L'Usine à Paroles

Un grand lecteur lit au moins 20 livres par an. Un tiers des Français ne lit aucun livre, tandis que lire un livre par semaine ne concerne que 3% de la population (Daily Nord, mars 2009). Restons donc dans les "happy few" de Stendhal, et découvre ici, ami Lecteur, mes compte-rendu.

Le "O"

Je lis donc je suis ?

Ah ! ça ira, Denis Lachaud. Actes Sud, 08/2015. 426 p. 21,80 € ****

         Antoine est commandité pour une mission particulière : avec deux comparses, il s'agit d'enlever le président de la République et de s'exprimer publiquement pour dénoncer les inégalités du régime soi-disant démocratique. L'élu est assassiné, Antoine retrouvé et emprisonné pendant une vingtaine d'années. A sa sortie, en 2037, il est accueilli par sa fille Rosa. Elle semble avoir hérité de la même fibre révolutionnaire que son père, et se retrouve à la tête d'un mouvement pacifiste et citoyen qui dénonce l'inflation, l'impossibilité de trouver un logement décent, et le regroupement de tous les demandeurs d'asile dans des ZeST, Zones de Séjour Temporaire installées dans les faubourgs des grandes villes, où des employeurs sans scrupules exploitent la population en attente d'accueil. LE climat social est injuste et tendu. Jusqu'au jour où un maraicher se fait confisquer son étal et, devant l'inaction des forces publiques, s'immole par le feu. La protestation gronde. Rosa et son ami Rufus décident d'agir et vont camper sur les Champs Elysées. Ils sont rejoints au cours de la nuit par des dizaines d'autres militants prévenus via les réseaux sociaux…  

         Voilà le nœud du roman : la filiation. Vingt ans plus tôt, son père avait fait le choix d'une action armée et violente pour faire entendre ses revendications. Rosa, elle, qui porte son nom en hommage à Rosa Luxembourg, se retrouve malgré elle à la tête d'un mouvement pacifiste violemment réprimé par l'Etat – des répressions policières qui ont trouvé ces derniers temps, avec le mouvement des gilets jaunes, un certain écho, à la différence près ce "groupe des 68" échappe aux casseurs – mais qui parvient à se faire entendre. Le roman de Denis Lachaud, allusion très claire aux chant révolutionnaire de 1789, met en scène de jeunes militants qui semblent avoir retrouvé les idéaux dont la jeunesse désenchantée des années 2010-2020 semble manquer. De quoi attendre des lendemains meilleurs ?


 

Posté le 09/01/2019 à 13:01

Les chemins de Damas, Pierre Bordage. Le Livre de Poche, 01/2014. 505 p. 7,60 € **

         Après un long conflit contre les nations musulmanes, la vieille Europe a sombré dans la misère, et voit proliférer nombre de bandes et de milices, habités de préjugés racistes. Quelques privilégiés s'en sortent, abrités dans des résidences très surveillées. Jemma fait partie de ces élus, jusqu'au jour où sa fille disparaît sans traces apparentes de violence. Fugue ou enlèvement ? Jemma ne croit pas à la première hypothèse, et est prête à tout pour retrouver sa fille. Elle trouve un curieux allié en la présence d'un certain Luc, un personnage dépenaillé avec lequel elle va entreprendre l'impossible : se rendre aux confins du Moyen-Orient aux frontières infranchissables pour savoir ce qu'il est advenu de sa fille.

         A travers ce récit, c'est la remise en cause de notre société et le développement d'une hypothèse d'évolution qui sont présentés. Le récit, parfois rocambolesque, paraît un prétexte pour dénoncer les excès de ce futur assez plausible. Les personnages sont d'ailleurs assez plats, puisque l'important n'est pas là.


 

Posté le 09/01/2019 à 13:00

Le cri, Nicolas Beuglet. Pocket, 01/2018 (Thriller). 556 p. 8,30 €                          ***

Environs d'Oslo, hôpital psychiatrique de Gaustad. Le patient 488, surnommé ainsi à cause des chiffres qu'il porte gravés sur la chair de son front, s'est suicidé. Il a la bouche grande ouverte, figée sur un cri d'épouvante, dans la même attitude que l'homme du tableau de Munsch. L'inspectrice Sarah Geringën, en pleine séparation avec son conjoint, doute de la thèse du suicide, d'autant que le verdict du légiste est que l'homme est littéralement mort de peur. Commence alors une enquête qui la conduit en France où elle rencontre un journaliste, frère d'un scientifique impliqué dans des expériences médicales et mort accidentellement. Sarah et le journaliste découvrent l'implication de la CIA dans ces expériences et doivent mener à bien leur enquête alors que le fils adoptif du journaliste a été enlevé et qu'on menace de le torturer s'ils ne parviennent pas à découvrir la vérité...

Un thriller haletant qui combine tous les éléments du genre : une enquête pleine de rebondissements, des révélations successives, deux enquêteurs courageux mais non dénués de failles, une tension croissante avec la captivité du petit garçon qui risque de subir les pires sévices si les deux héros ne parviennent pas à découvrir la vérité sur ces expérimentations scientifiques inhumaines, et le début d'une intrigue amoureuse un peu attendue – Sarah, en mal d'enfant, ne peut qu'être attirée par ce journaliste plein de tendresse pour son neveu qu'il a adopté. C'est cousu de fil blanc, certes, mais le récit remplit son contrat et, cerise sur le gâteau, tout finit bien, sauf pour les méchants.


 

Posté le 09/01/2019 à 12:57

La boîte de Pandore, Bernard Werber. Albin Michel, 09/2018. 543 p. 22,90 € **

René Toledano est professeur d'histoire. Sa collègue Elodie l'emmène un soir assister à un spectacle d'hypnose sur une péniche appelée "La Boite de Pandore". Désigné par l'hypnotiseuse, il parvient à atteindre le niveau de ses vies antérieures et découvre qu'il a été soldat durant la première guerre mondiale et qu'il a perdu la vie sur le front. Epouvanté par la violence de la mort de son ancien "moi", il s'enfuit et se fait alors agresser par un skinhead allemand. En se défendant, il provoque la mort de son agresseur et jette son corps dans la Seine. Désemparé, il décide de retourner voir l'hypnotiseuse afin qu'elle annule les conséquences de ce qu'il a vu de ses vies antérieures. Elle ne peut revenir en arrière mais lui propose de découvrir d'autres de ses vies antérieures : il remonte alors le temps, se découvre ancienne comtesse mourante, Indienne séductrice, galérien révolté, et enfin habitant de l'Atlantide lors de sa première incarnation… un monde merveilleux de paix et de bonheur, menacé par un raz-de-marée. Comment peut-il intervenir et sauver ce monde ?

