniforme aux galons dorés, il a noué des liens avec quelques-uns des occupants de l'immeuble qui semblent avoir une grande estime pour cet homme discret et efficace. Sous ses yeux se déroulent quarante ans de vie urbaine, dans le microcosme de la résidence, ou dans les menus incidents de son existence, avec ses relations amoureuses, ou dans le macrocosme de la ville, où Ray note les changements dans les comportements et les modes vestimentaires, ou les quartiers qui se transforment. Et puis, alors que s'approche la retraite, il y a l'attentat du 11 septembre 2001, qui n'est pas nommé, les personnages familiers qui disparaissent, c'est l'heure de quitter New-York.

         Cette fresque new-yorkaise aurait pu être longuette et sans surprise, il n'en est rien. A travers ce long voyage dans l'espace et dans le temps que nous fait faire l'auteur, qui semble connaître la ville comme Ray la liste des occupants du 10, Park Avenue, sont abordées les thématiques de l'exil, de l'amitié, de l'urbanisme, et aussi une belle galerie de personnages, à commencer par le protagoniste, observateur discret et plein de résilience, et guide merveilleux de cette ville qui, dit-on, ne dort jamais.

 

Roman lu dans le cadre des 68 premières fois.

 

Catégorie : Littérature française

Etats-Unis / New-York / exil / urbanisme / ville /


Posté le 01/05/2021 à 11:46

Sept gingembres, Christophe Perruchas. La Brune au Rouergue, 04/2020. 214 p. ****

         Une agence de com dans le Paris de 2019. Un cadre dirigeant quadragénaire, marié et père de deux enfants, qui poste de jolies photos de sa famille sur les réseaux sociaux et récolte commentaires élogieux et nombreux likes. Sauf que. Antoine est un prédateur, l'un de ceux qui se servent de leur pouvoir et de leur réussite pour aller pêcher sans vergogne parmi le cheptel féminin que leur offre leur entreprise. La femme est objet de désir et semble jouer le jeu, se dit Antoine, s'il en croit les échanges de SMS avec sa dernière conquête en date, Sarah, jeune stagiaire investie dans son travail.

Le gingembre, nous explique-t-on en exergue du roman, permet de se nettoyer le palais entre les plats de la cuisine traditionnelle japonaise. Les gingembres d'Antoine, ce sont ses posts idylliques, qui viennent couper ponctuellement une réalité tout autre : celle du milieu professionnel où officient RH et DG, un milieu de requins où la compétitivité est aussi naturelle que la tendance à abuser du café de chez Starbucks ; celle de la séduction et du pouvoir de l'homme en rut, littéralement, que l'idée d'un sexe épilé fait bander en réunion. Des scrupules ? Antoine n'en a aucun, qu'il s'agisse du fait de tromper sa femme ou de considérer ses conquêtes comme des objets. La réification de l'autre est le cadet de ses soucis. Alors évidemment, le jour où la chance tourne, il a du mal à comprendre. Sa lente mais inexorable descente aux enfers a sans doute de quoi réjouir : depuis MeToo, les salopards de son genre n'ont plus d'impunité et doivent rendre des comptes. Cependant, il y a dans la forme de ce roman quelque chose de dérangeant : le choix d'ancrer les faits dans une réalité très factuelle, sans analyse, donne l'impression au lecteur d'être une sorte de témoin parfaitement impuissant des méfaits de ce mâle dominant dans des relations hypersexualisées dont les partenaires sont plus ou moins consentantes – jusqu'à ne plus l'être du tout. L'auteur s'abstient volontairement de tout jugement, nous présente l'histoire d'un homme malade, incapable de réfréner ses pulsions, un peu à la manière du documentaire belge Striptease dont les réalisateurs avaient fait le choix de laisser la parole aux seuls protagonistes. Sur la forme, le récit est volontairement déstructuré, raconté par un "je" dont on se rend compte tardivement que c'est bien le même à chaque fois, tandis que l'ordre des chapitres ne respecte pas l'ordre chronologique ; les seuls repères sont ces posts qui appellent, alors que s'entame la dégringolade de leur auteur, de moins en moins de commentaires. C'est donc une œuvre déroutante, sur la forme et sur le fond, et un roman dont l'analyse a posteriori m'a fait davantage apprécier la profondeur qu'à la première lecture.

