L'Usine à Paroles

Un grand lecteur lit au moins 20 livres par an. Un tiers des Français ne lit aucun livre, tandis que lire un livre par semaine ne concerne que 3% de la population (Daily Nord, mars 2009). Restons donc dans les "happy few" de Stendhal, et découvre ici, ami Lecteur, mes compte-rendu.

Le "O"

Je lis donc je suis ?

Sciences de la vie, Joy Sorman. Points, 08/2018. 235 p. 7 € et Douce, Sylvia Rozelier. Le Passage, 05/2018. 213 p. 18 €

         Une fois n'est pas coutume, je mêle le compte-rendu de deux ouvrages, dont l'histoire n'a pourtant rien de commun. Joy Sorman nous campe l'histoire de Ninon Moïse, issue d'une lignée de femmes victimes d'une sorte de malédiction familiale puisque chaque fille aînée souffre d'une pathologie mystérieuse qui varie selon les époques : maladies de peau, hystérie, syndrome de la Tourette, douleurs dorsales, surdité ou cécité… Les cas sont recensés depuis le 15ème siècle, et petit à petit racontés par sa mère Esther à Ninon au moment du coucher, une mère elle-même victime d'une anomalie de la vision qui lui fait voir le monde en noir et blanc. Que va-t-il m'arriver à moi, se demande Ninon, quelle forme va prendre l'hérédité ? Voilà qu'un matin elle se réveille, les deux bras en proie à une douleur fulgurante, une sorte de brûlure insupportable, sans que rien de visible ne se manifeste. Ninon ne peut plus porter de vêtements avec des manches, ni prendre de douche, ne supporte plus le moindre contact, des épaules aux poignets, se retire petit à petit de toute vie sociale, tandis que les médecins se perdent en conjectures et que personne, ni spécialiste, ni ergothérapeute, rebouteux, ou chamane, ne parvient à la soulager de son "allodynie tactile dynamique".

         Sylvia Rozelier, elle, nous livre un roman dont on peut supposer qu'il soit autobiographique, puisqu'elle fait allusion au Z commun de son patronyme et de celui de son amant. Elle nous raconte l'histoire d'un amour fou, passionnel, où les corps se consument tout autant que les esprits se perdent. Elle devient petit-à-petit hors d'elle-même, à fréquenter épisodiquement cet homme de vingt ans son aîné, qui lui ment sans vergogne, lui racontant par exemple qu'il doit passer plusieurs mois auprès de son ex femme qui souffre d'un cancer, jusqu'à ce qu'elle découvre que la maladie n'était que pure invention et moyen pratique pour justifier son absence. Pourtant, elle y retourne, le revoit, officialise sa relation avec cet homme qui sait user des mots pour mieux la manipuler, et il lui faudra huit ans pour parvenir à sortir de cette relation toxique. Le récit, rédigé sous un mode vocatif adressé à l'homme en question, revêt l'allure d'une sorte de règlement de comptes : elle en a bavé, et tient à le lui écrire.

         Deux romans assez courts, un peu plus de 200 pages, deux romans qui retracent le chemin long et douloureux vers une guérison, qu'elle soit physique ou psychologique. Non sans que l'expérience ait laissé des traces chez les deux protagonistes : Ninon use de l'encre du tatouage, tandis que Douce aime encore son salaud. Mais le point commun le plus évident entre les deux n'est pas là, mais réside dans le fait qu'ils sont basés sur un rien, un prétexte, et que leurs auteurs font la prouesse de tenir plus de deux cents pages sans grand-chose à se mettre sous la dent. Non que les récits soient ennuyeux, mais il y a de quoi être impressionné de voir comment on peut broder ainsi sur deux points de départ si maigres, sans être tentée par un rebondissement qui ferait sensation et fantaisie : nul chamane miraculeux pour Ninon, nul événement qui vient distraire Douce de son obsession. Seul le temps fait son œuvre. L'idée de prendre son mal en patience, d'attendre que le mal se guérisse de lui-même.  

 

 

Posté le 30/10/2018 à 17:15