René Tolédano est un enseignant tout à fait ordinaire, si ce n'est qu'il est obsédé par la vérité historique niée par la version officielle des historiens, qui se sont conformés aux politiques dominants. Sa régression hypnotique lui fait prendre conscience que le mythe de l'Atlantide recouvre en réalité un fait bien réel, dont il se donne mission de prouver la véracité au monde. Il tâche ainsi de persuader ses élèves que l'enseignement traditionnel est un vaste mensonge. Ses classes éberluées finissent par se plaindre, on le menace de mise à pied, il finit par démissionner, déterminé à sauver l'Atlantide. Il emmène avec lui l'hypnotiseuse qu'il a largement convaincue, alors même que cette dernière s'avère incapable de se connecter à ses vies antérieures, en raison d'un blocage de son subconscient que René va tenter de lever.

L'histoire repose donc sur cette notion de métempsychose, et la possibilité de dialoguer avec ses moi antérieurs. Si l'on accepte le postulat, on suit avec plaisir les aventures de René dans ce récit plein de rebondissements et d'idées altruistes ; si on le réfute, l'histoire passe au mieux pour un récit d'aventures rocambolesques auquel on va adhérer avec suspicion et parfois agacement, tant l'auteur ne craint pas les invraisemblances ou de mélanger toute la mythologie. Outre l'Atlantide, il convoque l'Arche de Noé, les Sumériens, les manuscrits de la Mer morte, tout y passe et se justifie par la quête de vérité de René. On referme ce livre après s'être bien distraits, non sans se demander si, au fond, on ne nous mentait pas depuis le début : la terre est peut-être bien plate et l'homme n'a jamais marché sur la lune…


 

Posté le 09/01/2019 à 12:56

Le poids du monde, David Joy / Trad. de l'anglais. Sonatine, 08/2018. 310 p. 21 € ****

Thad Broom et Aiden McCall sont amis depuis l'enfance. Après s'est battu comme soldat en Afghanistan, Thad revient dans son village natal des Appalaches, et s'installe dans une vieille caravane près de la maison de sa mère avec laquelle vit désormais Aiden. Il est profondément marqué par les atrocités qu'il a vues ou commises et consomme de la méthamphétamine avec Aiden. Alors qu'ils rendent visite à leur dealer, celui-ci se donne la mort. Ils se retrouvent soudain avec une grande quantité de drogue et d'argent dans les mains. Thad en profite pour tenter de séduire des filles tout aussi accros que lui, tandis qu'Aiden est bien décidé à écouler la meth auprès d'un autre dealer. Les choses vont mal tourner pour les deux hommes...

Un roman noir, très noir, dans lequel les deux hommes se retrouvent embarqués dans une spirale de l'horreur et de la violence. Victime du syndrome de stress post traumatique, Thad est devenu entièrement dépendant à une drogue qui l'empêche de dormir et de retrouver le cauchemar de la guerre au Moyen-Orient. S'il parvient au début, grâce à la présence d'Aiden, à retrouver un semblant de vie normale, la mort de son chien va le faire basculer dans une folie qui s'ancre bien avant sa période militaire. Aiden, qui lui doit d'avoir échappé au foyer où on voulait le placer, ne peut rien faire d'autre que de le suivre, et se retrouve pris dans la spirale de la vengeance. Il y a un mélange d'écœurement et de fascination à voir les mâchoires du piège se refermer implacablement sur Thad et Aiden. Seule lueur dans le crépuscule où s'enfoncent irrémédiablement les deux hommes, la présence d'April, la mère de Thad. Elle n'a connu que le pire de l'existence : violée, stigmatisée, mère trop jeune, mariée à un homme violent qui a heureusement fini par mourir, lui laissant en héritage une maison et deux hectares et demi de terrain, elle ne vit que dans l'espoir de vendre sa maison et son terrain pour se faire une nouvelle vie, ailleurs. Récit noir, efficace, à la mécanique aussi implacable que l'obscurité qui vient envahir le terrain d'April, lorsque le soleil bascule derrière la montagne.


 

Posté le 09/01/2019 à 12:50

Les nouvelles aventures du fakir au pays d'IKEA, Romain Puertolas. Le Dilettante, 02/2018. 285 p. 20 €                                                                                                     ***

Ajatashatru Lavash Patel s'est embourgeoisé depuis le succès de son premier roman. C'est que lui reproche sa femme, à raison. Il décide de se reprendre en main, en commençant par reprendre son entraînement de fakir. Pour cela, quoi de mieux qu'un lit à clous. Malheureusement, le modèle qu'il avait repéré, le KisifrØsypik, ne figure plus sur le catalogue IKEA. Il décide de partir pour la Suède, afin de rencontrer directement le fondateur du magasin de meubles. Evidemment, il entame un périple plus que rocambolesque.

Puertolas a l'art de mêler drame et humour, c'est ce qui fait le charme de ses romans. Ajatashatru est un faux candide à l'épreuve de la cruauté des hommes, sa naïveté le sauve des pires horreurs et le tire des situations les plus inextricables, quitte à ce que ce soit un peu tiré par les cheveux. Mais ne boudons pas ce plaisir de lecture, et sourions de l'horrible mais vénérable maître Baba Orhom et des tours de prestidigitation appris par le fakir, qui permettent à des réfugiés de trouver asile en France.


 

Posté le 09/01/2019 à 12:49

La tête sous l'eau, Olivier Adam. Robert Laffont, 08/2018. 218 p. 16,60 € ***

Antoine, 15 ans, a dû suivre ses parents en Bretagne. Il surfe sur les vagues pour oublier la disparition de sa sœur, Léa, qui a eu lieu quelques mois plus tôt. Pour oublier aussi la dissolution de sa famille. En effet, la mère est partie avec un autre homme, le père surnage en remplissant la rubrique des chiens écrasés du quotidien local. L’enquête piétine depuis des mois, quand Léa est soudainement retrouvée. Blessée, brisée, mutique. La famille tente alors de se recomposer pour l’aider à se reconstruire…

L'auteur reprend des thèmes qui lui sont chers : la disparition, et les liens frère-sœur. On ne peut que penser à Je vais bien, ne t'en fais pas. A quelques différences près : Léa est bien vivante, même si elle est profondément affectée par sa séquestration. L'histoire est entièrement racontée par Antoine, qui souffre de son asthme, lequel manque de lui coûter la vie. Ce qui ressort en filigrane de ce récit, c'est la façon dont les membres d'une famille s'opposent, avant de pouvoir se ressouder pour faire face à l'adversité et à la cruauté des hommes. Un roman qui s'adresse aux grands adolescents.

