L'Usine à Paroles

Un grand lecteur lit au moins 20 livres par an. Un tiers des Français ne lit aucun livre, tandis que lire un livre par semaine ne concerne que 3% de la population (Daily Nord, mars 2009). Restons donc dans les "happy few" de Stendhal, et découvre ici, ami Lecteur, mes compte-rendu.

Le "O"

Je lis donc je suis ?

Et soudain la liberté, Evelyne Pisier / Caroline Laurent. Les Escales, 12/2017 (Domaine français). 442 p. 19,90 €

Deux femmes au centre de ce roman : Evelyne Pisier, écrivain, enseignante et politologue, et sa mère, Mona. C'est autant l'histoire de l'une et de l'autre : devenue mère en 1941, Mona découvre le droit à la liberté, celle d'être femme, de s'affranchir de la tutelle maritale, de divorcer, de se mettre à travailler, tandis qu'Evelyne Lucie se détache de la figure paternelle, s'émancipe, milite dans des mouvements gauchistes, part à Cuba où elle devient la maîtresse de Fidel Castro, et fait les brillantes études auxquelles sa mère avait dû renoncer. Deux générations, deux portraits de femmes, l'une bénéficiant des premiers combats de l'autre et d'un changement de la société qui lui donne une liberté que sa mère n'a obtenue que de haute lutte. A travers elles, on quitte l'Indochine coloniale pour le Paris des années 60, puis Mai 68, la contraception, l'avortement, à travers le prisme de leur histoire individuelle.

Roman autobiographique, biographique, autofiction, le livre est difficile à classer. Parce que ce projet d'écriture à quatre mains, entre une intellectuelle vieillissante et malade, et une jeune agrégée de lettres et éditrice, s'est trouvé brusquement interrompu à la mort de la première. Quoi faire de cet ample manuscrit, auquel manquaient des scènes, et que les deux femmes avaient entrepris de retravailler ensemble ? Le terminer. C'est le pari qu'a fait Caroline Laurent, surmontant son sentiment de perte et tous ses doutes, dont elle fait état dans de courts chapitres qui viennent interrompre et rythmer le récit. On pourrait lui reprocher une trop grande présence, une sorte d'intrusion dans le roman biographique, mais il donne corps au projet, le rend réel, approchable. Ainsi Caroline Laurent écrit-elle que le personnage de Marthe, la bibliothécaire de Saigon devenue amie de Mona, est inventé, pour la simple et bonne raison qu'il lui a permis d'expliquer comment la mère d'Evelyne a découvert Le deuxième sexe de Beauvoir, et décidé d'entamer son propre combat pour la liberté. De biographe, elle devient romancière elle aussi, comblant les trous maintenant que l'héroïne n'est plus là pour la guider, et se produit alors un effet d'enchâssement, de roman dans le roman, de mise en abîme, qui me paraît avoir toute sa place : on lit ce roman pour l'histoire d'Evelyne Pisier, l'agrégée de droit public, femme libre, pour celle de sa mère, libérée des chaînes du mariage, d'un homme brutal et des conventions de l'époque, mais aussi pour le "work in progress" de Caroline Laurent.

L'ouvrage se lit comme un roman précisément, porté par la plume de Caroline Laurent, fluide et pleine d'aisance, qui sait distiller l'émotion sans sombrer dans le pathos. Une belle lecture.

 

Roman lu dans le cadre du Prix des Lectrices de Elle

 

Posté le 09/03/2018 à 18:33