L'Usine à Paroles

Un grand lecteur lit au moins 20 livres par an. Un tiers des Français ne lit aucun livre, tandis que lire un livre par semaine ne concerne que 3% de la population (Daily Nord, mars 2009). Restons donc dans les "happy few" de Stendhal, et découvre ici, ami Lecteur, mes compte-rendu.

Le "O"

Je lis donc je suis ?

Leurs enfants après eux, Nicolas Mathieu. Actes Sud, 08/2018. 426 p. 21,80 € *****

         "Debout sur la berge, Anthony regardait droit devant lui.

A l'aplomb du soleil, les eaux du lac avaient des lourdeurs de pétrole. Par instant, ce velours se froissait au passage d'une carpe ou d'un brochet. Le garçon renifla. L'air était chargé de cette même odeur de vase, de terre plombée de chaleur. Dans son dos déjà large, juillet avait semé des taches de rousseur."

Ambiance campée en deux phrases : on y est. Une atmosphère justement restituée, qui sonne terriblement vrai : une région de l'Est économiquement sinistrée, des hauts fourneaux arrêtés.  où les jeunes s'ennuient et tuent le temps à coup de bière, de vodka tiède et de pétards. Nous sommes en 1992, un après-midi de canicule, Anthony, 14 ans, accompagné de son cousin, vole un canoë pour aller observer les naturistes. L'été s'étire en longueur, les jeunes s'ennuient et tuent le temps à coup de bière, de vodka tiède et de pétards. Ils se font aussi la promesse de ne pas devenir comme leurs parents, d'échapper à leur destin. Le long de quatre étés, jusqu'au soir de la finale de foot qui a promu les Bleus champions du monde du Mondial 1998, on suit Anthony, son cousin, Steph', Clem', Hacine, qui entrent progressivement dans l'âge adulte, vivent des désenchantements divers, partent ou au contraire restent prisonniers de leur destin tout tracé. Avec une question, en filigrane : serait-ce la désillusion qui rendrait qui ferait définitivement quitter les rivages de l'enfance ?

         Nicolas Mathieu a probablement puisé dans ses souvenirs personnels, qu'il s'agisse de raconter la glu de l'ennui estival ou le désir plus ou moins réalisable et fort de quitter la région. Il a trouvé un style, dont l'alliance du cru et du poétique fait parfois penser à Gavalda. Les dialogues sont criants de vérité. "Quel baltringue, Ayé, Azy…". Les personnages sont campés dans le réel, si proches aussi des ados de 2018, à l'exception des smartphones ; c'est l'ennui d'avant Internet, l'ennui des longs après-midi des samedis à traîner au centre des villages qu'on traverse avec sa mob trafiquée, des soirées autour des autos tamponneuses, qui finissent par des cuites…

A la fin, Anthony retourne au bord du lac des débuts. C'est le quatrième été, 8 ans ont passé. Devenu adulte et désormais employé, le jeune homme regarde un groupe de garçons et de filles "absolument jeunes", et finit par s'en aller, au guidon de sa moto. Il roule : "Dans ses mains, il retrouva la trépidation panique du moteur, le bruit infernal, le délicieux parfum des gaz d'échappement. Et une certaine qualité de lumière, onctueuse, quand juillet à Heillange retombait dans un soupir et qu'à la tombée du jour, le ciel prenait un aspect ouaté et rose. Ces mêmes impressions de soir d'été, l'ombre des bois, le vent sur son visage, l'exacte odeur de l'air, le grain de la route familier comme la peau d'une fille." Azy, c'est beau.

 

Posté le 09/01/2019 à 11:34