Mention particulière aux documentalistes : "Je passe devant l'infirmerie et continue jusqu'au CDI. La documentaliste me laisse m'assoir sans poser de question. C'est une grosse femme triste et sans âge, qu'on imagine sans vie, avec sa vieille maman, ses livres et ses chats, sans doute à tort. Le seul truc qui la gêne, c'est le bruit. Tant qu'on ferme sa gueule et qu'on reste bien sagement à sa table à lire ou devant l'ordinateur elle ne moufte pas. Pas le genre à faire la police des emplois du temps, à vérifier qui sèche les cours ou pas." (p.153). [...] "Puis elle se lève et m'entraîne jusqu'à l'infirmerie. Elle me soutient, je sens son odeur de sueur acide et de déodorant bon marché […]." (p.156).


Posté le 09/01/2019 à 12:44

Fendre l'armure, Anna Gavalda. Le Dilettante, 04/2017. 285 p. 17 €                  ***

Sept nouvelles. Une jeune employée d'animalerie un peu paumée rencontre un jeune homme des beaux quartiers, poète à ses heures. Un routier amène son chien, fidèle compagnon de ses périples autoroutiers, chez le vétérinaire pour le faire euthanasier. Un père conduit sa petite fille à son restaurant préféré – le fast food. Un homme raconte sa drôle d'amitié avec son voisin de palier qui a fini par se suicider…

Des rencontres vraies, auxquelles Gavalda sait mettre juste ce qu'il faut d'émotion pour qu'elles soient touchantes, et une touche d'incroyable – de coïncidence, d'invraisemblable – pour qu'elles aient de la magie. Une mention particulière à la première nouvelle, qui allie langage familier et langue soutenue, comme l'auteur sait faire, et qui s'achève sur une incertitude si plausible.


 

Posté le 09/01/2019 à 11:55

Grossir le ciel, Franck Bouysse. Le Livre de Poche, 03/2017. 235 p. 6,90 € ****

Gus vit seul aux Doges, dans un coin reculé des Cévennes. Il habite une ferme qu'il a héritée de ses parents, et se contente d'une vie rude, liée aux saisons : s'occuper des bêtes, de la terre, couper du bois. Seul être humain à la ronde avec lequel il daigne échanger, Abel, son voisin. Les deux hommes n'ont pas d'affinités particulières mais s'entraident quand il le faut et ne dédaignent pas partager de temps en temps une bouteille. Les choses pourraient durer longtemps ainsi, n'étaient une tache de sang et des cris que Gus entend un soir. Plus tard, son chien se fait attaquer et il repère des traces de petits pieds nus dans la neige. Y a-t-il un lien avec Abel ?

Ce roman, publié dans la collection policier, est plutôt un roman noir. Il fait la part belle à la nature, et aux hommes taciturnes, solitaires et travailleurs qui en vivent. Gus et Abel se côtoient depuis dix ans, sans jamais vraiment se connaître, sans jamais avoir vraiment tenté de parler de ce qui a brouillé leurs familles. Ils partagent une éducation à la dure, portent des blessures mal guéries, et respectent tacitement le territoire de l'autre, sans chercher à nouer une véritable amitié. Un crescendo d'événements va rompre le cours de leur vie, et révéler sous l'apparente normalité de ces personnages un secret bien enfoui.


 

Posté le 09/01/2019 à 11:53

Le grand jeu, Céline Minard. Rivages, 05/2016. 190 p. 18 € ****

Une jeune femme décide de s'isoler dans les montagnes, à la recherche de solitude, à 2500 mètres d'altitude. Elle a fait installer un refuge hyper moderne, une sorte de cocon complètement étanche accroché à la montagne, et crée un petit potager, comptant sur ses récoltes pour vivre en complète autarcie. Elle part en expédition à la découverte de son territoire, accomplit de longues randonnées, et passe des nuits à la belle étoile, comme pour se mettre à l'épreuve. C'est durant une de ces expéditions qu'elle découvre, au cœur de la montagne, la présence d'un ermite. Les deux personnages s'observent puis finissent par faire connaissance.

Drôle d'expérience que tente cette femme, avec son abri et son équipement hi-tech dernier cri, où se mélangent apport technique contemporain et techniques ancestrales de survie. Elle parvient à faire pousser des courgettes, des pommes de terre et des poireaux malgré une saison estivale très courte, s'avère d'une endurance hors du commun, et pleine de ressources : outre ses connaissances de la faune et de la flore – est-elle biologiste ? On l'ignore, mais on peut l'imaginer, pourquoi pas, professeur de SVT -, elle est dotée d'une résistance physique qui lui permet de nombreuses escalades et d'une technique qui relève d'un niveau d'alpinisme confirmé. Elle tient bien l'alcool aussi, qu'elle partage avec l'ermite, et semble d'une solidité morale à toute épreuve. A travers son expérience de la solitude, la jeune femme tente de répondre à de nombreuses questions existentielles ou métaphysiques. Se mettre à l'épreuve, endurer la solitude, le froid, les intempéries, lui apportent déjà des éléments de réponse.

Son séjour, qui ne s'arrête pas à la fin de l'ouvrage, est une quête d'elle-même. Elle va au bout des choses, à force d'ascèse et de solitude. Emmenée par l'ermite, elle est capable, au bout du bout, de tenir sur la slackline que son étrange acolyte a tendue entre deux rochers. Tout un symbole : la mise en danger, le défi fait à soi-même et à l'autre, le but à atteindre, le dépassement de soi et de ses propres peurs.


 

Posté le 09/01/2019 à 11:51

Leurs enfants après eux, Nicolas Mathieu. Actes Sud, 08/2018. 426 p. 21,80 € *****

         "Debout sur la berge, Anthony regardait droit devant lui.