 

Roman lu dans le cadre des 68 premières fois.

 

Catégorie : Littérature française

harcèlement / viol / emprise / entreprise / pervers /


Posté le 01/05/2021 à 11:43

Florida, Olivier Bourdeaut. Finitude, 01/2021. 254 p. 19 € ****

         Pour ses sept ans, la mère d'Elizabeth lui offre une surprise : participer à un concours de mini miss. Chance de débutante, la petite fille gagne le premier prix. C'est la première étape d'un marathon de la beauté et de la rivalité qui va durer cinq ans. Cinq ans durant lesquels Elizabeth va participer chaque week-end à des compétitions, dont elle ne finira plus jamais la première. Cinq ans d'obéissance, à faire "ce qu'on a dit", à subir sans broncher séances interminables d'épilation – à son âge ! -, de maquillage et de coiffure, et à respecter les chorégraphies imposées par celle qu'elle surnomme la Reine Mère. Un singe savant. Jusqu'au jour où Elizabeth se révolte…

         Ainsi l'enfant passe-t-elle de "très belle et pas trop bête" à une adolescente bouffie dont le distributeur de boissons et autres consolations sucrées devient le meilleur ami. Dans la détestation de soi, il y a ensuite la période où Elizabeth sert de sésame aux garçons pour entrer dans la sexualité. Jusqu'à ce qu'elle tombe amoureuse. Alors pour l'amour, le vrai, elle va se transformer à nouveau : la grasse chenille quitte sa chrysalide pour devenir un papillon fin et élégant dont la beauté attire les hommes, y compris ceux que l'on ne voudrait pas. Retour des montagnes russes, voilà Elizabeth éjectée du monde où tout n'est qu'ordre et beauté, luxe, calme et volupté pour se retrouver à la rue. Une autre rencontre va l'amener à opérer une nouvelle transformation, et voilà le papillon qui se met à faire de la musculation de façon acharnée…

Il y a quelque chose de terrible à lire ce qui est présenté comme une sorte de confession : Elizabeth voue à ses parents une haine féroce, à sa mère d'abord qui l'a utilisée comme un objet, mais aussi à son père qu'elle a fini par appeler le Valet de la Reine Mère, lâche et heureux finalement que les concours de beauté lui permettent de passer des week-ends bien tranquille, et parfaitement aveugle face au malaise grandissant de sa fille. Mais la haine, elle la nourrit aussi envers elle-même, pratiquant la boulimie, puis les régimes, et enfin la musculation à outrance. Le corps, cet objet que l'on peut maltraiter tant qu'on veut, pour se venger de l'ambition maternelle dissimulée sous le fard et les fanfreluches de ces petites filles savamment dressées pour la compétition. Le corps, objet de désir et de haine, victime d'une sorte de narcissisme expiatoire. Elizabeth est partagée entre soumission et révolte, passivité et pugnacité ; elle est animée d'un désir d'indépendance qu'elle ne réalise pas – chaque changement chez elle est provoqué par la rencontre d'un homme. Le personnage pourrait être touchant, mais on peine à avoir de la sympathie pour elle. Peut-être le style très direct, parfois cru, choisi par Olivier Bourdeaut, ainsi que certains jeux de mots un peu faciles, y sont pour quelque chose. Je n'ai en tout cas pas retrouvé dans son troisième roman la magie et le brin de folie qui m'avaient tant touchée à la lecture de En attendant Bojangles.

 

Catégorie : Littérature française

beauté / famille / maltraitance / estime de soi / corps /


Posté le 27/04/2021 à 09:33

Indice des feux, Antoine Desjardins. La Peuplade, 01/2021. 343 p. 20 € ****