A l'aplomb du soleil, les eaux du lac avaient des lourdeurs de pétrole. Par instant, ce velours se froissait au passage d'une carpe ou d'un brochet. Le garçon renifla. L'air était chargé de cette même odeur de vase, de terre plombée de chaleur. Dans son dos déjà large, juillet avait semé des taches de rousseur."

Ambiance campée en deux phrases : on y est. Une atmosphère justement restituée, qui sonne terriblement vrai : une région de l'Est économiquement sinistrée, des hauts fourneaux arrêtés.  où les jeunes s'ennuient et tuent le temps à coup de bière, de vodka tiède et de pétards. Nous sommes en 1992, un après-midi de canicule, Anthony, 14 ans, accompagné de son cousin, vole un canoë pour aller observer les naturistes. L'été s'étire en longueur, les jeunes s'ennuient et tuent le temps à coup de bière, de vodka tiède et de pétards. Ils se font aussi la promesse de ne pas devenir comme leurs parents, d'échapper à leur destin. Le long de quatre étés, jusqu'au soir de la finale de foot qui a promu les Bleus champions du monde du Mondial 1998, on suit Anthony, son cousin, Steph', Clem', Hacine, qui entrent progressivement dans l'âge adulte, vivent des désenchantements divers, partent ou au contraire restent prisonniers de leur destin tout tracé. Avec une question, en filigrane : serait-ce la désillusion qui rendrait qui ferait définitivement quitter les rivages de l'enfance ?

         Nicolas Mathieu a probablement puisé dans ses souvenirs personnels, qu'il s'agisse de raconter la glu de l'ennui estival ou le désir plus ou moins réalisable et fort de quitter la région. Il a trouvé un style, dont l'alliance du cru et du poétique fait parfois penser à Gavalda. Les dialogues sont criants de vérité. "Quel baltringue, Ayé, Azy…". Les personnages sont campés dans le réel, si proches aussi des ados de 2018, à l'exception des smartphones ; c'est l'ennui d'avant Internet, l'ennui des longs après-midi des samedis à traîner au centre des villages qu'on traverse avec sa mob trafiquée, des soirées autour des autos tamponneuses, qui finissent par des cuites…

A la fin, Anthony retourne au bord du lac des débuts. C'est le quatrième été, 8 ans ont passé. Devenu adulte et désormais employé, le jeune homme regarde un groupe de garçons et de filles "absolument jeunes", et finit par s'en aller, au guidon de sa moto. Il roule : "Dans ses mains, il retrouva la trépidation panique du moteur, le bruit infernal, le délicieux parfum des gaz d'échappement. Et une certaine qualité de lumière, onctueuse, quand juillet à Heillange retombait dans un soupir et qu'à la tombée du jour, le ciel prenait un aspect ouaté et rose. Ces mêmes impressions de soir d'été, l'ombre des bois, le vent sur son visage, l'exacte odeur de l'air, le grain de la route familier comme la peau d'une fille." Azy, c'est beau.

 

Posté le 09/01/2019 à 11:34

Torrents, Christian Carayon. Fleuve Noir, 08/2018. 332 p. 19,90 € ****

         1984, Fontmile, une petite ville tranquille des Pyrénées. On découvre des morceaux de corps humain dans la rivière, soigneusement découpés. Les victimes sont assez vite identifiées : il s'agit de deux femmes portées disparues depuis plusieurs années, dont l'une, Emilie, était la petite amie de François Neyrat. Les soupçons se portent sur son père, chirurgien à la retraite, qui possède les compétences pour démembrer un cadavre. C'est sa fille aînée qui l'a dénoncé. François, qui refuse de croire son père coupable, et ne comprend pas le geste de sa sœur, entreprend des recherches qui lui font remonter le cours de l'histoire et reconstituer le passé de son père...

         A travers son enquête, François apprend à connaître un peu mieux son père, un personnage distant et taiseux, pour lequel il nourrit une affection qui n'ose s'exprimer. Et puis, il y a Marie, la sœur aînée, avec laquelle François et Valentine, sa sœur cadette, sont brouillés. Marie qui dénonce son père en l'accusant d'actes incestueux, Marie qui semble avoir une revanche à prendre. Pour injuste que François trouve ces accusations, il n'en est pas moins ébranlé : le doute instille en lui un véritable malaise, et c'est là sa motivation principale à découvrir la vérité. Il s'agit d'innocenter son père, certes, mais aussi de donner tort à Marie, celle par qui le scandale est arrivé. Le récit s'ouvre sur la convocation de François à la gendarmerie, appelé à témoigner alors que son père vient d'être arrêté, et enchaîne sur des souvenirs qui viennent éclairer son enquête ; s'ajoutent les propos de Camus, un ami de la famille et ancien policier, qui tâche d'aider François et Valentine tout en préservant le secret du père. La chronologie est un peu complexe, l'intrigue aussi, riche en fausses pistes, oscillant entre le présent et la période noire de l'Épuration, mais elle est portée par le fil conducteur des doutes de François, des non-dits familiaux et des mensonges, jusqu'à un dénouement haletant.

 

Posté le 09/01/2019 à 11:30

Helena, Jérémy Fel. Rivages, 08/2018. 732 p. 23 € ****

         Kansas, un été caniculaire. Hayley, 16 ans, s'apprête à participer à un tournoi de golf, et tombe en panne en pleine campagne. Norma, une mère de famille préoccupée par la prochaine participation de sa fille de 8 ans à un concours de mini-miss, lui propose de l'héberger en attendant que le garagiste ait pu réparer la voiture. Hayley passe donc la nuit chez Norma, où elle fait la connaissance de Tommy, le benjamin de Norma, un adolescent renfermé et tourmenteur d'animaux. Son court séjour va rapidement tourner au cauchemar...

         Roman polyphonique où ces trois personnages, tous des monstres à leur façon, se trouvent réunis par ce qu'ils partagent, une furieuse envie de vivre. Tous trois cabossés par la vie, ils sont à la fois victime et bourreau - Norma fait preuve d'une cruauté extrême, Hayley d'une sauvagerie sans pareille, sans parler du jeune Tommy qui jouit sur des cadavres. La panne de voiture vire très vite au cauchemar et entraîne le lecteur dans une succession de rebondissements dont on se demande comment l'auteur va leur trouver un dénouement. C'est noir, violent physiquement et psychologiquement ; les seuls traits de lumière sont incarnés par Graham, le fils aîné de Norma, et par la petite fille, victime collatérale de la folie des trois personnages principaux.


Posté le 09/01/2019 à 11:27

Sciences de la vie, Joy Sorman. Points, 08/2018. 235 p. 7 € et Douce, Sylvia Rozelier. Le Passage, 05/2018. 213 p. 18 €

         Une fois n'est pas coutume, je mêle le compte-rendu de deux ouvrages, dont l'histoire n'a pourtant rien de commun. Joy Sorman nous campe l'histoire de Ninon Moïse, issue d'une lignée de femmes victimes d'une sorte de malédiction familiale puisque chaque fille aînée souffre d'une pathologie mystérieuse qui varie selon les époques : maladies de peau, hystérie, syndrome de la Tourette, douleurs dorsales, surdité ou cécité… Les cas sont recensés depuis le 15ème siècle, et petit à petit racontés par sa mère Esther à Ninon au moment du coucher, une mère elle-même victime d'une anomalie de la vision qui lui fait voir le monde en noir et blanc. Que va-t-il m'arriver à moi, se demande Ninon, quelle forme va prendre l'hérédité ? Voilà qu'un matin elle se réveille, les deux bras en proie à une douleur fulgurante, une sorte de brûlure insupportable, sans que rien de visible ne se manifeste. Ninon ne peut plus porter de vêtements avec des manches, ni prendre de douche, ne supporte plus le moindre contact, des épaules aux poignets, se retire petit à petit de toute vie sociale, tandis que les médecins se perdent en conjectures et que personne, ni spécialiste, ni ergothérapeute, rebouteux, ou chamane, ne parvient à la soulager de son "allodynie tactile dynamique".

         Sylvia Rozelier, elle, nous livre un roman dont on peut supposer qu'il soit autobiographique, puisqu'elle fait allusion au Z commun de son patronyme et de celui de son amant. Elle nous raconte l'histoire d'un amour fou, passionnel, où les corps se consument tout autant que les esprits se perdent. Elle devient petit-à-petit hors d'elle-même, à fréquenter épisodiquement cet homme de vingt ans son aîné, qui lui ment sans vergogne, lui racontant par exemple qu'il doit passer plusieurs mois auprès de son ex femme qui souffre d'un cancer, jusqu'à ce qu'elle découvre que la maladie n'était que pure invention et moyen pratique pour justifier son absence. Pourtant, elle y retourne, le revoit, officialise sa relation avec cet homme qui sait user des mots pour mieux la manipuler, et il lui faudra huit ans pour parvenir à sortir de cette relation toxique. Le récit, rédigé sous un mode vocatif adressé à l'homme en question, revêt l'allure d'une sorte de règlement de comptes : elle en a bavé, et tient à le lui écrire.

         Deux romans assez courts, un peu plus de 200 pages, deux romans qui retracent le chemin long et douloureux vers une guérison, qu'elle soit physique ou psychologique. Non sans que l'expérience ait laissé des traces chez les deux protagonistes : Ninon use de l'encre du tatouage, tandis que Douce aime encore son salaud. Mais le point commun le plus évident entre les deux n'est pas là, mais réside dans le fait qu'ils sont basés sur un rien, un prétexte, et que leurs auteurs font la prouesse de tenir plus de deux cents pages sans grand-chose à se mettre sous la dent. Non que les récits soient ennuyeux, mais il y a de quoi être impressionné de voir comment on peut broder ainsi sur deux points de départ si maigres, sans être tentée par un rebondissement qui ferait sensation et fantaisie : nul chamane miraculeux pour Ninon, nul événement qui vient distraire Douce de son obsession. Seul le temps fait son œuvre. L'idée de prendre son mal en patience, d'attendre que le mal se guérisse de lui-même.  

 

 

Posté le 30/10/2018 à 17:15

Le cœur converti, Stefan Hertmans / Trad. du néerlandais. Gallimard, 06/2018 (Du Monde entier). 364 p. 21,50 €

         Au 11ème siècle, une jeune noble normande et un étudiant juif tombent amoureux et n'ont d'autre solution pour s'aimer que de fuir Rouen où leur amour est considéré comme contre nature. Hertmans se base sur quelques parchemins et reconstitue l'histoire de ce couple qui a dû fuir l'ire paternelle et le chemin tout tracé que ses origines avaient décidé pour la belle Vigdis devenue Hamoutal une fois convertie. L'auteur se prend de passion pour ce village de Monieux où il vit, qui possèderait un trésor datant de cette époque, et pour cette histoire dont on sait finalement si peu de choses ; il mêle dans son roman reconstitution historique, fiction, et ses démarches au présent pour mener une enquête qui ne lui livre que peu d'éléments et le contraint à inventer une histoire plausible. J'ai été impressionnée par le travail de recherche qu'il a accompli, et par sa capacité à combler les trous d'une histoire dont on a pour seule assurance le fait que les protagonistes aient existé. Du beau travail, et quel effarement de découvrir le destin de Vigdis, qui finit folle et édentée dans le village de Monieux !


 

Posté le 30/10/2018 à 17:14

La chance de leur vie, Agnès Desarthe. L'Olivier, 08/2018. 297 p. 19 €

         Hector vient d'être nommé professeur dans une université de Caroline du Nord. Il s'y installe avec sa femme Sylvie et leur fils Lester. Une nouvelle vie qui commence. Sylvie a suivi son mari, elle est femme au foyer, et ne déteste pas dire d'elle, lors de dîners organisés avec les collègues d'Hector, qu'elle n'est rien. Elle se met à la poterie tout de même, tâchant d'oublier le fait que son mari se soit découvert une vocation de séducteur : de grisonnant et vieillissant en France, il a acquis auprès de ses collègues féminines à l'université une aura dont il profite. Pendant ce temps, Lester, qui a pris le nom d'Absalom Ansalom – en double - rassemble autour de lui des adolescents un peu perdus auxquels il tâche de transmettre sa ferveur religieuse.

         La famille passe une année ou presque dans une maison où règne le crème, moquette crème, murs crème, rideaux de même couleur, objets de décoration savamment distillés, du crème jusqu'à la nausée comme on pourrait l'avoir à manger un cheese-cake à la vanille trop sucré  ; Hector est charmant mais d'un égoïsme confondant, Sylvie d'une passivité qui confinerait à la bêtise si elle n'avait lu, un par un et dans l'ordre du classement, tous les livres de la bibliothèque de son mari ; quant à Lester-Absalom, il prie pour ses parents tout en les plaignant secrètement. Trois êtres qui donnent l'impression de vivre en passant à côté les uns des autres, dans une comédie qui griffe le milieu universitaire américain, et nous donne à voir les ambitions déçues.

 

Posté le 30/10/2018 à 17:13

Chien-Loup, Serge Joncour. Flammarion, 08/2018. 476 p. 21 €

Franck et Lisa louent une maison perdue dans le Lot. Franck est très inquiet à l'idée d'être privé de réseau, tandis que Lise se réjouit de passer trois semaines au calme et en pleine harmonie avec la nature. Mais la nature est rude et ses habitants parfois inquiétants, comme ce chien-loup esseulé qui se rapproche du couple. Et le lieu est chargé d'histoire : au cours de la première guerre mondiale, un dompteur s'est installé sur la montagne avec ses lions qu'il nourrit de braconnage, au grand dam des habitants du village. Serge Joncour confronte la modernité d'un couple et une population villageoise pétrie de superstitions, et montre que la sauvagerie n'est pas toujours propre au passé ni là où l'on croit. Il insiste beaucoup sur la bestialité, celle des animaux, les fauves bien sûr, mais aussi la faune locale, et celle des hommes : dans le charnier des tranchées, dans la chasse et le comportement des viandards. En réaction, Franck et Lisa sont des agneaux que le loup risque de dévorer : vegans convaincus, ils permettent à l'auteur de tenir un discours sur la consommation de viande, repris en écho par les propos sur la sauvagerie. La nature est sauvage et belle, les hommes sont violents. C'est un peu répétitif, le récit longuet, sans grandes actions, jusqu'à ce que Franck se réveille…

Mais Joncour écrit bien, notamment lorsqu'il parle du désir, celui que la veuve du médecin mort au front éprouve pour le dompteur de lions reclus sur la montagne, et ne mérite à mon sens pas du tout le qualificatif de "roman populaire" décerné avec un dédain tout parisien par les critiques littéraires du Masque et la Plume sur France Inter, qui ont la dent plus dure et les griffes plus acérées que les fauves tenus en cage par le dompteur allemand.

 

Posté le 30/10/2018 à 17:11

Les ailes du sphinx, Andrea Camilleri / Trad. de l'italien. Fleuve noir, 01/2010. 261 p. 19,90 €

         Montalbano a 56 ans, un récent infarctus et une liaison orageuse avec Livia. Dans ce contexte, il doit enquêter sur la mort d'une jeune femme retrouvée nue et défigurée par une balle de révolver, impossible à identifier bien qu'elle porte le tatouage d'un papillon sur l'épaule. La piste emmène Montalbano et ses hommes sur les traces d'un groupe de jeunes femmes russes employées comme bonnes dans la région de Vigatà, recommandées par une association catholique.

         Quel plaisir de retrouver Salvo Montalbano et la joie de la langue de Camilleri, dont les particularités sont bien rendues par Quadruppani, son traducteur. Pendant les jours qui suivent ma lecture d'un nouvel épisode des enquêtes du célèbre commissaire silicien, je m'aréveille, il m'arrive d'avoir mal à la coucourde quand mes pinsées tournent en rond, et je dis "Ché fut ?" à mon entourage. Alors l'enquête peut bien souffrir de rebondissements plus ou moins crédibles, sa résolution est davantage due à des éclairs de génie de Montalbano, Catarella peut bien claquer toutes les portes qu'il veut et continuer à déformer tous les noms de famille, le plaisir reste intact et j'en redemande.


 

Posté le 30/10/2018 à 16:39

Posté le 30/10/2018 à 16:38

La ville des morts, Sara Gran / Trad. de l'anglais. Le Masque, 01/2015. 326 p. 20 €

Claire Dewitt est détective privée. Son travail l'amène à La Nouvelle-Orléans, profondément meurtrie par l'ouragan Katrina, où elle est chargée de retrouver l'assassin du procureur Vic Willing.

Disciple de Constance Darling, assassinée quelques années plus tôt, et inspirée par Détection, l'ouvrage du privé français Jacques Silette, Claire Dewitt est un curieux personnage, profondément anticonformiste ; couverte de tatouages, solitaire, elle mène ses enquêtes en consommant force alcool et drogues diverses. Son intuition et une certaine désinvolture lui permettent de se sortir de toutes les situations ; pour le reste, des indices, rien que des indices, suivant l'un des conseils de Silette. C'est un personnage dont la quête personnelle est sans douteplus importante que l'enquête elle-même. Elle paraît presque invincible ; on se demande comment elle va parvenir au terme de son enquête, dont elle dit elle-même que c'est lorsque son employeur menace de mettre fin à son contrat qu'elle est proche du dénouement. Et pourtant, à force d'errements, de cuites et de pétards améliorés, elle parvient à ses fins.

A la fois roman policier, roman de mœurs, récit sociologique, ce récit nous fait découvrir la population de La Nouvelle Orléans, fortement marquée par l'ouragan, dont une partie vit dans des logements insalubres ; on y rencontre des personnages perdus, que la consommation de drogues et d'alcool ne parvient pas à distraire de leur misère financière, sociale, et culturelle. Mais c'est en se perdant qu'on devient un bon privé, se dit Claire Dewitt, dont les errements ressemblent parfois à ceux des Néo orléanais.  

 

 

Posté le 12/09/2018 à 13:43

Room, Emma Donaghue / Trad. de l'anglais. Stock, 08/2011 (La Cosmopolite). 400 p. 21,50 €

         La thématique de l'enfermement, inspiré de faits divers sordides, est un thème exploité à maintes reprises dans des ouvrages d'une qualité littéraire inégale mais dont le contenu continue de donner froid dans le dos. Le roman de l'auteure canadienne d'origine irlandaise n'échappe pas à la règle, qui nous présente un couple formé par "Maman," – on ne connaîtra jamais son nom civil -, kidnappée à 19 ans, qui a accouché seule dans sa cellule d'un petit garçon nommé Jack, qu'elle élève dans 9 mètres carrés. L'originalité du récit réside dans le fait qu'il est raconté par l'enfant, qui vient de fêter son cinquième anniversaire, avec ses mots et ses yeux de petit garçon. Pour lui rendre la vie supportable, sa mère l'a bercé de fables, lui racontant que dans le Dehors, rien n'est réel.

         Leur évasion rocambolesque permet à la mère de recouvrer sa liberté. C'est plus difficile pour Jack, qui ne supporte pas la lumière du soleil, ne perçoit pas les perspectives, ne sait ni descendre un escalier ni s'habituer aux chaussures et a bien du mal à comprendre les règles qui régissent ce monde étranger. Jack est un alien fraîchement débarqué de sa planète, et dans ses questions, sa candeur, ses peurs, on devine une interrogation sur notre propre société de consommation. C'est sans doute cela, au-delà de l'horreur suscitée par cette histoire, au-delà de l'admiration qu'on peut éprouver pour cette mère débordante d'amour, qui donne toute sa force à ce récit.

 

Posté le 12/09/2018 à 13:42

Pactum Salis, Olivier Bourdeaut. Finitude, 2018. 253 p. 18,50 €

         Les marais salants de Batz-sur-Mer, dans la région bauloise. Les œillets que recouvre peu à peu une pellicule fragile et cassante – la fleur de sel, que récoltent les palétuviers, qui zigzaguent avec leurs brouettes entre chaque bassin. Au bout de l'un d'eux, une paire de pieds nus émergent, dont, à l'issue de la lecture de ce roman, je ne suis pas parvenue à identifier le propriétaire. Entre temps, le lecteur fait connaissance avec Michel, agent immobilier férocement enrichi, et Jean, palétuvier de son état. Ces deux-là se rencontrent au matin d'une nuit éthylique, le premier ayant complaisamment pissé sur la récolte du deuxième, lequel se venge en l'emballant encore endormi dans une bâche où il va cuire au soleil.

         Ces deux personnages vont nouer une amitié improbable, faite de cuites sévères et de duels verbaux, dans laquelle ils tentent surtout d'oublier leur solitude. L'humour est au rendez-vous, l'auteur met en scène, comme dans En attendant Bojangles, des personnages hors normes ou excessifs, comme Henry, le compagnon de chambrée de Jean pendant ses études vite avortées en droit, Henry issu de la noblesse déchue, qui cultive son inadaptation à la société et son alcoolisme avec une constance infaillible, mais je n'ai pas retrouvé la magie qui m'avait tant plu dans le précédent opus d'Olivier Bourbeaut. Les dialogues, pour parfois très drôles qu'ils puissent être, m'ont parfois paru artificiels – quel agent immobilier, tout fraîchement promu ouvrier palétuvier, dit à son nouveau patron : "Bien évidemment, je vous accompagne ! J'ai tant de péchés à expier. Je vais laver mon âme en transpirant et mon corps en le maltraitant. Si nous travaillons durement les dix prochaines heures, je pourrais peut-être gagner l'équivalent des hors d'œuvre d'hier soir." De même, la description des paysages – qu'on imagine sans peine superbes – m'a-t-elle semblé un peu ampoulée.

         Il est question d'alcool (beaucoup), de filles que l'on drague avec un succès relatif, d'amitié virile, d'efforts physique, d'argent aussi, dont Michel dispose visiblement sans compter, quand chaque brouettée pour Jean lui rapporte un salaire dérisoire, de bagarre, de disputes et de réconciliations, d'accident de voiture, d'un cadavre dans les marais et j'ai refermé ce roman plaisant mais un peu foutraque avec l'impression de n'avoir pas tout compris.

 

 

Posté le 12/09/2018 à 13:41

Vie de David Hockney, Catherine Cusset. Gallimard, 12/2017. 181 p. 18,50 €

A partir d'une documentation solide, de faits compilés trouvés dans des essais, biographies, entretiens ou articles, Catherine Cusset rédige une biographie du peintre, depuis ses débuts à Londres jusqu'à sa consécration. Dans sa préface, elle reconnaît avoir inventé le reste – les sentiments, les pensées, les dialogues -, le liant, pourrait-on dire, afin de présenter une vision plausible, mais personnelle, de l'artiste. Elle écrit : "Je livre un portrait qui est ma vision de sa vie et de sa personne, même si c'est lui, son œuvre, ses mots qui me l'ont inspirée. J'espère que l'artiste y verra un hommage". Tout est plausible, évidemment, et il n'y a dans ce récit aucun secret révélé. Mais l'exercice est difficile, et risqué, si l'on tient compte du fait que David Hockney est toujours vivant. A-t-il lu cet ouvrage ? Et qu'en a-t-il pensé ?

A travers ce récit, on découvre l'œuvre du peintre, notamment ses piscines, ses paysages californiens et les portraits de ses proches, ce qui l'a inspiré, sa recherche esthétique, ses doutes, ses tâtonnements.

 

 

Posté le 12/09/2018 à 13:35

Denali, Patrice Gain. Le Mot et le reste, 05/2017. 260 p. 21 €

         Amateurs de grands espaces, de vie rurale et de pêche à la mouche, ce livre est pour vous. Mon père, adepte de randonnées et exerçant la pêche à la truite depuis son adolescence, l'a lu d'une traite, malgré la noirceur du récit. Au sein du Montana, Matt, 14 ans, se retrouve brusquement livré à lui-même après le décès de sa grand-mère qui l'avait adopté. Son père est mort lors de l'ascension du mont Denali, tandis que sa mère est devenue folle. Tourmenté par son frère et son comparse drogués jusqu'à l'os, Matt s'efforce de survivre dans un monde dont la rudesse n'a d'égale que la beauté des paysages. Ses ennuis s'accumulent, pourtant il résiste, et parvient à mener sa propre quête.

         La plume de Patrice Gain n'a rien à envier aux grands romanciers américains ; sa plume m'a fait penser aux romans de David Vann, où l'horreur et la nature font un drôle de ménage. Professionnel de la montagne, il a parfaitement su mettre à profit ses connaissances pour écrire ce roman noir, dont la rédemption n'est pas exclue.  

 

Posté le 12/09/2018 à 13:34

Le dernier gardien d'Ellis Island, Gaëlle Josse. J'ai Lu, 01/2016. 184 p. 6 €

         Le 12 novembre 1954, le centre d'accueil d'Ellis Island pour les migrants venus d'Europe pour tenter leur chance à New-York, va fermer. Dans ce lieu désormais veille encore le directeur, John Mitchell, qui rédige durant ces quelques jours son journal intime. Il évoque les personnages qui ont compté pendant toutes ces années où il exercé sa fonction : Liz, sa femme, décédée après contracté le typhus, Nella, une immigrante d'origine sarde dont il est tombé amoureux, Shermann, le photographe, Luigi Chianese, l'interprète…

         Le narrateur a des lettres, son récit s'en ressent, qui est écrit à la manière des nouvellistes du 19ème siècle. Son journal a donc un côté un peu suranné, en accord avec les mœurs du temps – nous sommes dans les années 50 -, bien qu'il émane d'une plume contemporaine. Il ressuscite une époque terrible où les candidats à l'émigration étaient parqués, jaugés, triés, pour certains refoulés parce qu'ils étaient porteurs d'une maladie particulière, ou parce qu'ils n'avaient pas les compétences requises pour s'installer : le frère de Nella, déficient mental, fera les frais de cette politique cruelle. Mitchell ne remet en cause à aucun moment le système dont il est un rouage efficace et redoutable ; il faudra le drame de Nella pour qu'il commence à avoir des scrupules – ce qui ne va nullement l'empêcher de continuer à tenir la barre de son établissement jusqu'à la fin. Il est surtout nostalgique, et évoque à maintes reprises ces lieux désertés ; il éprouve bien quelques regrets, mais c'est un peu tard. Le dénouement apparaît ainsi comme la juste fin.


 

Posté le 12/09/2018 à 13:33

Lucie ou la vocation, Maëlle Guillaud. Eloïse d'Ormesson, 04/2016. 200 p. 17 €

         Etudiante en khâgne, Lucie a la foi fervente et cherche l'absolu. Sa quête l'amène à entrer dans les ordres, au grand dam de ses parents et de son amie Juliette, qui y voient un véritable suicide social. Mais Lucie est enthousiaste et entame son noviciat. Malgré un quotidien difficile et des règles arbitraires, dans une congrégation tenue d'une main de fer par la révérende mère, elle tient bon et finit par accéder à des responsabilités qui font lui fait découvrir un terrible secret…

          Un milieu clos entièrement féminin, une vie ascétique, une discipline parfois cruelle, on est loin de l'idéal d'humanité et de bienveillance et bien plus proche d'une secte. C'est ce à quoi se heurte la foi de Lucie qui vacille et cependant se maintient malgré les doutes. Le lecteur quant à lui ne peut qu'avoir le frisson à découvrir les dessous du couvent et ce que s'imposent les femmes et les hommes au nom de Dieu. Juliette partage la même méfiance, puis la même révolte, dans de courts passages qui viennent émailler le récit vu par les yeux de Lucie. Un roman court et percutant, au dénouement glaçant.


 

Posté le 12/09/2018 à 13:31

Dans le silence enterré, Tove Asterdal / Trad. du suédois. Le Rouergue, 10/2015 (Noir). 408 p. 23 €

         Appelée au chevet de sa mère démente, Katrine Hedstrand, journaliste suédoise établie à Londres, découvre l'existence d'une maison familiale située tout près de la frontière finlandaise, à Kivikangas. La maison est en vente, un acheteur s'est manifesté qui en propose un prix démesuré. Katrine se rend sur place et s'installe dans la maison délabrée de sa grand-mère. Elle se lie avec les habitants, sous le choc depuis l'assassinat d'Erik Svandberg, le voisin, qui aurait pu lui parler de cette grand-mère qu'elle n'a pas connue.

         Le récit se passe dans les conditions qu'on imagine - milieu rural et fermé, froid extrême, neige – et fait revivre les années 30 et la montée du communisme dans cette région septentrionale pas loin de la Russie. Lucie découvre un pan de l'histoire familiale qu'elle ignorait, tandis que, en Russie, des mafieux règlent leurs comptes. Ca fait beaucoup, même si, évidemment, tout est lié. Le roman se lit avec plaisir, mais laisse une impression de confusion et d'inachevé.

 

Posté le 12/09/2018 à 13:29

Ma reine, Jean-Baptiste Andréa. L'Iconoclaste, 08/2018. 222 p. 17 €

         Un garçon d'une douzaine d'années vit avec ses parents responsables de la station-service. Déscolarisé en raison d'un retard mental, il est chargé de menues tâches mais rêve d'ailleurs et de guerre, et de devenir un homme. Il finit par s'enfuir, vêtu d'un blouson de la marque Shell, qui lui vaudra le surnom dont va l'affubler Viviane, qu'il rencontre dans le maquis. C'est une amitié qui va durer le temps d'un été, entre deux adolescents que tout sépare mais que n'ont pas encore abandonnés les idéaux et la cruauté de l'enfance.

         Le récit est vu par les yeux de Shell, qui est d'une sensibilité et d'une naïveté touchantes. Sa candeur donne lieu à des passages d'une drôlerie irrésistible, mais elle nous laisse le cœur serré devant son incapacité à comprendre le monde des adultes auquel Viviane appartient déjà. Sous le soleil de la Provence, le drame est là, poignant.

 

Posté le 12/09/2018 à 13:28

Deux livres de Pierre Lemaître : Au revoir là-haut, Le Livre de Poche, 01/2018. 615 p. 8,70 € et Couleurs de l'incendie, Albin Michel, 01/2018. 530 p. 22,90 €

         Que dire d'Au revoir là-haut, cet ample roman fort justement récompensé ? Tout y est, les horreurs de la première guerre mondiale, l'amitié virile, l'ambition démesurée, le sort des mutilés de guerre que l'Etat ne prend pas en charge, tout cela écrit dans une langue somptueuse qui laisse la part belle à l'humour et à la dérision.


         Les couleurs de l'incendie est le deuxième tome de la trilogie. Le récit se passe presque dix ans plus tard, l'ambiance est tout autre puisque l'auteur nous plonge dans le milieu bourgeois des grandes banques dans les années, avec le spectre du krach boursier de 1929. La thématique m'intéressait moins je l'avoue, tout autant que les personnages qui me paraissaient bien moins attachants que les Albert et Edouard du premier opus, mais j'ai retrouvé la plume, la verve et l'humour qui m'ont tant séduite. Il y a du Flaubert là-dedans, si l'on songe au dénouement de Madame Bovary, qui voit le pharmacien Homais décoré de la légion d'honneur : "Quant à Madeleine et à Dupré, ils continuèrent de se voussoyer, ils le firent toute leur vie.

Il disait "Madeleine". Elle disait "monsieur Dupré", comme une femme de commerçant en présence de la clientèle."

 

Posté le 12/09/2018 à 13:21

Croire au merveilleux, Christophe Onot-Dit-Biot. Gallimard, 234 p. 20 €